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Colonisation documentaire France 2
©capture d'écran Youtube / France 2

"Décolonisation : du sang et des larmes"

Le cours magistral de France 2 sur la décolonisation (ou le décolonialisme…?)

Le documentaire "Décolonisation: du sang et des larmes" a été diffusé ce mardi 6 octobre sur France 2. Jean-Paul Gourévitch revient sur ce documentaire.

Jean-Paul Gourévitch

Jean-Paul Gourévitch

Jean-Paul Gourévitch est depuis 1987 consultant international sur l'Afrique, les migrations et l'islamisme radical. Il a enseigné à l'Université Paris XII Créteil. Écrivain, essayiste et formateur il est également spécialiste de la littérature de jeunesse.

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Le contexte

La décolonisation est un sujet ardu, encore douloureux pour beaucoup de résidents en France, au Maghreb et en Afrique subsaharienne et pour leurs descendants, et qu’il faut essayer de traiter sans parti pris mais avec précision, prudence, et critique des faits et des  témoignages. Ainsi la chaîne France 2 proposait-elle en prime time le 7 octobre une « soirée  décolonisations », sous-titrée « du sang et des larmes », à partir d’un documentaire en deux parties conçu par Pascal Blanchard, raconté par Lucien Jean-Baptiste  et réalisé par David Kom-Brzoza et suivi d’un débat qui se tenait dans les locaux du Musée national de l’histoire de l’immigration. Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’en prétendant travailler à la convergence des mémoires, elle a contribué,  au nom d’une doxa décoloniale,  à dresser une partie de ses téléspectateurs contre l’autre.

Un acte d’accusation 

Je ne discuterai ici ni la véritable qualité des images souvent recolorisées,  ni l’intelligence  du film qui montre qu'on peut être militant et savoir bien raconter une histoire. Il n’en est que plus dangereux. 
Le choix de Pascal Blanchard n’est pas neutre. C’est un historien prolifique, spécialiste des cultures coloniales et post-coloniales  et de l’immigration, et aussi directeur d’agence de communication, concepteur d’expositions et de films, très présent dans les medias. Ses positions sur la mémoire et son statut de chercheur du CNRS ont largement fait polémique. En lui confiant cette soirée, France 2 savait à quoi elle s’engageait. Dès les premières images du film,  l’exposition internationale de 1931,  « où on sert aux Français l’histoire qu’ils ont envie d’entendre »,  le procureur Blanchard ne  mâche pas ses mots : « une des pages les plus sombres de notre histoire », « aveuglement de la République », « on asservit plutôt qu’on civilise », « des massacres passés sous silence pendant un demi- siècle », « ils n’ont pas le droit de voter mais le droit de mourir »… 

Des témoins à charge

Personne n’est là pour mettre en doute ces vérités assénées. Le choix des témoins qui s’expriment dans le film conforte l’accusation ; des combattants du FLN et du Vietminh, des franco-algériens, franco-ivoiriens, franco-camerounais qui déclinent leur ressentiment contre la France, et des vedettes  de la gauche politique, Lilian Thuram, Audrey Pulvar, Manu Dibango, la militante « décoloniale » Françoise Vergès et l’historien de l’UPC Achille Mbembe,  plus Zohra Drif, une des deux poseuses de bombes du Milk Bar d’Alger en septembre 1956 ( 5 morts   60 blessés). Pour laisser croire que la balance est égale, outre l’incontournable Geneviève de Galard, l’infirmière de Dien-Bien-Phu, quatre français sont interrogés. Ils reconnaissent qu’ils étaient partis « chercher l’aventure en Indochine », que leurs grands parents n’avaient pas compris où tournait « le  vent de l’histoire », qu’ils n’ont pas imaginé que les femmes algériennes remises à l’armée française seraient torturées. Repentance repentance.   

Des images « parlantes » contre des mots creux

Intelligemment, le film ne passe pas sous silence les massacres commis par les adversaires de la France car les  historiens le leur reprocheraient. L’insurrection de Sétif (« parce qu’un policier a abattu un jeune algérien »), la Toussaint rouge, les massacres de harkis et d’Européens après l’indépendance, sont mentionnés mais pas montrés dans leur horreur alors que la caméra s’attarde sur les soldats français abattant froidement de « présumés terroristes ». 

Mieux,  la répression de Moramanga de 1947 , « l’Oradour malgache »,  consécutive à l’insurrection de l’ « ile Rouge » qui « n’a jamais mieux mérité son nom » , est mise en perspective avec  la signature par la France de la Déclaration Universelle des Droits de l’homme. Montage dévastateur. En paroles, la France est droitdel’hommiste. En fait, c’est une criminelle. Cette anathématisation perpétuelle finit par susciter des questions. Oui, la France a torturé et tué des prisonniers. Mais quid de ceux capturés à Dien-Bien-Phu ou par le FLN ?

Les manipulations du film sont multiples. On n’apprend  que des Indochinois  et des harkis combattaient dans les rangs de l’armée française qu’au moment où  ils cherchent à quitter leur pays. Des événements  sont transformés en symboles : le massacre des anciens combattants sénégalais à  Thiaroye(1944), le bombardement de Damas par l’aviation française (1945), celui d’Haïphong (1946), l’assassinat du leader de l’Union des Populations du  Cameroun Ruben Um Nyobé (1958). Le film n’hésite pas à  faire parler les absents et les morts :  « Dans le secret des cœurs, les peuples colonisés réclament leur dû ». L’objectif poursuivi est de condamner la France à la repentance ou à la réparation.   

Un débat à sens unique

Le débat qui suivait la projection aurait pu permettre un rééquilibrage  des faits. Que nenni ! Les  deux films ont été encensés par des invités judicieusement choisis. Sous le magistère de Julian Bugier, qui ne « recevra jamais Eric Zemmour   ni Alain Finkielkraut sur son plateau »,  des politiques de gauche (Benjamin Stora, Koffi Yamgnane) et des écrivains (la franco-marocaine Leïla Slimani, la camerounaise Leonora Miano  qui plaide pour l’afropéanisation, la philosophe universaliste Nadia Yala Kisukidi) ont échangé des propos convenus sur l’antiracisme. La colonisation est fille de l’esclavage. Le  président Macron est coupable d’avoir reculé sur  sa dénonciation comme « crime contre l’humanité ».  Dieu merci, les « poussières restantes de l’Empire colonial » (Antilles, Réunion, Polynésie) accèderont bientôt à l’indépendance comme l’ont déjà fait les Comores, Djibouti  et les Nouvelles Hébrides. La Nouvelle Calédonie aussi puisque « les revendications indépendantistes progressent ». Les statues ne seront pas déboulonnées mais recontextualisées. Il faut combattre   « la pratique coloniale de gestion des populations en France »…

Désinformation, j’écris ton nom !

Comme l’a dit Zohra Drif , « un coup de gomme n’efface pas l’histoire ». Celle de la décolonisation et de ses drames est un long chemin de croix à parcourir où les torts ne sont pas que d’un seul côté. Raison de plus pour que les historiens cherchent à éclairer les zones d’ombre et non à avaliser un récit émotionnel et culpabilisant.  

Jean-Paul Gourévitch est consultant international sur l’Afrique et les migrations. Il a travaillé 26 ans en Afrique et  depuis 10 ans  avec les diasporas africaines présentes en France. Il vient de publier chez l’Harmattan La France en Afrique 1520-2020 vérités et mensonges.

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