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©DENIS CHARLET / AFP

Bonnes feuilles

Le glyphosate : un coupable (trop) idéal

Gil Rivière-Wekstein vient de publier "Glyphosate, l'impossible débat : Intox, mensonges et billets verts" aux éditions Le Publieur. Commercialisé par Monsanto sous la marque Roundup, le glyphosate est aujourd'hui au coeur d'une bataille politique internationale. Cet herbicide symbolise la fracture entre le monde agricole et le reste de la société. Extrait 1/2.

Gil Rivière-Wekstein

Gil Rivière-Wekstein

Gil Rivière-Wekstein est rédacteur pour la revue Agriculture et Environnement. Il est l'auteur du livre "Panique dans l’assiette, ils se nourrissent de nos peurs". 

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De toute évidence, il n’y aurait jamais eu d’« affaire glyphosate » si ce produit n’avait pas été développe par Monsanto. Sans ce péché originel, le glyphosate serait resté un herbicide comme tant d’autres, ne suscitant aucune inquiétude particulière. Il y a donc bien dans ce dossier une forme  de « délit de sale gueule » ! Exactement comme dans le film Douze hommes en colère, où le jeune Américain se voit accusé d’avoir tué son père en raison de sa propre histoire, une enfance difficile dans un quartier de mauvaise réputation. C’est d’ailleurs sur la base des antécédents de Monsanto que le combat contre le glyphosate fut lancé. 

Cela s’est fait d’autant plus facilement que l’histoire de Monsanto est loin d’être sans reproche. Cible emblématique des mouvements environnementalistes, la firme américaine symbolise au mieux toutes les dérives de l’agrobusiness, et au pire cette Amérique arrogante du fric et du pouvoir. Selon ses détracteurs, Monsanto n’aurait pour objectif que de rapporter un maximum de bénéfices à ses actionnaires, sans se soucier de nous empoisonner en disséminant massivement des produits chimiques et des OGM. Pour certains, la firme viserait même à prendre le contrôle de notre alimentation. Ainsi, Monsanto ne serait rien de moins que la « pire firme au monde », comme le martèle Nicolas Hulot. En 2008 déjà, l’écologiste le plus populaire de France estimait qu’il fallait tout faire pour empêcher Monsanto « de détenir l’avenir de l’humanité dans ses éprouvettes et d’imposer un nouvel ordre agricole mondial ». Dans les nombreuses manifestations qui ont eu lieu ces dernières années, la virulence des panneaux et banderoles témoigne de cette animosité singulière que la firme suscite : « Monsanto = génocide du vivant », « Monsanto : entreprise criminelle », « Monsanto nous empoisonne », « Vade retro, Monsanto », etc. 

Ce discours anti-Monsanto ne s’observe pas uniquement chez les manifestants écologistes radicaux. Ainsi, du côté du Parti socialiste, certaines voix se sont élevées pour exprimer leur volonté d’avoir la peau de Monsanto. C’est le cas du député européen Eric Andrieu, engagé dans une croisade « pour en finir avec ces grands groupes et ce modèle libéral qui mettent à mal notre environnement et nos terroirs ». « Entre l’argent et la santé, il faut choisir son camp et j’ai choisi celui de la santé », proclame encore le député européen dans un tweet. De même, au moment du débat sur le renouvellement du glyphosate en 2016, on a pu aussi assister à une fronde transpartisane contre l’herbicide maudit, lors d’une conférence de presse intitulée « L’Europe sans glyphosate, c’est maintenant ! », menée par l’eurodéputée libérale Frédérique Ries, l’eurodéputée écologiste Michèle Rivasi et l’eurodéputé socialiste Gilles Pargneaux.

Bon an mal an, cela doit bien faire une vingtaine d’années que la firme de Saint-Louis incarne le mal absolu. Pas seulement en tant que fabricant du glyphosate, mais aussi en raison de son rôle dans la promotion des premières plantes génétiquement modifiées. Il est vrai que la firme Monsanto a été pionnière en investissant massivement dans ces techniques. S’imposant rapidement comme leader sur le marché des biotechnologies végétales,  elle devint, sans surprise, la cible privilégiée du militant altermondialiste José Bové qui, avec ses commandos des Faucheurs de sciences, l’a défiée pendant plusieurs années, saccageant systématiquement toutes ses parcelles d’OGM cultivées en France.

