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Le Nigéria peut se réjouir d’avoir écrasé Boko Haram, mais qui se soucie encore des centaines de jeunes filles enlevées et jamais retrouvées ?
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THE DAILY BEAST

Le Nigéria peut se réjouir d’avoir écrasé Boko Haram, mais qui se soucie encore des centaines de jeunes filles enlevées et jamais retrouvées ?

21 jeunes filles de Chibok ont été libérées. Mais des centaines d'autres continuent à vivre dans l'esclavage et le désespoir.

Philip Obaji

Philip Obaji

Philip Obaji est journaliste pour The Daily Beast.

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The Daily Beast par Philip Obaji Jr.

Maiduguri, Nigeria. Pendant une semaine où un certain nombre de compagnies aériennes locales ont du annuler ou reprogrammer leurs vols en raison d'une pénurie de carburant pour avion. Les 21 écolières récemment libérées après avoir été enlevées en 2014 par des militants de Boko Haram dans la ville de Chibok, au nord-est du pays, ont finalement pu embarquer à bord d'un vol reliant la capitale du Nigeria, Abujaau au lieu de leur enlèvement.

Leur retour a été présenté par le gouvernement comme une victoire à un moment où, l’on dit qu’aucune zone n’est aux mains des djihadistes dans cette région. Le président nigérian Muhammadu Buhari a annoncé vendredi que le dernier camp restant de Boko Haram dans la forêt de Sambisa avait été pris par les forces nigérianes, bien que le soi-disant État Islamique, avec lequel une faction de Boko Haram est alliée, ait affirmé le même jour qu’il avait "tué et blessé de nombreux soldats" lors d'une attaque contre une caserne de l'armée à Yobe, un autre Etat dans le nord-est du pays.

Les djihadistes peuvent avoir perdu leur dernier bastion majeur, mais ceux qui dirigent l'une des deux factions de cette secte sont encore en vie. Les militants fidèles à l’ancien dirigeant Abubakar Shekau et ceux fidèles au nouveau chef nommé par l'EI, Abou Moussab al-Barnawi, auraient encore des cachettes dans le nord-est, et ils ont certainement des bases dans les pays voisins au Niger, au Tchad et au Cameroun.

Sur les 100 hommes figurant sur la liste des terroristes les plus recherchés rendue publique par l'armée l'année dernière, seule une poignée ont été capturés. Les autres continuent à diriger les deux factions, et seules les 21 jeunes filles de Chibok ont été libérées cette année. La campagne utilisant le hashtag #bringbackourgirls dans le monde entier qui portait sur la libération de plus de 200 jeunes femmes de Chibok a encore du travail.

* * *

Depuis leur libération en octobre, les 21 ont été traitées comme des VIP. Elles ont rencontré le président nigérien Muhammadu Buhari après qu’un accord négocié par la Croix-Rouge internationale et le gouvernement suisse ait été conclu avec Boko Haram pour leur libération. De plus elles ont obtenu l'assurance du président que le gouvernement les aidera à atteindre "leurs buts personnels, éducatifs et professionnels dans la vie."

Depuis qu'elles ont retrouvé leur liberté, les jeunes filles ont vécu sous protection à Abuja, et ont reçu beaucoup d'attention de la part du gouvernement et des médias. Quand elles sont arrivées à Yola le 23 décembre, elles ont été accompagnés par la journaliste britannique Isha Sesay, correspondante de CNN, et reçues par le gouverneur de l’Etat d'Adamawa, Mohammed Jibrilla.

Et dans la lointaine Washington, deux écolières de Chibok qui avaient été enlevées avant de s'échappér en avril 2014, étudient actuellement aux États-Unis grâce à une bourse. Elles ont visité la Maison Blanche le 17 décembre et admiré les décorations de Noël.

Bien que ce fut un beau Noël pour ces deux étudiantes, 197 autres écolières Chibok restent prisonnières et le monde entier réclame leur retour.

Mais ce ne sont pas les seules écolieres enlevées dans le nord du Nigeria par Boko Haram. Loin de là.

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Il y a des centaines d'écoliers -  beaucoup plus jeunes que ces filles de Chibok - encore détenus par les militants. Pourtant, personne ne parle d'eux.

Les quatre fils de Borom - Audu, Babagana, Mustapha et Bulama -  ont été enlevés de leur école islamique par des militants de Boko Haram en mars 2015 dans le village de Damasak dans l'Etat de Borno, au nord-est. Ce même jour, le mari de Borom, Mallam Goni, a également été enlevé par les insurgés quand ils ont pris d'assaut sa maison. Elle et ses trois petites filles ont réussi à s’échapper.

Ça fait plus d'un an depuis le jour fatidique où des militants de Boko Haram ont enlevé des centaines d'enfants des écoles de Damasak et Borom ne s’est pas remise. "Elle pleure chaque fois qu'elle voit des jeunes" dit Bukkar Hassan, son voisin à Damasak, dont les deux cousines ​ont été enlevées par Boko Haram le même jour que les fils et le mari de Borom. "Les jeunes lui rappellent ses garçons disparus."

Cela fait maintenant près de deux ans que les fils et le mari de Borom ont été pris par les hommes de Boko Haram, et il n'y a pas eu de nouvelles de leurs ravisseurs les concernant, ni aucun commentaire de la part du gouvernement à leur sujet.

