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En retard de quelques trains

Le choc démographique qu’on n’attendait pas : comment les experts en sont arrivés à sous-estimer gravement la hausse de la population en Afrique

Depuis 2010, la population africaine connait une croissance d'environ 2.55% par an. D'ici la moitié du siècle, elle devrait représenter un peu plus de 2 milliards d'habitants, soit légèrement plus de 2 hommes sur 9. A l'évidence, la transition démographique africaine est loin d'être terminée.

Atlantico : La population africaine comptant 1 milliards d'individus en 2011 devrait doubler et atteindre les 2 milliards d'individus en 2050, représentant près d'un quart de la population mondiale. Puis les 4 milliards à la fin du siècle. Aujourd'hui encore, le taux de natalité s'élève à 4.7 enfant par femme, contre 2.5 en moyenne dans le monde. Concrètement, l'Afrique a-t-elle raté sa transition démographique ou avons-nous sous-estimée la croissance de sa population ?

Laurent Chalard : Non, l’Afrique n’a pas raté sa transition démographique et les démographes n’ont pas sous-estimé la croissance de sa population, ce sont plutôt les élites occidentales qui n’étaient pas au courant de la situation du fait de leur désintérêt total pour les questions démographiques, dont la compréhension est pourtant primordiale pour comprendre les évolutions du monde actuel. L’Afrique étant entrée tardivement dans la transition démographique, c’est-à-dire le processus de passage d’une haute natalité et mortalité à une faible natalité et mortalité, elle se présente aujourd’hui comme le seul continent se situant au milieu de la transition démographique alors qu’ailleurs elle s’est terminée depuis longtemps (Europe, Amérique du Nord, Asie orientale) ou est en phase terminale (Amérique Latine, Asie méridionale). Cela signifie que l’Afrique est le seul continent connaissant une forte augmentation de sa population car son croît naturel est assez proche du maximum, situation typique des pays se situant au milieu de la transition, c’est-à-dire dont la mortalité a fortement baissé alors que la natalité demeure encore relativement élevée. Le continent africain est donc assuré d’une croissance démographique conséquente dans le futur jusqu’à ce que la natalité finisse par rejoindre le niveau des autres continents, ce qui pourrait prendre encore quelques décennies au rythme actuel.

Comment expliquer l'erreur dans ces estimations ? Quelles sont, concrètement, les raisons de la "lenteur" de la transition démographique africaine, comparée à celles asiatiques ou occidentales ? Le facteur pauvreté est-il l'unique élément ?

Si elle paraît plus lente qu’en Asie Orientale, où les politiques coercitives de limitation des naissances menées ont accéléré le processus, la transition démographique en Afrique n’est pas plus lente que celle constatée en Europe occidentale, qui s’est déroulée sur près de deux siècles. La singularité africaine repose essentiellement sur le fait que ce continent étant le dernier à avoir engagé le processus, il a connu une baisse de la mortalité très rapide, non liée au développement économique mais consécutive des acquis médicaux occidentaux, ce qui lui a assuré une croissance naturelle et donc démographique exceptionnelle.

Cependant, la relative lenteur de la transition démographique africaine par rapport aux autres régions du tiers-monde s’explique principalement par deux éléments. Le premier est l’absence d’un réel développement économique et donc du maintien d’un taux d’urbanisation limité, facteur principal de baisse de la natalité avec la diminution de la mortalité infantile. Le second est l’absence d’Etats dignes de ce nom en capacité de maîtriser la démographie nationale, comme ce fut le cas en Asie avec des Etats beaucoup plus puissants. En effet, la plupart des Etats africains n’ont aucune politique de limitation de naissances et certains chefs d’états valorisent même le fait d’avoir beaucoup d’enfants ! L’Afrique paie lourdement la gabegie de sa classe politique, puisqu’une croissance démographique trop élevée obère les perspectives de développement économique. En effet, tous les pays en voie de développement qui sont devenus des pays industrialisés ont connu une baisse considérable de la natalité.

Jusqu'où est-ce que la transition démographique africaine peut-elle représenter un vrai défi d'ordre mondial ? En matière de ressources, par exemple, l'augmentation drastique de tout un pan de la population risque-t-elle de poser des problèmes ? De quelles solutions disposons-nous dans l'immédiat ?

