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Retour à la réalité

Le moment du doute est-il venu chez les soutiens d’Emmanuel Macron ?

A l'occasion d'une interview accordée à Marianne, le député socialiste Pascal Terrasse a annoncé qu'il pourrait cesser de soutenir Emmanuel Macron, lui qui est pourtant un des soutiens historiques du mouvement En marche.

Bruno Cautrès

Bruno Cautrès

Bruno Cautrès est chercheur CNRS et a rejoint le CEVIPOF en janvier 2006. Ses recherches portent sur l’analyse des comportements et des attitudes politiques. Au cours des années récentes, il a participé à différentes recherches françaises ou européennes portant sur la participation politique, le vote et les élections (Panel électoral français de 2002 et Panel électoral français de 2007, Baromètre politique français). Il a développé d’autres directions de recherche mettant en évidence les clivages sociaux et politiques liés à l’Europe et à l’intégration européenne dans les électorats et les opinions publiques.  En 2014 il a publié Les européens aiment-ils (toujours) l'Europe ? aux éditions de La Documentation Française.

Voir la bio »Marc Endeweld

Marc Endeweld

Marc Endeweld est journaliste indépendant, ancien grand reporter à Marianne. Il a publié plusieurs ouvrages dont "Le grand Manipulateur" (Stock, 2019) et L'ambigu Monsieur Macron (Flammarion, 2015).

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Atlantico : A l'occasion d'une interview donnée à Marianne et publiée ce jeudi 27 octobre, le député socialiste Pascal Terrasse a déclaré à propos d'Emmanuel Macron, dont il est l'un des soutiens historiques, que "le jour où il est candidat, ma position pourrait bien changer". Il estime également que Macron "fera une belle campagne, mais qui restera sans lendemain". Quels sont les éléments qui laissent à penser qu'Emmanuel Macron pourrait chuter ? À quel point l'absence de parti joue-t-elle contre lui ?

Marc Endeweld : Les propos de Pascal Terrasse ne concernent que le principal intéressé. Le député a, il est vrai, exprimé son intérêt pour Emmanuel Macron dès le lancement de "En marche !" en avril dernier. Il était cependant loin d'être intégré à l'équipe réelle d'Emmanuel Macron et loin d'être intégré aux soutiens exprimés du côté politique, comme ce peut être le cas de Gérard Collomb, François Patriat ou Richard Ferrand.

Manifestement, Pascal Terrasse exprime un désaccord "stratégique" avec Emmanuel Macron : il aurait souhaité que celui-ci se présente à la primaire du Parti socialiste. C'est loin d'être la stratégie entreprise par l'ancien ministre de l'Économie, qui est pour un large rassemblement et souhaite dépasser le PS. Il le considère comme un appareil exsangue, coupable d'être co-responsable du conservatisme à gauche. Croire qu'Emmanuel Macron va se mettre dans les chaussures du PS, c'est ne rien comprendre de son analyse ancienne de la situation politique et de son inclination personnelle. Emmanuel Macron le dit lui-même et ne cesse de le répéter : il est de gauche. Il n'est cependant pas socialiste, dans le sens où il n'apprécie guère le PS.

La semaine dernière, une partie des parlementaires PS, déboussolés par la posture de François Hollande, ont commencé à se chercher un candidat de substitution. Dans ce cadre-là, de nombreux parlementaires ont fait savoir leur intérêt pour Emmanuel Macron. Ils l'ont exprimé en ces termes : "nous te soutiendrons jusqu'au bout, pour peu que tu passes par la primaire socialiste". C'est précisément le discours de Pascal Terrasse. Concrètement, il s'agit de l'affirmation et de la reproduction du PS : les élus socialistes essayent de sauver leurs circonscriptions, ce qui implique une double équation. D'une part, ils cherchent à se distancier du président de la République, de son bilan. D'autre part, ils ne veulent pas se couper de leur parti historique et craignent l'exclusion.

