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La richesse mondiale a progressé de 124%.
©Reuters

Vision biaisée

Le patrimoine des 1% les plus riches de la planète égal à celui des 99% autres : pourquoi la présentation d’Oxfam ne permet pas de comprendre ce qui se passe vraiment sur le front des inégalités

Si les inégalités n'ont pas diminué au cours des 15 dernières années, la richesse mondiale a quant à elle progressé de 124%, permettant une forte baisse de l'extrême pauvreté.

Nicolas Goetzmann

Nicolas Goetzmann

 

Nicolas Goetzmann est journaliste économique senior chez Atlantico.

Il est l'auteur chez Atlantico Editions de l'ouvrage :

 

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  • Les 1% les plus riches détiennent 50% des richesses : OXFAM enfonce les portes ouvertes car la situation était encore pire en l’an 2000.
  • Si les inégalités n’ont pas diminué depuis 15 ans, la richesse mondiale a progressé de 124% et a permis de réduire fortement le nombre de personnes en situation d’extrême pauvreté.
  • Les inégalités ont surtout progressé en Inde et en Chine
  • Mais contrairement aux anticipations, les sociétés les plus avancées ne sont pas parvenues à réduire leurs inégalités.

 

"Insatiable richesse : toujours plus à ceux qui ont déjà tout".

C’est par ce titre aguicheur que l’ONG OXFAM nous présentait son dernier rapport, dont l’objet, soyons clair, est simplement de faire le buzz avant le prochain forum économique mondial de Davos. Forum qui s’ouvrira ce mercredi 21 janvier. Pour OXFAM, interpeler les dirigeants du monde entier sur la problématique des inégalités méritait bien quelques abus, notamment sur la façon d’employer le matériel statistique. Apparemment, aussi longtemps que la "bonne cause" est servie, peu importe les moyens mis en œuvre. Reste que la complexité du réel pourrait mériter un autre traitement.

Selon le rapport en question, 50% de la richesse mondiale sera rapidement (dès 2016) détenue par les 1% les plus riches de la planète. Ce qui serait une nouveauté. Mais en extrapolant la tendance qui se dessine depuis 2009, l’ONG ne fait que ressortir une réalité bien connue. Car le chiffre correspondant à l’année 2014 est, en réalité, moins défavorable qu’il ne l’était déjà en l’an 2000 :

Part de richesse mondiale détenue par les 1% les plus riches. Source. Credit  Suisse.

Cliquez sur les graphiques pour les agrandir

Rien de nouveau donc. Simplement une annonce choc. En insistant lourdement sur le creusement des inégalités au cours des dernières années, et en ne mentionnant que cette période comprise entre 2009 et 2014, on se prive pourtant de voir qu’entre les années 2000 et 2009, la part de richesse détenue par les 1% les plus riches était en baisse et même largement en baisse. Il ne s’agit donc pas d’une fatalité.

Le "punchline" de OXFAM vise ainsi à affirmer que la situation est en cours de détérioration. Les pauvres sont plus pauvres et les riches sont plus riches. Pourtant, selon les chiffres délivrés par la même étude et produits par le Credit Suisse, le niveau de richesse mondiale se situait à 117 trillions de dollars en 2000 contre 263 trillions en 2014. C’est-à-dire une progression de 124% sur la période considérée. Il est donc possible de s’agacer de la trop faible baisse des inégalités mondiales, mais il est difficile de contester la forte réduction de la pauvreté. Car ce sont près de 700 millions de personnes qui sont sorties d’une situation d’extrême pauvreté au cours des 15 dernières années. Et ce, malgré la hausse des inégalités.

Richesse totale 2000-2014. Par régions. Source Credit Suisse

Et ce n’est pas tout. Car toujours selon les mêmes données, cette tendance inégalitaire à la hausse au cours des 15 dernières années n’est pas le fait des pays "occidentaux" mais plutôt celui de deux pays ; l’Inde et la Chine. C’est-à-dire précisément les deux pays qui ont le plus réduit leur taux de pauvreté.

Il suffit de comparer les trajectoires des inégalités chinoises et européennes pour s’en rendre compte. D’un côté, en Europe, la part dévolue aux 1% les plus riches est passée de 31.7% en 2000 à 27.7% en 2008, puis cette part s‘est redressée à la faveur de la crise à un niveau de 31.1% en 2014. Le résultat est donc nul. Au contraire, la situation chinoise est celle d’une constante progression des inégalités. La part des 1% passant de 19% en 2000 à 37.2% en 2014. Encore une fois, l’important n’est pas tant de comparer un pourcentage de partage de richesse, mais surtout de considérer quelle est la richesse qui a été créé. Car c’est elle qui va être le déterminant principal de la réduction de la pauvreté, qui a est sans précédent en Chine au courant de cette période.

En utilisant le classement OXFAM, toujours selon les chiffres du Credit Suisse, les zones les plus inégalitaires en 2014 sont l’INDE ; ou 49% de la richesse est détenue par les 1% les plus riches, puis l’Afrique avec 46.1%, l’Amérique Latine avec 40.5%, l’Amérique du Nord avec 37.5%, la Chine et ses 37.2%, et enfin, l’Europe avec 31.1%.

Le fait est que la complexité du phénomène inégalitaire ne peut donc se résumer à ce type de traitement "choc". A moins de ne viser qu’une ambition marketing. Les problématiques des pays développés sont différentes de celles des pays émergents. Entre promotion de la redistribution et promotion de la croissance, les différentes zones économiques sont tout simplement soumises à des difficultés contradictoires.

Si l’Europe voit son niveau d’inégalités se dégrader depuis l’entrée en crise, c’est surtout par faute de croissance et non par manque de système de redistribution. A l’inverse, la situation des pays émergents correspond à un stade de développement rapide, lorsqu’une croissance forte produit conjointement une hausse des inégalités mais également une forte baisse du niveau de pauvreté.

Une situation qui correspond à la première phase de la célèbre courbe de Kuznets (de l’économiste Simon Kuznets), qui indique que les premières phases de développement économique d’un pays peuvent s’accompagnent d’une forte hausse des inégalités (mais également d’une forte réduction de la pauvreté). Ici, rien de nouveau. La situation des pays émergents y fait écho.

Mais le défi qui attend le forum économique de Davos correspond à la suite de la courbe. Car selon Kuznets, le stade supérieur du développement économique devait s’accompagner d’une réduction des inégalités. Comme l’économiste le disait lui-même dès 1955, cette hypothèse repose sur 95% de spéculation et sur 5% de preuves empiriques. L’enjeu est aujourd’hui de comprendre pourquoi, et comment, les inégalités continuent de se creuser au sein même des sociétés les plus développées. 

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