Jusqu’ici, l’Afrique, à l’exception notable de l’Egypte utile (la vallée et le delta du Nil), était un sous-continent relativement sous-peuplé quand on comparait ses densités de population avec celles des grands deltas d’Asie méridionale et orientale ou même avec celles des campagnes de l’Europe occidentale. Elle dispose donc des ressources nécessaires pour abriter une population plus importante qu’aujourd’hui, que ce soit au niveau agricole, d’autant que les rendements actuels peuvent être grandement améliorés, de l’eau, présente en grande quantité au cœur du continent, ou des ressources énergétiques, dont elle regorge, comme en témoigne le pillage généralisé de la part des grandes puissances. Le problème n’est donc pas tant le volume total de population annoncé que la date à laquelle l’Afrique atteindra ce chiffre. En effet, avec un niveau de développement économique européen, l’Afrique peut tout à fait abriter décemment 2 milliards d’habitants en 2200, mais d’ici 2050, la situation s’annonce compliquée car sauf miracle à la chinoise, il ne paraît guère envisageable que le développement économique puisse suivre à un rythme aussi rapide.

La seule solution dans l’immédiat est l’adaptation d’une politique de limitation des naissances, visant à ramener le plus rapidement possible l’augmentation de la population à un niveau raisonnable, sur le modèle de la politique menée au Rwanda, dont le gouvernement a pour objectif de diminuer par deux la fécondité pour arriver à trois enfants par femme d’ici la fin de la décennie. En effet, le gouvernement rwandais considère que la surpopulation a été un facteur explicatif du génocide qu’a connu le pays en 1994, étant donné la concurrence pour les ressources dans l’état le plus densément peuplé du continent. Cette politique fonctionne, puisqu’en 2015, la fécondité n’était plus que de 4,2 enfants par femme au Rwanda contre 6,1 enfants par femme en 2005. Il est donc possible de réduire la natalité, c’est juste une question de volonté politique. D’ailleurs, plutôt que de fournir une aide publique au développement qui finit bien souvent dans les poches de fonctionnaires corrompus, les pays occidentaux feraient mieux de s’engager dans la mise en place de programmes de limitation des naissances, qui auront un effet beaucoup plus efficace sur le développement économique que toutes les autres politiques, comme l’ont montré les succès économiques de la Chine suite à la politique de l’enfant unique. 

Que dire de l'immigration ? Si l'Afrique peut encore accueillir une hausse de sa population, son économie pourra-t-elle supporter le rythme de sa croissance démographique ? Quelles conséquences pour le continent ? Pour l'Europe ?

L’immigration est la grande inconnue du futur. Pour l’instant, aussi surprenant que cela peut paraître pour l’observateur européen, l’immigration africaine vers le reste du monde demeure très limitée par rapport à la population globale du continent, la majorité des migrations se déroulant au sein du continent africain, des pays les plus pauvres vers ceux un peu plus développé ou des pays en guerre vers ceux en paix. Par exemple, l’Afrique du Sud reçoit beaucoup d’immigrants du reste de l’Afrique australe ou le Kenya de Somalie. De même, en Afrique occidentale, la Côte d’Ivoire a, pendant des décennies, accueilli des immigrants originaires du Sahel.

Si le continent africain n’arrivait pas à enclencher un processus de développement économique permettant l’émergence d’une classe moyenne, et donc l’espérance d’un futur meilleur pour ses habitants, dans un contexte de maintien d’une natalité relativement élevée, la situation pourrait devenir explosive avec de grandes migrations de population, pouvant s’avérer violentes. Il s’ensuivrait une forte poussée migratoire vers d’autres régions du monde plus riches, à commencer par l’Europe, qui pourrait se retrouver submerger, la crise actuelle des migrants n’étant qu’un léger avant-goût du futur. Cependant, les scénarios catastrophes n’ont heureusement pas vocation à tous se réaliser, mais il faut les avoir en tête pour comprendre l’urgence d’agir pour une politique malthusienne en Afrique, politique qui a été couronnée de succès dans le reste du monde. En effet, à l’heure du débat sur le changement climatique, il est assez surprenant de voir que la question du rôle de l’augmentation du nombre d’êtres humains n’est jamais abordée comme étant l’un des facteurs d’accentuation des problèmes ! 

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