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Une statue de Superman exposée lors du Salon international du jouet de Nuremberg, le 29 janvier 2019. DC Comics a annoncé que Superman ne protégerait plus les valeurs de l’Amérique.
Une statue de Superman exposée lors du Salon international du jouet de Nuremberg, le 29 janvier 2019. DC Comics a annoncé que Superman ne protégerait plus les valeurs de l’Amérique.
© CRÉDITDANIEL KARMANN / DPA / AFP

Furie Woke

Le woke, cette idéologie SM ?

DC Comics a annoncé ce lundi que Superman ne protégerait plus les valeurs de l’Amérique car elles ne sont pas assez inclusives. Mais quelle autre civilisation que l’Occident a-t-elle permis aux guérilleros de la justice sociale d’émerger ?

Pierre Valentin

Pierre Valentin

Pierre Valentin est étudiant en master science politique à l'université Paris-2 Panthéon-Assas, diplômé en philosophie et politique de l'université d’Exeter (Royaume-Uni).

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Atlantico : DC Comics a annoncé lundi dernier que Superman n’allait plus protéger les valeurs de lAmérique. La raison : elles ne sont pas assez inclusives. Est-ce le dernier signe en date de lauto-flagellation woke ? Quest ce qui peut expliquer cette tendance à la repentance permanente ?

Pierre Valentin : La cancel culture a tendance à détruire tout ce qui est source de fierté ou d’admiration patriotique pour la jeune génération. Les jeunes hommes doivent être déconstruits et lorsque l’on prend l’exemple de Captain America il doit passer de l’Amérique à l’universelalité. On cherche à le dissoudre dans la « globalisation » et la fluidité. Ce phénomène est voué à se poursuivre et de nombreux « faits divers » arrivent fréquemment. Il faut arrêter de les traiter comme des faits divers ponctuels car ils traduisent une lame de fond, cohérente.

Cette tendance s’explique par une tendance qui commence à dater : l’homme occidental est avide de découvrir de nouvelles manières dont il est coupable. Chez Derrida, on parlait du phallogocentrisme de l’Occident, centré sur le phallus (la virilité) et le logos (discours). Puis on a vu des antispecistes rajouter un terme, et l’homme occidental est alors devenu carno-phallogocentriste.

Le point commun entre toutes ces différentes branches woke est la récusation de la norme par l’exception. Pour les « woke », la norme est conçue par les dominants pour marginaliser et opprimer ceux qui sortent de cette norme. Ils voient des phénomènes de bouc émissaire partout, tout le temps.

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Dans le même temps, il semble y avoir une forme de plaisir à traquer ceux qui ne sont pas woke et à les cancel ou les déconstruire. Par quoi est-elle mue ?

Si vous êtes du bon côté du schéma intersectionnel, vous vous ferez annuler plus tardivement. Germaine Greer, figure du mouvement féministe et auteur de la « Femme eunuque », s’est faite annulée récemment car elle a été considérée comme transphobe. On passe donc d’avant-garde à rétrograde très rapidement.

On pourrait aussi se dire que la catégorie transgenre serait invincible à toute tentative d’annulation, mais c’est faux. On peut parler de l’exemple de Caitlyn Jenner. Elle a proposé dans l’État de Californie où elle est rentré en politique que les jeunes hommes qui se déclarent femmes dans les compétitions sportives ne puissent pas concourir à côté des jeunes filles pour des risques de sécurité. Cela a suffi pour qu’on la qualifie de transphobe et qu’elle soit le sujet d’une campagne de dénigrement virulente à son encontre. Elle est un peu plus à l’abri que les dominants, mais elle est tout de même sujet à la cabale.

On comprend que le wokisme entretient un rapport instrumental a la minorité. Si la minorité refuse son rôle déconstructeur, elle est balayée. On voit en France que certaines personnes se font traiter de nègres de maisons, d’arabe de service non pas par une extrême droite mais par le wokisme. Le mouvement considère que ces minorités avaient un rôle à jouer et qu’ils devaient être le réceptacle de la révélation. Puisque l’on considère qu’ils ont trahi le mouvement, ils méritent d’être démolis pour cela. C’est un mouvement qui n’est pas prêt de s’arrêter. Les identités intersectionnelles qui donnent des gages au wokisme ne font que négocier le luxe d’être guillotiné en dernier. 

