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L'épidémie de Covid-19 a-t-elle permis de réduire les inégalités ?
©HECTOR RETAMAL / AFP

Contre-intuitif

Le vrai impact du Covid-19 sur les inégalités dans le monde n’est pas forcément celui que l’on croit

Selon le prix Nobel d’économie Angus Deaton, la pandémie a eu tendance à réduire les inégalités entre les pays bien qu'elle ait aggravé la situation économique de la plupart des pays à travers le monde.

Michel Ruimy

Michel Ruimy

Michel Ruimy est professeur affilié à l’ESCP, où il enseigne les principes de l’économie monétaire et les caractéristiques fondamentales des marchés de capitaux.

Voir la bio »Jean-Philippe Delsol

Jean-Philippe Delsol

Jean-Philippe Delsol est avocat, président de l’Institut de Recherches Economiques et Fiscales, IREF, essayiste. Dernier ouvrage paru : Eloge de l’Inégalité, chez Manitoba/Belles Lettes, Novembre 2019.

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Atlantico : La pandémie a aggravé la situation économique de la plupart des pays à travers le monde, et il est presque certain que la pauvreté mondiale a augmenté. Pourtant d’après une étude du bureau de recherche économique américain, ce constat est à nuancer car selon le prix Nobel d’économie Angus Deaton, la pandémie a eu tendance à réduire les inégalités entre les pays. Comment expliquer ce phénomène ?

Jean-Philippe Delsol : L’étude d’Angus Deaton souligne qu’il existe un rapport inversement proportionnel entre le taux de décès du à la pandémie de la Covid et l’augmentation du taux de pauvreté. Plus il y a de décès dus à la Covid, plus il y a une augmentation du taux de pauvreté. Dans les pays les plus pauvres, à l’exclusion de la Chine, le taux de mortalité a été modeste sauf cas particulier. On trouve à l’opposé, dans les pays développés, un taux de mortalité élevé, avec des exceptions comme la Corée du Sud ou Taiwan. Alors, comment se fait-il que les pays les plus avancés, ceux qui ont les systèmes de santé les plus développés, qui y consacrent le plus d’argent, aient été les plus affectés par la pandémie ? La question se pose.

Pour Angus Deaton, il y a une corrélation avec le taux de mortalité lié à la Covid dans les pays les plus pauvres. Leur croissance a ralenti de -5% en 2020 par rapport à 2019, pour les pays développés elle a ralenti de -10%. Le niveau de vie moyen dans les pays les moins développés a donc moins baissé que dans les pays développés. Ainsi, l’inégalité entre les deux est moins forte après la crise de la Covid qu’avant.

Comment la courbe des inégalités entre les pays évolue depuis janvier 2020 ?

Jean-Philippe Delsol : La courbe des inégalités évolue à la baisse depuis 40 ans et la courbe de la grande pauvreté a évolué très fortement à la baisse jusqu’en 2019. Cette dernière est passée de 40 % de la population en 1980 à moins de 10 % en 2019, le taux est donc en très forte régression.

Les dés dus à la COVID-19 devraient entraîner une destruction économique dans les pays riches. Les pays en développement étant moins touchés par la pandémie, est-ce la raison dun rattrapage économique ?

Jean-Philippe Delsol : Moins touchés par la Covid, les pays en développement ont été moins frappés par la récession. Ils ont donc réduit leur écart économique avec les pays développés. Angus Deaton se demande pourquoi les pays les plus riches, les plus attentifs à la santé de leurs habitants ont connu plus d’infections à la covid. À cette question, une réponse facile existe, elle consisterait à dire que dans les pays pauvres on meurt plus vite et plus jeunes, que ce sont les plus résistants qui survivent, ce qui expliquerait qu’ils seraient moins frappés que les habitants des pays plus riches, plus vieux, où il y a des gens fragiles en plus grand nombre. Mais, ce n’est qu’une explication partielle.

