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Une étudiante à l'ENA.
Une étudiante à l'ENA.
©Reuters

Apprentissage

Le FT s’en prend aux grandes écoles françaises pour déficit de formations en relations humaines… Mais est-ce tellement mieux ailleurs ?

Dans un article du Financial Times, une enseignante de l'Edhec business school dresse un constat lapidaire des grandes écoles françaises. Selon elle, et contrairement aux étudiants anglo-saxons, les Français n'y seraient pas suffisamment formés aux relations inter-personnelles, à la réactivité dans le monde du travail ou encore à la connaissance de soi.

François Dubet

François Dubet

François Dubet est sociologue spécialiste de l'éducation, professeur à l'Université Bordeaux II et directeur d'études à l'École des hautes études en sciences sociales (EHESS).

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Atlantico : Un article publié par le Financial Times se veut très critique quant aux grandes écoles françaises. Selon l'auteure, Monique Valcour, les grandes écoles formeraient plus de petits génies confinés à un domaine fixe que de personnes réactives et adaptables prisées par le monde du travail. Cette critique vous parait-elle fondée ? Y a-t-il réellement un décalage entre la formation des grandes écoles et la réalité du monde du travail?

François Dubet : La critique est ancienne, mais je crois qu'elle ne peut pas être formulée exactement en ces termes. Il n'est pas certain que les élèves des grandes écoles soient étrangers au monde du travail. En revanche, comme certains accèdent directement à des postes de responsabilité importants, ce système bloque la promotion interne dans le monde du travail puisque certains postes sont comme réservés aux élèves des grandes écoles. Au fond, nous croyons plus aux diplômes qu'aux qualités manifestées dans l'activité professionnelle elle-même et dans la formation professionnelle tout au long de la vie; le diplôme est un marqueur à vie qui pénalise ceux qui ne les ont pas atteints.  Il suffit de regarder la rubrique nécrologique d'un grand quotidien pour voir que le fait d'avoir fait polytechnique ou l'ENS il y a soixante ans semble plus important que l'activité professionnelle qui a suivi. 

Dans quelle optique forme-t-on les élèves dans les grandes écoles françaises relativement aux universités françaises mais aussi anglo-saxonnes ? 

Avec Eton puis Oxford et Cambridge, les Anglais n'ont rien à envier aux Français en termes de reproduction des élites. En revanche, il semble que les stratégies des entreprises soient un peu différentes puisqu'on y fait confiance aux compétences manifestées et pas au seul diplôme proprement dit; ainsi, le monde du travail paraît plus ouvert en Grande Bretagne qu'il ne l'est en France. Mais à la fin, les dirigeant les plus importants sortent "d'Oxbridge" et sont issus de familles qui ont fait "Oxbridge". Le même constat s'impose aux Etats-Unis où les grandes Université sont, en plus, extrêmement chères. 

Un recruteur anglais a publié sur Linkedin une annonce qui vante les qualités des Français notamment le cartésianisme. Monique Valcourt au contraire pointe du doigt l'accent mis sur la logique et les mathématiques au détriment  des qualités interpersonnelles. Vers quel avis vous rangez-vous et pourquoi ?

Cette discussion me semble largement convenue et porte sur des stéréotypes nationaux car on n'occupe pas un poste de dirigeant uniquement en fonction de ses qualités relationnelles où à cause de son niveau en mathématiques. De plus, aujourd'hui, les modes de formation des élites sont de plus en plus internationaux avec les stages dans les grandes organisations internationales, les "postdoc" à l'étranger... Mais il est vrai que la croyance française dans les diplômes conduit à valoriser les savoirs abstraits alors que d'autres systèmes ont des orientations plus pragmatiques et professionnelles. 

Le "formatage des grandes écoles" est-il un facteur d'uniformisation de la pensée? La cooptation des élites entraîne-t-elle également une uniformisation des élites dirigeantes et des modes de pensées?

Toutes les écoles, françaises ou étrangères,"formatent" et elles sont là pour ça: le formatage par les mathématiques n'est pas plus fort que le formatage par les relations humaines. En revanche, la sélection par la seule excellence dans les matières académiques joue sans doute un rôle dans la reproduction sociale des élites puisque les qualités attendues mobilisent des ressources familiales qui se manifestent précocement. Il semble que le meilleurs système, ou le moins injuste, consisterait à diversifier les voix d'accès aux postes de responsabilité, universités, grandes écoles, apprentissage, formations permanente... afin de diversifier un peu les publics et les compétences. Mais quand un seul système a une sorte de monopole, il induit un clonage intellectuel et social. 

Comment expliquer dans ce cas qu'elles soient si prisées ?  

Au-delà du prestige et de la qualité de la formation, les grandes écoles offrent l'avantage décisif de garantir l'accès à des emplois de haut niveau qui sont comme des emplois réservés. En même temps, les réseaux sociaux des grandes écoles favorisent les carrières. Même si ce système peut être critiqué en termes d'efficacité et de justice sociale, on comprend pourquoi chacun peut avoir intérêt à s'y glisser. Mais le problème majeur n'est pas là: en France il tient au fait que le mode de formation des élites commande le fonctionnement de l'ensemble du système scolaire et de l'enseignement supérieur. Dès lors, il convient moins de critiquer les grandes écoles que leurs effets sur le système (fort centralisé) et sur ceux qui n’accéderont jamais à ces écoles: orientation par l'échec, programmes inadaptés, faible mobilité professionnelle... 

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