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Christophe Bourseiller

Christophe Bourseiller

Christophe Bourseiller est écrivain, historien et journaliste.

Maître de conférence à l'Institut d'études politique de Paris, doctorant en Histoire à l'Université Paris I, Christophe Bourseiller  est spécialiste des extrêmes, de droite et de gauche. Il est l'auteur notamment de Mai 1981 raconté par les tracts (Hors collection, 2011) et de L’Extrémisme, enquête sur une grande peur contemporaine (CNRS Editions, 2012).

 

Voir la bio »Jean-Yves Camus

Jean-Yves Camus

Chercheur associé à l'Iris, Jean-Yves Camus est un spécialiste reconnu des questions liées aux nationalismes européens et de l'extrême-droite. Il est directeur de l'Observatoire des radicalités politiques de la Fondation Jean-Jaurès et senior fellow au Centre for the Analysis of the Radical Right (CARR)

Il a notamment co-publié Les droites extrêmes en Europe (2015, éditions du Seuil).

 

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Atlantico.fr : De part ses origines et celles de ses fondateurs, le Front puis Rassemblement National ne se revendiquait pas et n'était pas perçu comme un parti gaulliste, y a-t-il eu une évolution ces dernières années ? 

Christophe Bourseiller : Le Front national est un vieux parti, puisqu’il a été créé en 1972 par le mouvement néo-fasciste Ordre nouveau dans le but de disséminer dans l’opinion des thèses incubées à l’extrême-droite. Il est tributaire de ces origines. Dans le Front national de Jean-Marie Le Pen, on observait un nombre non négligeable d’anciens Waffen SS. Le FN évoluait originellement dans l’atmosphère idéologique de l’extrême droite.

Si on met de côté l’héritage collaborationniste, il est clair que le FN historique plonge ses racines dans une droite antigaulliste, composée en partie d’anciens défenseurs de l’Algérie française. 

Voir aujourd’hui les héritiers du FN se réclamer du gaullisme semble donc cocasse. 

Il y a dans le gaullisme une double dimension souverainiste et populiste. 

Mais l’actuel Rassemblement national peut difficilement revendiquer une étiquette gaulliste. L’appellation même de ce parti renvoie au Rassemblement national populaire de Marcel Déat pendant l’occupation, ou après la guerre au Rassemblement national mis en place par le mouvement Jeune Nation. 

Certes, le Rassemblement national de Marine Le Pen n’est pas un parti d’extrême droite, dans la mesure où il ne milite pas pour une révolution visant à mettre en place un « ordre nouveau ». Il se rattache plutôt au phénomène populiste contemporain. De là à en faire un héritier du Rassemblement populaire français du général de Gaulle, il y a un large pas.

Jean-Yves Camus : Lorsque l’on lit le premier tome des Mémoires de Jean-Marie Le Pen, on voit bien que depuis l’époque de la Libération jusqu’à la création du Front en passant évidemment par l’épisode de l’Algérie française, il accumule les griefs à l’égard du Général de Gaulle. Je parle bien du Général de Gaulle, plus que du gaullisme. Il raconte comment il a entendu en famille le discours du Maréchal Pétain annonçant l’armistice, il explique que personne n’a entendu le discours du Général de Gaulle, pas même dit-il, les marins de l’Ile de Sein, ce qui constitue une petite distorsion de l’Histoire. Il explique détester la période de l’épuration et détester encore plus l’attitude de De Gaulle durant la guerre d’Algérie puisqu’il l’accuse d’avoir trahi la parole qu’il avait donnée de garder l’Algérie française. Donc rien ne prédisposait le Front national à être un parti qui ait quelque indulgence que ce soit à l’égard du Général de Gaulle qui, précisons le, était déjà mort depuis 3 ans lorsque le FN a été créé en octobre 1972. Le FN n’a donc jamais été dans la compétition politique du vivant du Général. Il a connu la période du post-gaullisme, de Pompidou et de Giscard. Cela a, en quelque sorte, levé une hypothèque. Pour certains gaullistes et sur certains thèmes, il était possible de se retrouver d’accord avec le FN sur certains éléments de politiques étrangères, sur le goût de l’ordre ou encore le péril communiste. En 1981, lorsque la gauche accède au pouvoir avec à l’époque le Parti communiste au sein de la coalition gouvernementale plusieurs voix s’élèvent au sein du RPR, comme Claude Labbé le secrétaire général de l’époque, pour dire qu’il faut arrêter d’avoir des ennemis à droite.

Cela a eu pour effet plusieurs alliances locales comme la fameuse alliance de Dreux lors de l’élection municipale partielle en 1983. Certains à l’intérieur de la droite ne voyaient donc plus le FN uniquement comme un adversaire et par effet de vase communicant, certains au sein du FN se disait que finalement l’hypothèque personnelle du Général était levée puisqu’il était mort. Les événements d’Algérie s’éloignaient et par conséquent, on pouvait, compte tenu du contexte très particulier (URSS, PCF autour de 20 % des voix et au gouvernement) il dallait s’unir. Mais tout cela relève de la technique. Car sur le fond, mon interprétation personnelle du gaullisme fait qu’il y a une incompatibilité totale entre le gaullisme et ce que représentait le Front national.