Cette crainte n'est pas pour autant susceptible de pousser les députés PS qui rejoignent Emmanuel Macron à le trahir. À un moment donné, la politique en revient aux dynamiques. Or, le PS est dans une dynamique très négative. Malgré les rodomontades et les menaces verbales, par interview ou par SMS, d'un Jean-Christophe Cambadélis qui cherche à colmater les brèches du vaisseau socialiste, le PS est bien mal en point pour se permettre d'exclure des élus ou des militants. Cette menace est évidemment entendue par les parlementaires. Mais ceux qui ont fait le choix d'Emmanuel Macron ont déjà démontré qu'ils prenaient le risque.

La difficulté pour Emmanuel Macron relève plus, à mon sens, de sa volonté de dire les choses sans les dire. Il retarde l'annonce de sa candidature alors qu'il en pose tous les jalons. Dans le même temps, il prend beaucoup de temps avant d'annoncer son projet. Dans sa volonté de ne pas cliver sur certaines des propositions qu'il souhaite faire, il risque de lasser les Français.

L'absence de parti réel ne représente que peu de difficultés dans le contexte de crise politique que l'on connaît, mais elles sont importantes, comme celle des financements. Macron ne dispose pas de financement public, puisqu'il n'a pas présenté d'élus aux dernières élections. C'est donc un frein financier pour lui. Une éventuelle difficulté supplémentaire, c'est celle de la représentativité. Les critères du CSA portent notamment sur la représentativité au sein du Parlement. Il vient de sortir de la majorité présidentielle. Les calculs du CSA comprennent évidemment les sondages, cela vient néanmoins minorer sa présence médiatique, notamment dans les médias audiovisuels.

Bruno Cautrès : Le « phénomène Macron » correspond à une double logique : d’une part, la déception de nombreux électeurs face à une offre politique qui semble sans renouvellement, figée; d’autre part une forme d’épuisement de la forme d’organisation que sont les partis politiques. Si cette double logique est clairement présente dans l’électorat, et pas seulement en France, elle ne peut suffire à elle-seule pour mobiliser les électeurs et élire le chef de l’exécutif. L’essentiel est en effet la capacité des candidats à incarner des réalités enracinées dans les profondeurs socio-économiques et historiques du pays. Or, le « macronisme » est avant tout fait, pour le moment, d’ambiguïtés et ne repose pas sur un socle idéologique solide : Emmanuel Macron souhaite ainsi dépasser le clivage gauche-droite alors que celui-ci continue de donner sens aux choix de politiques publiques des électeurs. Si de nombreux électeurs pensent qu’il faudrait que la gauche et la droite s’entendent sur les grands problèmes du pays, cette demande est la partie émergée de l’iceberg. Elle exprime un soutien très large et très diffus à l’idée d’une « union nationale » autour des grands problèmes.

Mais la partie immergée est bien plus importante : les électeurs ne s’accordent pas sur les moyens et les priorités de l’action publique. Si l’on demandait aux français de répartir comme ils l’entendent le budget du pays, certains voudraient tout mettre sur l’éducation ou la santé, d’autres sur la police et l’armée ou sur la lutte contre le réchauffement climatique. En prenant la partie émergée de l’iceberg pour « argent comptant », le mouvement En Marche ! est victime d’une illusion d’optique : ainsi le questionnaire (https://www.en-marche.fr/wp-content/uploads/2016/05/Questionnaire.pdf) que les « marcheurs » faisaient remplir aux français rencontrés ne comporte aucune question sur les moyens et les priorités et reste donc à un niveau de très grande généralité sur les souhaits et l’expression de « ce qui marche » ou « ce qui ne marche pas » en France. Les trois meetings tenus récemment par Emmanuel Macron n’ont d’ailleurs levé aucune de ces ambiguïtés.

