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Le troc aurait précédé la monnaie ? Petite déconstruction d’un mythe

Adam Smith avait indiqué, notamment dans "The Wealth of Nations", que les systèmes d'échanges et le troc avaient précédé les économies basées sur la monnaie. Rien ne prouverait pourtant qu'il avait raison.

Michel Ruimy

Michel Ruimy

Michel Ruimy est professeur affilié à l’ESCP, où il enseigne les principes de l’économie monétaire et les caractéristiques fondamentales des marchés de capitaux.

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Atlantico.fr : Quel était l'intérêt pour l’économiste Adam Smith de placer historiquement le troc avant la monnaie ? Était-ce une erreur ? 

Michel Ruimy :  L’idée d’Adam Smith selon laquelle le troc a été le précurseur de la monnaie c’est-à-dire que la monnaie a été inventée pour surmonter les difficultés du troc, est tendancieuse. En effet, cette technique d’échange attribuée aux sociétés primitives est largement remise en cause par les anthropologues (Humphrey, Ingham, Mauss). 

Nulle part dans le monde il n’a été possible de trouver une société qui fonctionnait strictement sur ces bases. Il a même été possible, à travers l’exemple des sociétés amérindiennes, de prouver que le troc et l’échange marchand n’y étaient pas présents avant l’arrivée des Européens. Plus encore, ces sociétés ont déployé diverses pratiques sociales et justifications symboliques afin de réduire l’incidence des rapports marchands dans leur organisation sociale et ce, avant, pendant et après la colonisation européenne. 

Pourtant, la vision : « Avant la monnaie, il y avait le troc » fait autorité dans les sciences économiques et dans la conscience collective. Si cette phrase, maintes fois entendues, se révèle un mythe, elle est loin d’être anodine. Cette allégorie est l’élément-clef des économistes classiques pour fonder leur théorie de la valeur. Notre conception moderne de valeur de la monnaie en découle directement. 

L’entreprise de Smith se révèle donc être un projet normatif issu de la société marchande libérale. Au vu de certains dysfonctionnements, un renversement de cette position serait souhaitable et permettrait d’élargir l’univers des possibles pour nos sociétés marchandes occidentales.

Était-il conscient de porter le contre mythe du communisme primitif et matriarcat primitif ? 

Je ne sais pas s’il était conscient de la portée, des impacts de sa théorie et des idées qu’il a développées. 

En tout état de cause, certaines études scientifiques portant sur les sociétés primitives identifient celles-ci comme matrilinéaires (l’identité des enfants et l’héritage se transmettent par les mères) et matrilocales (les hommes lors de leur mariage quittent leur groupe d’origine pour aller vivre chez leurs compagnes). De plus, ces sociétés vivant dans de grandes maisons collectives où cohabitaient plusieurs familles, cette organisation sociale porte les traces d’un communisme primitif. 

Le passage à un système patriarcal résulte de l’apparition de la propriété privée et la captation des richesses par les hommes qui changent le système d’héritage pour que leur fortune reste dans leur lignée. Ce qui implique également un passage à la monogamie des femmes afin que l’identité du père soit certaine.

Chaque discipline des sciences sociales et humaines se concentre sur celles qui l’intéressent. Les philosophes s’intéressent aux valeurs ayant trait à la vérité, le bien et le beau… Les anthropologues se concentrent sur les valeurs liées à la transmission et à la reproduction humaines… Les psychologues étudient celles qui sont en rapport avec la santé mentale... Les sociologues les valeurs liées aux transformations sociales… Depuis Adam Smith, les économistes analysent notamment les valeurs qui affectent les mécanismes du marché. À l’instar des idées, les divers contours de la notion économique de la « valeur » (valeur d’usage, valeur marchande…) ont transformé les civilisations qui sont entrées alors en compétition pour survivre et se développer.

Dans la mesure où la monnaie correspond à une unité de compte réelle (matière première, production) mais aussi fictive (mode, luxe, valeur marchande), le troc aurait-il pu exister en créant des unités de valeurs ? 

Vaste question philosophique ! 