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Néanmoins, depuis plus de quarante ans, la firme à la réputation sulfureuse a vu son chiffre d’affaires progresser d’année en année. Il a atteint près de 15 milliards de dollars (environ 13 milliards d’euros) en 2017. Son produit phare - le glyphosate – est autorisé dans la totalité des pays (exception faite, tout récemment, du Vietnam et de l’Autriche), et son utilisation a été multipliée par près de quinze entre 1994 et 2014, assurant à la firme de bien juteux bénéfices. 

Et c’est également le cas de ses plantes génétiquement modifiées, résistantes justement au glyphosate, qui se répandent dans le monde en raison des bénéfices incontestables qu’elles apportent aux agriculteurs. Car dans l’univers professionnel de l’agriculture, la réputation de Monsanto n’a rien de sulfureux. Bien au contraire ! En 2017, son bénéfice net a dépassé les 2 milliards de dollars grâce à la qualité des semences – conventionnelles comme OGM -, commercialisées principalement au travers de marques bien connues des agriculteurs : Dekalb pour les semences de maïs et de colza, Seminis et De Ruiter pour les semences potagères. En outre, le groupe empoche de confortables royalties sur les brevets et licences qu’il détient.

Par ailleurs, Monsanto s’est aussi spécialisée dans le « big data », notamment le traitement de mégadonnées, dans les systèmes de prévisions météorologiques. Enfin, l’entreprise s’est également lancée dans les pesticides bio. L’ensemble de ces activités diversifiées explique que le groupe chimiste allemand Bayer ait accepté de mettre sur la table 63 milliards d’euros, soit plus de quatre années de son chiffre d’affaires, pour en devenir le propriétaire. Et il justifie ainsi son investissement : « Avec l’acquisition de Monsanto, nous renforçons notre pilier dédié à l’agriculture. Nous accroissons nos capacités d’innovation et proposerons aux agriculteurs des solutions visant à réduire progressivement l’utilisation des produits phytosanitaires, grâce notamment à la sélection variétale et à l’agriculture numérique ; nous développerons l’agriculture raisonnée voir biologique en ayant recours à des organismes vivants ou des substances naturelles afin de protéger les cultures ».

Si le groupe Bayer a racheté la firme américaine en dépit de son image détestable, on peut néanmoins se demander s’il avait vraiment anticipé l’évolution de l’affaire du glyphosate. Rien n’est moins sûr, au regard des conséquences économiques que ce dossier lui a déjà valu. Car la perte en bourse de la valeur du géant allemand est colossale. L’action de Bayer a en effet perdu plus d’un tiers de sa valeur, soit environ 30 milliards d’euros de capitalisation boursière, entre août 2018, date à laquelle un jury californien a estimé que Monsanto aurait dû prévenir les utilisateurs des risques présumés de cancer liés au Roundup, et août 2019. A cela s’ajoute bien évidemment le coût des affaires juridiques engendré nécessairement par des milliers d’utilisateurs, qui pourrait bien se chiffrer à plusieurs milliards de dollars. 

Cependant, le simple fait que le glyphosate soit sorti des laboratoires de la société de Saint-Louis n’en fait pas obligatoirement un herbicide dangereux, voire cancérogène. Et justifier son interdiction par le fait que les découvreurs de ce produit sont des salariés d’un géant américain de la chimie ne tient pas la route. Tout comme, dans Douze hommes en colère, on n’enverra pas à la chaise électrique un jeune homme au motif qu’il est issu d’un milieu défavorisé et violent…

Pour juger de la toxicité du glyphosate – et donc en justifier l’interdiction -, il importe de le distinguer de l’image de Monsanto. Car, en dépit de ce que voudraient certains, le propos n’est pas de monter un procès contre Monsanto. Les seules questions qui méritent d’être posées sont les suivantes : le glyphosate est-il, oui ou non, cancérogène, et son usage peut-il être réalisé en toute sécurité pour les utilisateurs, les consommateurs et l’environnement ? 

A ces questions, les agences sanitaires du monde entier répondent d’une seule et même voix : utilisé correctement, le glyphosate ne pose aucun problème. Mais les citoyens français, dans leur grande majorité, sont en désaccord avec les experts. Ont-ils raison de considérer l’avis des agences comme non fiable ? 

Extrait du livre de Gil Rivière-Wekstein, "Glyphosate, l'impossible débat : Intox, mensonges et billets verts", aux éditions Le Publieur

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