Angus Deaton s’est d’ailleurs aussi livré à une comparaison entre pays riches et pays moins riches en les pondérant par l’âge et les caractéristiques des personnes au sein de la population. Cela a un effet réducteur de l’écart entre pays développés et moins développés, mais moins important qu’on aurait pu le penser.

Il y a aussi une autre piste intéressante à explorer. Les habitants des pays les moins développés doivent faire face seuls aux difficultés de la vie, voire à des catastrophes, ils n’ont pas comme chez nous un Etat nounou et une sécurité sociale qui les prend en charge du berceau à la tombe. Ils ont donc, mieux que nous, appris à être responsables d’eux-mêmes, à résister aux défis extérieurs plus que les habitants des pays riches.

La tendance est-elle uniforme ou certains pays en sont plus fortement à l’origine ?

Jean-Philippe Delsol : Elle n’est bien évidemment pas uniforme. Il y a d’ailleurs un problème dans les comparaisons, on ne peut par exemple pas mettre la Chine dans les pays pauvres et ni dans les pays riches. Angus Deaton dans ses calculs a d’ailleurs écarté le pays. L’Inde est aussi intéressante à ce propos car le pays a connu une forte régression économique due à la Covid. Eu’égard à l’importance de sa population, cela pèse énormément et nuit à l’homogénéité des comparaisons.

Ce que l’on peut conclure de cette étude est que la croissance représente ce qu’il y a de plus important. Les pays connaissant la plus forte décroissance ont une accentuation du taux de pauvreté, quelles qu’aient été les mesures prises pour lutter contre la Covid-19. Il faut favoriser la croissance pour réduire la pauvreté, à l’encontre de ce que requièrent les prophètes de la décroissance de tous ordres qui appauvriront le monde et surtout ceux qui sont déjà parmi les plus pauvres.

Michel Ruimy : Plus que de rattrapage, il faut considérer que beaucoup d’économies émergentes et en développement sont aujourd’hui moins bien préparées à surmonter une récession mondiale qu’elles ne l’étaient au moment de la crise financière de 2008. Les plus vulnérables sont celles dont les systèmes de santé sont défaillants, celles qui sont tributaires des exportations de produits de base et celles qui sont grevées par des niveaux élevés de dette souveraine et d’endettement des entreprises. En raison de leur plus grande vulnérabilité, il est absolument essentiel qu’elles répondent aux problèmes posés par la prédominance du secteur informel et le manque de filets de protection sociale.

De manière générale, la crise va laisser chez elles de profondes cicatrices : près de 90 millions de personnes devraient sombrer dans l’extrême pauvreté en 2020 et 2021, mettant fin à vingt ans de progrès. Cette crise signe également la fin du rattrapage des pays émergents. La moitié de ceux qui se rapprochaient du niveau de développement des économies avancées avant l’épidémie vont s’en éloigner entre 2020 et 2022.

Rappelons néanmoins qu’il est, pour l’heure, difficile d’avoir des certitudes absolues sur les effets de la pandémie de Covid-19. Non seulement les conséquences économiques, sanitaires et sociales de l’épidémie sont différentes selon les pays, mais les réponses apportées à la crise le sont également. Nous pouvons toutefois nous attendre à ce que les pays les moins inégalitaires soient les plus résilients face à cette crise.

La pandémie va-t-elle opérer une réduction des inégalités durable entre les pays du globe ou est-ce simplement un rétrécissement conjoncturel de l’écart observé?

Jean-Philippe Delsol : On peut espérer que la Covid ne soit qu’une phase transitoire et que la croissance revienne aussi vite que possible. La crise laissera néanmoins des traces. On peut penser que les pays les plus pauvres ayant maintenus des échanges pourront conserver un certain avantage. Ce ne sera pas facile de revenir au monde d’avant et si l’écart entre pays pauvres et riches s’est réduit, cela n’a pas empêché de remettre dans la très grande pauvreté 100 millions de personnes dans le monde. Si la très grande pauvreté se réduisait depuis 40 ans, à partir de 2020 elle repart à la hausse et revient au-dessus de 10 %.

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