La notion de valeur est souvent utilisée au pluriel. Il semble, en effet, difficile de considérer comme de même nature l’impression esthétique qui nous fait trouver un tableau saisissant, le respect pour une décision politique courageuse, l’approbation d’un acte charitable, l’admiration pour une performance intellectuelle, etc. Les choses étaient plus simples quand on ne parlait pas de valeurs au pluriel mais au singulier.  

Or, une fois ancré dans les esprits que, dans le domaine des valeurs, chacun doit pouvoir juger en toute liberté de conscience, il devient possible que différents individus agissent au nom de valeurs non seulement qui s’opposent, mais dont on peut se demander si elles sont comparables entre elles. Du coup, la suprême valeur n’est-elle pas la liberté, puisque c’est elle qui nous permet de choisir entre les autres valeurs ?

Ainsi, se poser la question de savoir si le troc aurait-il été capable de créer des unités de valeurs revient à se demander s’il pouvait créer une société fondée sur la liberté des individus. Difficile d’y répondre d’autant que Sartre a même été jusqu’à soutenir qu’en dehors de l’engagement de l’individu qui les choisit, les valeurs n’existent pas. 

On voit donc, au travers de ces quelques réflexions, toute la difficulté pour un système de créer des unités de valeurs.

L'économie de don aurait-elle pu elle aussi être institutionnalisée ? Un autre système que celui de la monnaie aurait-il pu voir le jour ?

Une économie du don n’est pas une économie sans argent, au sens où il suffirait d’ôter toute valeur aux billets de banques et aux flux monétaires pour que, soudainement, nous nous retrouvions dans une économie fondée sur le don. 

Une économie du don annule tout échange, qu’il s’agisse de l’échange d’un objet contre une somme d’argent ou de l’échange d’un objet contre un autre (ou plusieurs autres). Par conséquent, le troc et les systèmes de monnaies locales ne font pas partie de l’économie du don car, même si ces principes excluent l’utilisation de l’argent proprement dit, ils se fondent toujours sur l’idée que tout objet et tout service a une valeur pour les deux parties en présence et qu’il peut être acquis à la condition qu’on le compense par un objet ou un service qu’on aura évalué comme ayant la même valeur (cette valeur étant évidemment directement liée à l’offre et à la demande existantes pour ces deux objets ou services).

Avec le don, on sort de la logique d’échange, toujours conditionnée à l’objet que l’on reçoit en retour, à la confiance plus ou moins importante que l’on accorde à celui avec qui la transaction est effectuée, au contexte général qui rend l’objet plus ou moins rare et plus ou moins recherché, etc. Avec l’économie du don, on entre dans l’inconditionnel : je donne cet objet dont je n’ai pas besoin actuellement à une personne qui en a besoin, sans attendre un « retour » de sa part. Il n’y a donc pas de réciprocité immédiate. 

Or, la réciprocité immédiate que crée l’échange d’argent est précisément ce qui détruit le lien social : imaginez un parent qui présenterait à son enfant atteignant la majorité la facture de tout ce que celui-ci lui aurait coûté au cours de sa vie. Que signifierait, pour l’enfant, que de régler la somme, sinon qu’il romprait, par là, tout lien avec son parent, qu’il n’aurait plus de « dette » auprès de lui ? Le lien social se noue, vit et se renforce lorsque nous passons dans une logique d’inconditionnalité, lorsque nous comprenons qu’il n’y a pas de retour immédiat et définitif, lorsque, tout simplement, nous donnons. 

Le don inconditionnel est le seul qui puisse faire naître un sentiment de gratitude fort et donc qui fasse que nous vivions réellement ensemble. Sous cette condition, l’institutionnalisation d’une telle société aurait pu être possible. Mais, aujourd’hui, la prééminence de l’argent dans nos sociétés marchandes nous laisse peu d’espoirs quant à l’émergence d’une telle société. 

Quant à avoir une économie autre que monétaire, l’un des apports théoriques fondamentaux de l’étude de la transition en Russie des années 1990 montre que la monnaie ne peut ni sublimer, ni se substituer à des liens sociaux qui coexistent. Elle peut en modifier les conditions de fonctionnement, mais elle en est dépendante. Il y a donc une véritable dialectique de la monnaie, que toute tentative de réduction, qu’elle soit néoclassique ou autre, mutile. Plus que la disparition, il conviendrait de limiter le champ de son intervention.

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