Ces ambiguïtés renvoient au fait que En marche ! n’est pas un parti politique et que les « adhérents » ne sont pas fédérés par l’adhésion à un certain nombre de priorités politiques. « Adhérer » à En Marche ! n’est pas très impliquant et significatif au plan de l’adhésion à des priorités des dépenses publiques. Enfin, il existe une vraie difficulté pour le mouvement et son leader : les électeurs les plus probables de sa candidature à la présidentielle sont des électeurs de centre droit, proches de l’UDI et parfois même des Républicains. Ils ne sont pas « et de droite et de gauche » pour reprendre les termes macroniens, mais bien de droite au plan de leurs attitudes économiques et souvent mêmes politiques. Il est à cet égard très symptomatique qu’ils soient souvent plus proches des électeurs de l’UDI que du Modem. Et cela alors même qu’Emmanuel Macron intéresse également des électeurs de centre-gauche déboussolés par la fin de mandat de François Hollande. 

Outre les seuls aspects humains (défections, etc.), qui concernent l'opération Macron, peut-on vraiment croire que celle-ci est stable et solide ? Dans quelle mesure Emmanuel Macron pourrait-il être amené à rencontrer de réelles difficultés en avançant vers la présidentielle ?

Bruno Cautrès : La présidentielle de 2017 constitue sans doute une excellente « fenêtre d’opportunité » pour Emmanuel Macron : désillusion des électeurs de gauche, incertitude sur la possibilité d’une candidature Hollande, compétition à droite, FN très haut dans les intentions de vote. Tous ces éléments semblent plaider pour une nouvelle offre politique et surtout pour lever l’obstacle principal aux yeux de nombreux électeurs : ne pas prendre le risque ou la responsabilité d’un « nouveau 21 avril ». La faiblesse des intentions de vote en faveur de François Hollande et la quasi-certitude voir Alain Juppé gagner la primaire de la droite et du centre, donnent en effet le sentiment à de nombreux électeurs potentiels d’Emmanuel Macron que c’est un pari sans risque. « Au pire », ces électeurs auront Alain Juppé comme président,, ce qui est parfaitement compatible avec leurs orientations politiques de centre droit…

Et l’on voit certains éléments qui attestent d’un fort souhait des électeurs pour le renouvellement : la primaire des écologistes a vu Cécile Duflot être sanctionnée, les résultats de la présidentielle pourraient voir la fin de la carrière politique de deux anciens présidents de la République. Mais dans le même temps, les partis politiques traditionnels font preuve de beaucoup de résilience malgré leurs crises et leur hémorragie de militants. En Marché ! rencontrera donc une solide concurrence sur le terrain des idées et de l’organisation d’une campagne électorale : les « marcheurs » qui sont les plus proches d’un parti politique seront amenés à un moment donné à voter pour E. Macron plutôt que pour Alain Juppé ou François Bayrou par exemple (en cas de victoire de N. Sarkozy à la primaire de la droite et du centre). 

N'y a-t-il pas, pour Emmanuel Macron tout particulièrement, un risque considérable de disparition au lendemain d'une potentielle victoire de la droite ? Ce risque existe-t-il également pour la gauche ? Que traduit-il des dimensions politiques que l'ancien ministre de l'Economie semble ne pas saisir ?

Bruno Cautrès : Le risque est en effet très grand que le phénomène En Marche ! s’effiloche après la présidentielle. Il n’y a pas pour le moment de troisième siège au second tour de la présidentielle… ! Une importante contradiction attendra en effet ce mouvement : son attrait repose sur le fait qu’il n’est pas un parti politique, mais durer dans le temps pendant 5 ans (en vue de 2022) ne pourra se faire en dehors de la compétition électorale. Sitôt la présidentielle passée, les partis politiques auront déjà en ligne de mire les élections européennes de 2019 ; celles-ci seront des « élections intermédiaires » qui permettront sans doute au PS et à la gauche de voir revenir vers eux des électeurs mécontents des réformes du nouveau Président.

En faisant mine de croire que le clivage gauche-droite est dépassé, l’ancien ministre de l’économie et des finances oublie que l’opinion publique connait des logiques de « thermostat » : dès que la droite est au pouvoir, les thèmes égalitaires de la gauche reprennent des couleurs (et dès que la gauche est au pouvoir, les thèmes de droite aussi reprennent des couleurs). Il ne pourra tenir 5 ans en expliquant que la droite c’est bien mais à condition qu’elle mette de l’eau dans son vin et que la gauche c’est bien à condition qu’elle soit plus « moderne ». 

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