Le jour, où ils ont été enlevés, des militants de Boko Haram ont pris des centaines d'autres enfants des écoles à Damasak, selon un rapport publié par Human Rights Watch (HRW) en mars. HRW a déclaré que les militants ont occupé l’école primaire  Zanna Mobarti de Damasak en novembre 2014, après la prise de contrôle de la ville. C’était six mois après les enlèvements de Chibok. Au moins 300 étudiants étaient dans le bâtiment, et dans les mois qui ont suivi, les insurgés ont forcé les enfants capturés à apprendre le Coran. Lorsque les forces de la coalition formée par le Tchad et le Niger ont repris Damasak en mars 2015, les djihadistes ont fui la ville, emmenant les 300 écoliers.

Quand Boko Haram a quitté Damasak, les élèves de l’école Mohammed Goni et de l'école islamique Al Manil, où les enfants de Borom ont reçu leur éducation ont également été enlevés. Parmi eux, selon Hassan, il y avait ses cousins ​​Umrama, 8 ans et Yachalu, 13 ans. "Ils ont été capturés sur la route en rentrant de l'école" dit Hassan, qui vit maintenant à Maiduguri. "Depuis, personne n'a entendu parler d’eux."

Les élèves de la Government Secondary School (GSS) de Damasak ont également été enlevés par Boko Haram, le même jour à leur domicile, selon le personnel de l'ESG qui a parlé au Daily Beast. L'école était fermée au moment de l'invasion.

Mallam Abubakar, un professeur de la GSS, dit que les insurgés ont attaqué l'école ce jour-là avec l'espoir d’enlever les enfants, mais ils ont trouvé quelques enseignants, y compris Abubakar. dans le bâtiment. Heureusement, tous les enseignants se sont échappés via la rivière près de la ville frontalière nigérienne de Diffa. "Les policiers se sont aussi échappés dans la rivière" dit Abubakar. "Il était difficile de communiquer avec les médias ou toute autre personne [pour signaler l'incident] parce que les lignes téléphoniques étaient coupées dans Damasak."


Abubakar qui vit maintenant à Maiduguri, a déclaré qu'un grand nombre de captifs risquent de ne jamais être retrouvés car les djihadistes les ont emnenés au Niger voisin.

"Deux de mes étudiantes qui ont échappé à Boko Haram m'ont dit qu'elles ont été enlevées avec d'autres enfants à Diffa au Niger. Elles ont dit que certaines de leurs amies ont été mariées à miliciens de Boko Haram."

Le nombre d'enfants enlevés par Boko Haram dans Damasak dépasse celui des 276 écolières qui ont été enlevées à Chibok en avril 2014. Mais contrairement aux enlèvements de Chibok qui ont attiré l'attention mondiale, les enlèvements Damasak a été à peine signalés par les médias. Tandis que le mouvement "Bring Back Our Girls" continue a faire pression sur le gouvernement pour sauver les filles de Chibok disparues, il n'y a pas de groupe de pression pour les élèves de Damasak qui ont été enlevés.

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Un habitant de Maiduguri m'a dit que lui et quelques amis avaient commencé à organiser un mouvement pour faire pression sur le gouvernement de l'ancien président Goodluck Jonathan pour sauver les enfants de Damasak, mais ils ont été découragés par les administrateurs locaux qui ont dit que le gouvernement était concentré sur les filles de Chibok, et que personne ne les écouterait. Quand ils ont relancé l’idée après l’élection du nouveau président, Muhammadu Buhari, face au silence du gouvernement au sujet des enfants disparus, ils ont été découragés par les politiciens locaux qui les ont mis en garde leur recommandant de ne pas embarrasser le président qui vient de la même région du Nord.

"La première fois, ils [les administrateurs locaux] ont dit que nous devrions attendre que le gouvernement sauve les filles de Chibok avant que nous puissions parler de Damasak" dit cet homme qui ne veut pas être identifié par crainte de représailles des autorités locales.

Le jour où les militants ont fui Damasak, non seulement ils ont emmené les enfants des écoles et les autres captifs détenus pendant des mois à l'école primaire Zanna Mobarti, mais ils ont aussi emmené des enfants qui avaient moins de 15 ans dont les deux sœurs de Hassan, Aisha, 9 ans et Falmata, 13 ans.

"J'ai perdu sœurs et cousins, qui doivent être avec Boko Haram" dit Hassan, dont la maison a également été brûlée au cours du raid. "J'ai tout perdu, et je ne m’en remets pas".

Hassan n'a pas seulement perdu sa maison et des membres de sa famille enlevés par Boko Haram, il dit qu'il connaît plus de 10 autres personnes enlevées dans Damasak par les militants et leurs familles pleurent toujours leur disparition. "Borom en particulier, est inconsolable. Tous les hommes qui l’entouraient ont été enlevés."

Contrairement aux écolières de Chibok enlevées pour lesquelles le gouvernement nigérian dit qu'il est en contact avec leurs ravisseurs pour les faire libérer, les autorités n’ont pas encore parlé des enlèvements de Damasak.

The Daily Beast a essayé de contacter Femi Adesina, le chargé de communication du président, mais les e-mails sont restés sans réponse et le service de presse n’a pas répondu non plus.

Plus d'un an après les enlèvements, des militants ont appelé le gouvernement à prendre des mesures urgentes pour obtenir la libération de ces victimes.

"Trois cents enfants ont été portés disparus pendant un an, et pourtant il n'y a pas un mot du gouvernement nigérian à leur sujet" écrit Mausi Segun, chercheur d'HRW dans un rapport de l'organisation sur cette affaire. "Les autorités doivent agir pour savoir où les enfants de Damasak et les autres captifs sont  retenus et prendre des mesures urgentes pour les faire libérer."

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