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Une remise de diplômes aux Etats-Unis.
Une remise de diplômes aux Etats-Unis.
©Reuters

Quand j'serai grand...

Les Américains découvrent l’ampleur du naufrage de la méritocratie... et ce n'est pas mieux chez nous

La réussite a beau ne pas être perçue de la même manière des deux côtés de l'Atlantique, la réalité, elle, est assez ressemblante : l'origine sociale des enfants n'a jamais été autant prédictive de leur statut socio-professionnel futur.

Nicolas Goetzmann

Nicolas Goetzmann

 

Nicolas Goetzmann est journaliste économique senior chez Atlantico.

Il est l'auteur chez Atlantico Editions de l'ouvrage :

 

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A l’opposé des vieux modèles aristocratiques, les Etats-Unis se veulent être le pays de la méritocratie, le pays du rêve et du "tout est possible" ; une nation se développant grâce aux efforts de chacun et ou les opportunités sont équivalentes pour tous. Et pour la population américaine, cette notion de méritocratie reste une idée forte.

En effet, dans un sondage datant de 2012, 58% des Américains exprimaient cette idée que "les riches méritent leur patrimoine", un taux comparable aux autres pays "neufs" que sont l’Australie et le Canada. Par contre, les Français semblent bien plus sceptiques sur cette notion de mérite et seuls 31% d’entre eux partagent cette vision.

"Les riches de mon pays méritent leur patrimoine" Sondage Globescan

Pourtant, selon certaines études récentes, l’idée d’une réelle méritocratie aux Etats-Unis tiendrait plus du mythe que d’une quelconque réalité. C’est d’abord à travers l’éducation que le phénomène a pu être remis en cause, et ce, dès le plus jeune âge. Un constat effectué en 2013 par deux économistes (Mumane et Duncan) et relayé par le sociologue Sean Reardon (Université de Stanford) dans le New York Times 

"Les économistes R.Mumane et G.Duncan indiquent qu’entre 1972 et 2006, les familles à hauts revenus ont augmenté de 150% leurs dépenses relatives aux activités de leurs enfants, alors que les familles de plus faibles revenus n’ont augmenté ces dépenses que de 57% au cours de la même période. De la même façon, le temps passé par les parents à s’occuper de leurs enfants a progressé deux fois plus vite pour les  plus éduqués que pour les moins éduqués".

Le bilan de cette "différence" d’éducation est que l’écart se creuse au fur et à mesure des années. Plus le temps passe et plus les enfants des familles aisées prennent de l’avance sur les autres :

"En utilisant les données disponibles d’une douzaine d’études conduites entre 1960 et 2010, le résultat est que l’écart entre les riches et les pauvres dans les tests scolaires s’est accru de 40% au cours des 30 dernières années."

Et si ce constat peut être fait aux Etats-Unis, les données offertes par le CEREQ (centre d’études et de recherches sur les qualifications) permettent de le transposer à la situation française. L’origine sociale d’une personne étant le facteur prédictif essentiel de son niveau d’études. En France, un enfant d’ouvrier a cinq fois plus de chances de se retrouver sans aucune formation qu’un enfant de cadre. Plus le niveau de diplôme est élevé, plus la proportion d’enfants de cadres est importante. Moins les diplômes sont élevés, plus les enfants d’ouvriers sont représentés.

Origines sociales et taux de représentation par diplôme

Si un tel lien peut être fait entre l’origine sociale et le niveau d’études, la notion de méritocratie est évidemment mise à mal. Un constat valable aussi bien aux Etats-Unis qu’en France et la perception que la population peut en avoir n’a apparemment aucune incidence sur le résultat.

Si les inégalités en termes de revenus et de patrimoine sont plus fortes aux Etats-Unis qu’en France, elles sont surtout un problème en raison de la stagnation sociale qui les accompagne. Si les inégalités sont héréditaires, le blocage devient total. Et en effet, la mobilité sociale n’est pas exactement l’expression de la réalité américaine. Les économistes Richard V. Reeves and Isabel V. Sawhill ont ainsi pu démontrer la rigidité actuelle des revenus entre un père et son fils :

Déciles de revenus d’un fils né d’un père du décile le plus élevé (le plus riche)

Ici encore, une personne dont le père appartient au décile de revenus le plus élevé a 26% de chances de rester dans ce même décile supérieur. A l’inverse, il n’aura que 3% de chances de "tomber" dans le décile le plus pauvre. De l’autre côté du spectre, un enfant né d’un père appartenant au décile le plus bas a 22% de chances de vivre la même situation, et n’aura que 7% de chances de se retrouver dans le décile le plus élevé. La mobilité sociale existe aux Etat-Unis, mais le degré de fluidité entre les lignes est bien moins fort qu’au Canada, par exemple, et dont les résultats sont ici présentés en comparaison. Il est ici tout à fait frappant de constater la forte stagnation des deux extrêmes. Les plus pauvres restent les plus pauvres et les plus riches restent les plus riches. Entre deux, la fluidité existe.

Déciles de revenus d’un fils né d’un père de décile 1 (le plus pauvre)

Mais la situation de la France n’est pas bien supérieure à celle des Etats-Unis. Comme l’indique le CEREQ : "Un enfant de cadre a quatre fois plus de chances qu’un enfant d’ouvrier de devenir lui-même cadre au bout de 3 ans de vie active et deux fois moins de risque d’être au chômage".

Car si la méritocratie n’apparaît pas formellement au niveau des études, c’est une forme d’hérédité sociale qui se met alors en place, notamment en termes de chômage. Dans de telles conditions Il n’est pas surprenant de constater que la catégorie socio-professionnelle du père d’une personne soit un puissant prédictif du taux de chômage auquel celle-ci sera confrontée après 3 ans d’activité :

Taux de chômage après 3 ans d’activité, en fonction de la catégorie socio-professionnelle du père

Face à de tels écarts, les solutions efficaces ne sont pas si nombreuses et il serait illusoire de vouloir obtenir une égalité réelle. Mais en matière d’inégalités, le déterminant essentiel repose sur les premières années de la vie d’un enfant, c’est donc à ce moment que l’apport le plus important peut être fourni pour que chacun puisse atteindre son "plein potentiel", comme l’indiquent Richard V. Reeves and Isabel V. Sawhill : "Si l’on intervient tôt (avant 5 ans) les résultats peuvent être impressionnants".

Une conclusion que partageait Sean Reardon (Université de Stanford) dans le New York Times :

"Alors comment pouvons-nous avancer vers une société où le succès scolaire ne sera pas autant lié aux revenus familiaux ? Peut-être est-il nécessaire de copier les riches et d’investir bien plus lourdement dans l’éducation de nos enfants, et ce dès leurs premiers jours. L’investissement dans le bas âge paye des gros dividendes sociaux."

Pour lire le Hors-Série Atlantico, c'est ici : "France, encéphalogramme plat : Chronique d'une débâcle économique et politique"

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