Au-delà même de la présence d’un certain nombre de collaborateurs parmi les membres du premier Front, le problème est que les logiciels politiques ne s’accordent pas. La France du Général de Gaulle appartient au marché commun. Souverainiste, il l’était certainement, car l’Union européenne n’était pas comme elle l’est maintenant imposant le droit communautaire sur le droit national etc. Mais le Général de Gaulle ne souhaitait pas que la France soit seule ! La politique étrangère était particulièrement audacieuse envers de nombreux pays y compris proches de l’URSS, voire l’URSS elle-même ! Ce n’était pas une politique de complaisance, mais une real-politique stipulant que la France était libre de ses choix. Il n’a jamais demandé aux Français de choisir la priorité nationale. 

Les critiques envers le RN se fondent souvent sur le fait qu'il n'est pas un parti républicain, la revendication de l'héritage gaulliste pourrait-elle masquer les autres dangers que le parti pourrait représenter pour la démocratie française ?

Christophe Bourseiller : Dire que l’actuel Rassemblement national n’est pas républicain n’a pas de sens. Le RN accepte le jeu démocratique. Je vous rappelle que les partis populistes prônent en général un souverainisme libéral anti-immigration. Le RN n’est certes pas franchement libéral. Mais il s’agit aujourd’hui d’un parti souverainiste et populiste.

Jean-Yves Camus : Il ne faut pas jeter la pierre au RN dans ce cas là, il existe un cynisme assez partagé. Nous sommes un pays où, a quelques exceptions près, tout le monde se défini d’une manière ou d’une par rapport au Général de Gaulle. Il y a une sorte de sport national qui consiste à se placer dans le sillage de tel ou tel aspect de la personnalité ou de l'action du Général. Le RN joue son jeu permis cela, il essaye d’attirer les électeurs de la droite classique dont certains ont toujours des restes de gaullisme. Pour cela, il faut prouver que les antagonismes du passé n’ont plus de raison d’être. Pour beaucoup de militants qui n’ont pas connu ou creusé le sujet, le Général de Gaulle, c’est la souveraineté. Cela participe aussi du processus général de dédiabolisation. Lorsque vous commémorez le général de Gaulle et donnez d’autres signes comme le dépôt d’une gerbe par Marine Le Pen à Moscou sur le mémorial de l’escadrille de Normandie ou le tweet de Jordan Bardella qui rappelait Jean Moulin et le Conseil National de la Résistance… Tout cela plaide pour que l’on dise que le contentieux s’amoindrit, c’est absolument incontestable, mais le logiciel reste très différent.

Si le RN version Marine Le Pen voire Marion Maréchal-Le Pen semble assez éloigné de la pensée des fondateurs du parti, celles de ceux dont il se rapproche à l'étranger (de l'AFD allemand au Cinque Stelle italien) apparaissent plus radicales, comment expliquer cette différence ? 

Christophe Bourseiller : Marion Maréchal semble aujourd’hui très éloignée du RN. Elle me semble jouer une carte personnelle. 

L’AFD répond aux critères du populisme. 

Quant au Mouvement 5 Etoiles, qui provient d’une forme de « gauche » anticonformiste, il est intéressant dans la mesure où il gouverne actuellement en Italie avec la gauche modérée. Il s’est en quelque sorte intégré au système. Or, les populistes, s’ils veulent gouverner, sont forcés de négocier leur intégration au jeu politique traditionnel.

Jean-Yves Camus : Ces partis ne seraient pas les choix du Général de Gaulle, c’est certain. Il faisait alliance avec les partis démocrates-chrétiens comme la CDU ou la Démocratie Chrétienne d’Italie. Je ne nie pas le caractère républicain du RN dans la mesure où factuellement lorsque l’on regarde son programme, ce n’est pas un parti qui réclame l’établissement d’un autre régime que celui républicain. On ne se sait d’ailleurs pas très bien ce qu’il ferait exactement de ces institutions, mais ce n’est pas un parti anti-républicain de manière déclarée. Je ne nie pas non plus que parmi les jeunes génération, celles à laquelle appartiennent les Bardella, Odoul et quantité d’autres, il y ai beaucoup moins de charges négatives à l’égald du Général de Gaulle car encore une fois, la Seconde Guerre Mondiale est loin (même si je ne les classes pas parmi ceux qui auraient pris le parti de l’occupant), la guerre d’Algérie aussi.

Mais le problème, c’est qu’en rendant hommage au Général de Gaulle, ils ne prennent qu’un certain nombre d’items dans son logiciel, notamment le souverainisme et une certaine forme de patriotisme économique, une volonté industrialisation, la planification, l’autonomie internationale quoique je ne suis pas sûr qu’il aurait fait le choix de Saddam Hussein ou de Vladimir Putin, mais je peux me tromper… Mais le gaullisme ce n’est pas uniquement cela !

Cela a aussi été à un moment la société de participation. C’est d’ailleurs pour cela que le Général est parti en 1969 à la suite du référendum. Ce dernier était une tentative d’une part de décentralisation, ce qui va à l’encontre du logiciel jacobin du RN, et d’autre part un pas vers une société que le Général voulait être plus ouverte. C’était une sorte de pied de nez à la droite que le Général détestait, la droite classique, conservatrice, d’argent. Je pense qu’il s’est lancé dans ce référendum en sachant qu’il allait perdre. Mais il voulait partir en affirmant la particularité de son programme par rapport à une droite conservatrice qui commençait déjà à relever la tête. Donc si on veut se réclamer du Général de Gaulle, il faut prendre la totalité de son programme et il faut prendre la totalité de son action dans la durée, depuis la résistance jusqu’à sa mort. 

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