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©GUILLAUME SOUVANT / AFP

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Le fétichisme du diplôme, facteur trop souvent oublié du blocage de l’ascenseur social français

Selon une étude de la Fondation Jaurès, de l'Ifop et de Chemin d'avenir, les jeunes de 17 à 23 ans ne sont pas égaux pour appréhender l'avenir au regard de leurs origines géographiques, sociales et de leurs diplômes. Le problème de l'ascenseur social ne serait-il pas lié en réalité à l'importance donné aux diplômes en France ?

Éric Verhaeghe

Éric Verhaeghe

Éric Verhaeghe est le fondateur du cabinet Parménide et président de Triapalio. Il est l'auteur de Faut-il quitter la France ? (Jacob-Duvernet, avril 2012). Son site : www.eric-verhaeghe.fr Il vient de créer un nouveau site : www.lecourrierdesstrateges.fr
 

Diplômé de l'Ena (promotion Copernic) et titulaire d'une maîtrise de philosophie et d'un Dea d'histoire à l'université Paris-I, il est né à Liège en 1968.

 

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Atlantico.fr : Une étude de la Fondation Jaurès, de l'Ifop et de Chemin d'avenir réaffirme le fait que les jeunes de 17 à 23 ans ne sont pas égaux pour appréhender l'avenir. Les origines géographiques, sociales et leur diplôme influenceraient fortement leur choix.

Aujourd’hui on parle souvent d'un ascenseur social intergénérationnel bloqué. Le vrai problème n'est-il pas plutôt celui du trop plein d'importance donné au diplôme en France ? Une focalisation sur le diplôme qui bloquerait l’ascension sociale au cours de la vie ? 

Eric Verhaeghe : Il est un fait que le diplôme, en France, est un élément essentiel du classement social. Nous avons sur ce point de fortes originalités. Car c'est moins le diplôme que l'école elle-même, le cursus suivi, qui compte. Et dans ce cursus, il faut au moins inclure le lycée que l'on a fréquenté, qui témoigne de l'origine sociale de la personne et constitue une sorte de préservation du caractère aristocratique de notre société. Il est par exemple courant de rappeler qu'un ancien de Polytechnique était auparavant lycéen à Franklin, près du Trocadéro. Ce type de cursus constitue une sorte de laissez-passer pour la vie. Même si l'expérience montre par la suite que vous êtes un bras cassé, vous serez toujours mieux noté qu'un diplômé de l'IUT de Belfort après une scolarité secondaire à Vesoul. 

Ceux qui connaissent un peu l'univers des grandes écoles ont tous de nombreux cas où ces anomalies se produisent. J'ai moi-même en tête le cas d'un conseiller d'Etat très médiocre intellectuellement, incapable d'avoir par ailleurs un comportement adapté au monde professionnel, qui était infiniment moins compétent que des gens avec des profils scolaires moins brillants. Mais le poids du diplôme, de l'origine sociale, des réseaux, est essentiel en France et permet à un médiocre de poursuivre une belle carrière en s'appuyant sur un mythe très français : tu as été bon à 24 ans, donc tu seras bon toute ta vie. Inversement, tu as eu une scolarité médiocre, donc tu seras pénalisé toute ta vie. C'est absurde, bien évidemment. 

On y verra la déviance d'une pratique aristocratique héritée de l'invasion franque et mal digérée depuis lors par une aristocratie qui a rapidement décliné. Ces réflexes se sont transmis au moment de la Révolution Française à la bourgeoise qui a pris le pouvoir, et qui a constamment depuis lors fait de l'école le lieu de la différenciation sociale. Ce qui compte, c'est la naissance, et non la personne. C'est le rang social beaucoup plus que le potentiel individuel. Nous tranchons ici avec des pays comme l'Allemagne où les métiers manuels et les diplômes techniques sont beaucoup mieux valorisés qu'en France, et où les parcours sont plus ouverts. 

Arrêter avec ce fétichisme du diplôme pourrait-il permettre de réduire l'inflation du nombre de diplômes parfois jugée problématique ? 

Les Français aiment avoir un parchemin qui liste leurs titres. Sous l'Ancien Régime, les parchemins établissaient les titres de noblesse. Sous la République, ils établissent les savoirs acquis. En soi, la démarche est puérile, mais elle témoigne du besoin d'être "bankable" sur la base d'un droit conféré par une instance et non sur la base des savoir-faire acquis. Ce besoin très français de diplômation a appelé forcément à de nouvelles procédures administratives destinées à le combler. On a par exemple inventé la validation des acquis de l'expérience, qui consiste à graver sur un parchemin les savoir-faire acquis dans son travail. 

Cette validation vise surtout à convaincre les employeurs qu'une personne recrutée à un niveau donné a effectivement progressé et qu'elle peut être augmentée. Précisons que cette façon de lier les salaires et les contrats de travail aux diplômes est très française. Elle est opérée autant par les employeurs que par les syndicats de salariés. Il suffit de lire les classifications dans les conventions collectives pour comprendre le désastre. Les partenaires sociaux de branche, sous couvert d'égalité, ont établi une très savante machinerie pour lier le salaire d'un employé au diplôme qu'il détient. 

Si l'on se souvient que 20% d'une classe d'âge sort chaque année du système scolaire sans aucun diplôme, vous mesurez le dégât que cela cause. L'inflation de diplômes, parfois baroques, vise à compenser ces effets de bords en redonnant une chance à des gens qui n'en ont pas. 

On dit souvent que dans les pays anglo-saxon le diplôme à moins d'importance, et que les compétences humaines entre autres sont davantage valorisées, est-ce réellement le cas ? La France devrait-elle s'en inspirer ? 

Je serais beaucoup moins catégorique. Je veux bien croire que, dans un pays sans aristocratie comme les Etats-Unis, le poids du diplôme soit moindre. Il faut toutefois relativiser cette affirmation au regard du prestige de certaines universités, comme le MIT ou Stanford, qui jouent le même rôle que les grandes écoles chez nous. Simplement, elles sont moins nombreuses et plus efficaces que les nôtres, et accessoirement mieux mises en concurrence. En revanche, en Grande-Bretagne, Oxford ou Cambridge jouent le même rôle que l'ENS ou Polytechnique et l'Angleterre fonctionne avec la même culture aristocratique que nous. J'y connais des salariés compétents qui souffrent du poids du diplôme exactement comme en France.

Le bon exemple, je me répète, viendrait plutôt de l'Allemagne ou de la Suisse. Là-bas, la formation manuelle et l'apprentissage sont beaucoup mieux valorisés qu'en France. Cette démarche "populiste", non aristocratique, permet de limiter les effets de frustration sociale et de maintenir au moins à bas bruit un ascenseur social satisfaisant. 

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