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Une fois que l’on est dans la lutte woke, il faut donc continuer sous peine de se faire soi même cancel ?

Exactement sauf que celui qui reste statique est voué à se faire « extreme-droitiser ». Aujourd’hui, il y a certaines personnes qui pensent sincèrement que Caroline Fourest est d’extrême-droite… Dans certains IEP de France, j’ai ouï dire que Benoit Hamon était un politique de droite ou qu’Emmanuel Macron était carrément d’extrême-droite..

Deux sociologues Bradley Campbell et Jason Manning ont analysé cela et il décrypte cette logique de « spirales de pureté » et ils en montrent un témoignage, celui d’un activiste américain nommé Frances Lee : « Je surveille moi-même ce que je dis dans les espaces militants. J'ai cessé de commenter sur les réseaux sociaux en posant des questions ou en critiquant des opinions de gauche, de peur d'être interpellé. Je suis toujours prêt à m'excuser pour tout ce que je fais et qu'un membre de la communauté considère comme mauvais, oppressif ou inapproprié - sans poser de questions.

La quantité d'énergie que je dépense pour faire preuve de pureté afin de rester dans les bonnes grâces d'une communauté d'activistes qui évolue rapidement est énorme : ..... Parfois, je me suis retrouvé à « performer » l'activisme plus qu'à faire de l'activisme. Je suis épuisé, et je ne fais même pas le vrai travail que je me suis engagée à faire. »

Y a-t-il un côté glorifiant à participer à cette spirale de pureté ?

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Toujours selon ces deux sociologues, auparavant ceux qui avaient vécu des choses difficiles dans leur vie ou qui avait un handicap n’allaient pas mettre leur histoire en avant car c’était quelque chose de peu glorieux. Aujourd’hui, il y a eu un renversement.

Certains recruteurs de grandes universités américaines constatent des « narratives of oppression »dans des lettres pour être admis dans l’établissement. Les candidats racontent leur vie comme un long chemin de souffrance et d’oppression pour montrer à quel point ils sont géniaux. Cette logique témoigne de la transformation du statut de victime en une ressource sociale, ce qui caractérise notre époque. Les frictions entre l’ancienne gauche universaliste et cette nouvelle gauche prennent place là où l’ancienne se caractérisait par une culture de la dignité où l’on laissait glisser les insultes. Désormais on met volontairement en avant son statut de victime.

Cette situation arrive à son acmé quand des personnes doivent s’inventer des vies difficiles car le statut de victime est devenu à ce point désirable. Manning et Campbell documentent la prolifération sur les campus de « hate crime hoaxes », de « fausses accusations d’actes haineux ». C’est le premier qui touche le fond de la piscine qui a gagné. Il y a une sorte de perversion de l’humilité chrétienne, on va vers le bas pour aller plus haut.

Pourquoi la civilisation occidentale est-il un terrain propice au développement de cette idéologie qui alterne entre ces deux pulsions ?

Cette idéologie fonctionne comme un parasite et on peut se demander pourquoi nous n’avons que très peu d’anticorps. La raison étant que les « wokistes » sont assez intelligents et reprennent des thèmes libéraux classiques ou de progressisme «  à l’ancienne ». On retrouve les mots « diversité » ou « lutte contre le racisme » mais leurs définitions ont changé. La diversité ne signifie plus une forme de « pluralisme », mais simplement « moins de dominants ». Le mot racisme n’est plus une hiérarchisation morale entre les races sur un acte précis, mais il est « systémisé » (devenant de fait infalsifiable) et cela déresponsabilise tout le monde. Le racisme ne peut être que le fruit d’un système « blanc » aujourd’hui.

En amont de cela, il y a une culpabilité occidentale depuis la fin de la seconde guerre mondiale qui nous a préparé le terrain psychologique. Si on ne trouve plus d’intérêt à se battre en tant que civilisation, la logique peut être mortifère.

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