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libéralisme France paradoxe Emmanuel Macron travail le dimanche
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Le libéralisme, objet en France d’un débat très décalé

Claude Gamel publie "Esquisse d'un libéralisme soutenable : Travail, capacités, revenu de base" dans la collection du think-tank GenerationLibre aux PUF. Philosophie mal connue en France, le libéralisme prend tout son sens en intégrant ses dimensions politique et économique pour traiter de la question de la justice sociale. Cet ouvrage esquisse un libéralisme socialement soutenable par dispersion maximale du pouvoir politique et économique. Extrait 1/2.

Claude Gamel

Claude Gamel

Claude Gamel est professeur de sciences économiques à l'université d'Aix-Marseille.

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À la différence des autres peuples européens, les Français, au mieux, ne comprennent pas le libéralisme et, pour une majorité d’entre eux, le rejettent : au premier tour de l’élection présidentielle de 2017, plus de 50 % des électeurs ont choisi des candidats opposés à la concurrence et au libre-échange, et même, pour certains, favorables à la sortie de l’euro. Niveau élevé de chômage depuis plus de trente ans, maintien de zones incompressibles de pauvreté, « panne » de « l’ascenseur social », autant de caractéristiques déplorables de la société française largement attribuées, dans notre pays, aux excès de l’économie de marché, de la « marchandisation » de la société, voire du « néolibéralisme ».

La France est pourtant la patrie de Montesquieu et de Benjamin Constant, de Jean-Baptiste Say et d’Alexis de Tocqueville, de Jacques Rueff et de Raymond Aron. Terre où le libéralisme trouve une partie de ses racines, elle n’est pas aujourd’hui un pays où la question du libéralisme est réellement débattue. Pour le moins, les discussions y sont en net décalage avec la réflexion internationale sur le sujet, décalage qu’il convient d’emblée de souligner.

In.1 / Le libéralisme, objet en France d’un débat très décalé

De nos jours, la réflexion internationale se concentre sur l’approfondissement du libéralisme considéré comme un courant philosophique majeur, à côté du marxisme et de l’utilitarisme, et les discussions sont animées du fait notamment de l’essor du libertarisme.

In.1.1. La réflexion internationale en effervescence : libéralisme et libertarisme

Aujourd’hui comme hier mais avec de substantiels renouvellements, la question essentielle porte sur le contenu à donner à l’idée de liberté : concept unique ou liste de libertés, libertés uniquement négatives (absence de coercition, voire d’interdiction), ou recherche d’une liberté positive (pouvoir faire ce que l’on veut faire), liberté formelle (respect d’une procédure) ou liberté réelle (recherche d’un résultat), liberté comme accomplissement d’un choix ou comme éventail de choix, voire comme « libre arbitre » et résistance au déterminisme, etc.

Bien entendu, la réflexion sur le libéralisme porte aussi sur les moyens de protéger et de développer cette liberté (contre l’arbitraire politique, par le respect du droit, la pratique des échanges, l’apprentissage de l’autonomie), ainsi que sur la compatibilité de celle-ci avec d’autres valeurs (égalité, réciprocité, justice…). Doivent enfin être examinées les implications du libéralisme pour les entités collectives dont les individus font partie (famille/milieu de naissance, État/ nation, entreprises/organisations…), le tout suggérant qu’en plus de la philosophie, droit et économie sont a minima directement concernés.

Loin de nous l’idée de soutenir que la philosophie libérale, au-delà de l’idée de liberté, se caractérise par une certaine unité, voire par une certaine homogénéité. Bien au contraire, les débats sont riches et les différences majeures : la philosophie libérale est plutôt une « auberge espagnole », où, au mieux, chacun discute ce que l’autre apporte à la discussion, et la réflexion peut même déboucher sur un profond désaccord : c’est manifestement le cas dans les dernières décennies avec une variante du libéralisme, le libertarisme, qui s’est beaucoup développée au point qu’on peut la considérer comme une rivale des formes plus classiques de libéralisme.

Le libertarisme peut en effet être présenté comme une branche du libéralisme, dont la liberté ne serait qu’indirectement la valeur première : le débat entre libertariens porte d’abord sur la propriété comme moyen de protection de la liberté et les divergences apparaissent en particulier sur les conditions d’appropriation de biens (terres, ressources naturelles…) que personne à l’origine ne détient. Mais, mutatis mutandis, les libertariens aussi ont entre eux des discussions passionnantes, notamment sur la notion de « propriété de soi », et leurs positions respectives aboutissent à un éventail très large d’options politiques, de l’extrême droite à l’extrême gauche.

Quoi qu’il en soit, en dehors d’un cercle restreint d’intellectuels, et même si ce cercle a plutôt tendance à s’élargir, les subtilités des approches libérales ou libertariennes restent peu connues et peu discutées en France. Dans notre pays, l’essentiel de la réflexion et de la médiatisation sur le libéralisme a pour objet ce qu’un tic de langage très répandu appelle le « néolibéralisme », expression dont le sens, comme on va le voir, est particulièrement difficile à cerner.

In.1.2. Le « néolibéralisme » en France, aux prismes de Marx, Bourdieu et Foucault

Le néolibéralisme désigne un ensemble de travaux pour l’essentiel très critiques à l’égard du libéralisme, travaux toutefois si disparates qu’il n’existe « aucun consensus » sur le contenu du concept, le sens à donner à son histoire ou l’impact qu’il peut avoir sur le monde contemporain. Si le néolibéralisme a néanmoins autant d’échos en France, dans le monde académique comme dans les médias, c’est sans doute que parmi les trois approches critiques largement dominantes, l’une, marxiste, n’est certes pas spécifique à la France, mais les deux autres sont inspirées par la pensée de deux figures de la pensée intellectuelle française de la fin du XXe siècle, Bourdieu d’une part et Foucault de l’autre. En quelques mots, quels sont les axes de ces approches et qu’en retenir pour la suite de notre propos ?

Selon l’école marxiste contemporaine, le néolibéralisme est la phase contemporaine du capitalisme (depuis les années 1970-1980) qui, tout en prétendant concourir à la libération des individus, met en fait en place de nouvelles formes d’aliénation toujours plus subtiles. Si l’on reste fidèle à Marx, l’objet de la critique semble pour le moins mal nommé, et il vaudrait mieux parler de « néocapitalisme » puisque, selon Marx, les « infrastructures » économiques (le capital) déterminent les « superstructures » sociales (et donc les idées dominantes).

En effet, pour un libéral authentique, les structures actuelles du capitalisme ne sont pas forcément, tant s’en faut, le résultat d’idées libérales qui les auraient suscitées, de même que, pour un marxiste lucide, il est impossible d’admettre que les errances politiques et économiques des ex-régimes socialistes fussent, d’une manière ou d’une autre, fidèles à la philosophie de Marx, dont ces régimes étaient pourtant censés s’inspirer. Dans le cas du « néolibéralisme » contemporain, ce présupposé d’identification au capitalisme est d’autant plus infondé que le libéralisme est d’abord une philosophie, au sein de laquelle, comme on l’a dit, les débats restent très ouverts. Mais venons-en aux deux autres axes critiques du néolibéralisme, car Bourdieu et Foucault dominent d’autant plus le débat français qu’ils semblent développer des analyses, si ce n’est compatibles, du moins en partie convergentes.

Bourdieu désigne par « néolibéralisme », non un raffinement de la philosophie libérale, mais bien une idéologie contribuant au renforcement d’un rapport de production. Dans un texte très remarqué à l’époque, le néolibéralisme est en effet une « utopie, en voie de réalisation, d’une exploitation sans limite », qui ajoute sa propre force symbolique à la puissance de ceux qui dominent les rapports de production : actionnaires, financiers, industriels, hauts fonctionnaires des finances, hommes politiques conservateurs ou sociaux-démocrates « convertis aux démissions rassurantes du laissez-faire ». Pour Bourdieu, l’utopie en question, dont l’application passe par « un programme de destruction méthodique des collectifs », c’est « l’ordre pur et parfait » du marché. Or ce qui fait la force de cette utopie, c’est le fait qu’elle parvient à se penser comme la description scientifique du réel, « avec l’aide de la théorie économique dont elle se réclame ».

Autrement dit, derrière le néolibéralisme, c’est bien l’économie de marché concurrentielle, réduite à sa forme « walrassienne » la plus abstraite, qui est mise à l’index et, avec elle, la discipline économique dans son ensemble. Cette dernière est responsable de « l’opposition arbitraire qu’elle fait exister, par sa seule existence, entre la logique économique, fondée sur la concurrence et l’efficacité, et la logique sociale, soumise à la règle de l’équité ».

Au-delà de la virulence de la critique, il faut souligner l’impact collatéral dévastateur que la position prise par le professeur de sociologie au Collège de France a eu sur l’évolution, à l’université, des sciences humaines et sociales (histoire, psychologie, sociologie, droit, etc.) : l’économie y est fréquemment désignée comme un discours malfaisant que l’on invoque sans toujours chercher à l’étudier et son appartenance au champ des humanités est même régulièrement mise en cause. Seule semble digne d’intérêt une économie « hétérodoxe », apanage depuis 2010 d’« économistes atterrés » par l’évolution de leur discipline. L’économie mainstream pose certes de multiples problèmes épistémologiques qui méritent d’être débattus (place des mathématiques, traitement statistique des big datas ou mégadonnées, par exemple), mais c’est surtout elle qui est internationalement reconnue et considérée, du fait des innovations conceptuelles intéressantes qu’elle produit régulièrement.

La mise en cause du néolibéralisme, comme emprise de l’économie sur l’évolution de la société, a ainsi atteint avec Bourdieu un stade paroxystique, mais le processus avait commencé deux décennies plus tôt avec la pensée bien plus nuancée de Foucault dans son célèbre cours de 1978-1979 2. Celui-ci s’interroge de manière générale sur la « gouvernementalité » des individus, c’est-à-dire sur l’art de modeler, guider ou influencer la conduite des autres et il désigne par « néolibéralisme » des formes de gouvernementalité apparues depuis le milieu du XXe siècle :

• d’une part, l’ordolibéralisme allemand où la concurrence sur les marchés est encadrée et régulée par le droit et ne relève pas de l’ordre spontané du « laissez-faire, laissez-passer » ;

• d’autre part, le néolibéralisme américain qui étend le calcul économique au-delà du marché en s’intéressant notamment au « capital humain », dans lequel il revient à chacun d’investir (dépenses d’éducation) et qu’il faut amortir (frais médicaux).

Dans les deux cas, c’est la rationalité des acteurs, dotés d’une mentalité d’entrepreneur, qui fonde ces nouvelles formes de gouvernementalité. Elles impliquent des mécanismes d’autodiscipline auxquels l’État moderne a tendance à faire confiance : il se contente d’encadrer le jeu du marché (État-arbitre) et de permettre à chacun d’y accéder, ne serait-ce que sous la forme d’un revenu minimum qu’il pourra y dépenser (État-Providence).

Avec Foucault, le néolibéralisme n’est donc pas tant une critique du libéralisme qu’une nouvelle pratique dans l’art de gouverner les hommes, où l’État est en retrait du champ économique. Mais, à nouveau, comme chez Bourdieu, le libéralisme est scindé en deux éléments distincts : son volet politique, plutôt bien toléré, qui tente par le droit de protéger l’individu de l’arbitraire du pouvoir politique et son volet économique, beaucoup plus contesté, qui, au contraire, l’expose aux foucades du marché.

Ainsi, quelle que soit la forme de néolibéralisme considérée, une question de fond est posée : pourquoi le libéralisme, longtemps perçu comme une philosophie émancipatrice de l’individu dans le champ du politique, devrait-il être forcément considéré aujourd’hui comme une philosophie de la soumission au despotisme des marchés ? Il n’existe dans ce domaine aucune fatalité, à condition de prendre le libéralisme comme un courant philosophique majeur, comme cela se fait dans bien d’autre pays que le nôtre. En ce cas, libéralismes politique et économique peuvent et doivent être intégrés dans une réflexion cohérente, comme nous allons le vérifier.

Extrait du livre de Claude Gamel, "Esquisse d'un libéralisme soutenable : Travail, capacités, revenu de base", publié dans la collection du think-tank GenerationLibre aux PUF.

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