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Le chef du renseignement américain le dit : l'Europe pourrait faire face à une diaspora terroriste en cas d'effondrement de l’Etat islamique en Syrie
©Reuters

Alarmisme

Le chef du renseignement américain le dit : l'Europe pourrait faire face à une diaspora terroriste en cas d'effondrement de l’Etat islamique en Syrie

Malgré les places récupérées par la coalition internationale contre l'EI en Syrie et en Irak, celui-ci ne perd pas fondamentalement du terrain dans la région. L'analyse du directeur du FBI quant à la menace d'une "diaspora terroriste" en provenance de Syrie témoigne une nouvelle fois de la méconnaissance stratégique des Américains sur la région.

Alain Rodier

Alain Rodier

Alain Rodier, ancien officier supérieur au sein des services de renseignement français, est directeur adjoint du Centre français de recherche sur le renseignement (CF2R). Il est particulièrement chargé de suivre le terrorisme d’origine islamique et la criminalité organisée.

Son dernier livre : Face à face Téhéran - Riyad. Vers la guerre ?, Histoire et collections, 2018.

 

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Atlantico : James Comey, le directeur du FBI, a affirmé ce jeudi qu'en cas de défaite de l'EI en Syrie et en Irak, "il y aura une diaspora terroriste (...) d'une ampleur qu'on a jamais vue". Dans quelle mesure cette menace est-elle à prendre au sérieux par les autorités ? 

Alain RodierTout d’abord, je suis toujours étonné par l’optimisme forcené de nos amis américains. A savoir que James Comey présuppose une "défaite" du groupe Etat islamique (GEI, Daech) sur le front syro-irakien. Sans vouloir jouer les oiseaux de mauvais augure, je pense que Daech est loin d’être "défait" au Proche-Orient, même s’il n’est plus en odeur de victoire comme ce fut le cas en 2014-2015. A savoir que s’il a abandonné certaines zones - pour la plupart désertiques si l’on excepte Fallouja -, il reste très manoeuvrant et offensif, attaquant là où on ne l’attend pas. Cela a pu être constaté dans la région de Manbij dans le Nord de la Syrie. La ville qui, il y a des semaines, devait être reprise par les Forces démocratiques syriennes (FDS), une coalition emmenée par les Kurdes et soutenue massivement par les Américains non seulement tient toujours mais Daech a même conquis plusieurs villages aux alentours ! La prise de Mossoul et de Raqqa n’est pas pour demain, d’autant que les volontaires pour aller vraiment mener le combat au sol ne se pressent pas au portillon.

Pour le moment, les consignes données aux volontaires étrangers par Daech restent claires : rejoignez l’ "Etat" islamique, c’est-à-dire le front syro-irakien et, si vous n’y parvenez pas, passez à l’action là où vous êtes. Donc, la "diaspora terroriste (...) d'une ampleur qu'on a jamais vue" n’est pas encore en marche.

Par contre, il est vrai que les réfugiés arrivés en masse en Europe constituent un vivier pour des recruteurs islamistes radicaux. A savoir qu’ils vont vite être déçus de leurs conditions de vie ne trouvant pas le paradis qu’ils s’étaient imaginés. Les activistes vont pouvoir surfer sur le mécontentement qui va en découler pour recruter de nouveaux adeptes et créer des cellules clandestines.

Il y a bien sûr aussi le problème des activistes qui utilisent les filières de migration pour s’introduire discrètement en Europe. Cela perdurera tant que les contrôles n’auront pas été renforcés.

La France serait-elle tout particulièrement visée par cette "diaspora terroriste" si celle-ci venait à se manifester à terme, en raison de la défaite de l'EI sur le front syro-irakien ? 

Selon le ministère de l’Intérieur, à la mi-juillet 2 147 Français ou résidents seraient liés à Daech. 680 seraient sur zone, 187 auraient été tués, 179 sont en transit, 203 sont revenus et 898 présenteraient des velléités au départ. Ces chiffres importants, qui sont encore en augmentation malgré la "défaite" annoncée de Daech, laissent à penser que de nombreux volontaires risquent d’être extrêmement "frustrés" dans l’avenir. La multiplication des actes de "vengeance" via des actes de violence à domicile constitue donc un scénario parfaitement crédible.

La vague d'attentats que connaît actuellement l'Europe, et tout particulièrement la France, est-elle déjà la manifestation de cette potentielle "diaspora terroriste" en provenance de Syrie ? 

Je ne le pense pas. En effet, en dehors des attentats du 13 novembre 2015, les autres actions violentes ont été le fait d’individus qui n’avaient pas mis les pieds en Syrie ou en Irak, même s’ils avaient tenté de s’y rendre. D’ailleurs, on s’aperçoit que nombre d’attentats commis en Occident sont souvent le fait d’individus qui ont été empêchés, d’une manière ou d’une autre, de rejoindre Daech.

Dans ses déclarations, James Comey a évoqué le cas de l'Afghanistan, précisant qu'à la fin du conflit, "les terroristes (engagés sur le front afghan) étaient partis aux quatre coins du monde". Y-a-t-il effectivement des enseignements à tirer de ce qui a pu se passer suite à la guerre d' Afghanistan au regard de la menace brandie par le directeur du FBI ? 

Il est vrai qu’Al-Qaida "canal historique" a été fondé par Oussama Ben Laden à partir de volontaires qui ont transité dans ses camps lors de la guerre contre les Soviétiques en Afghanistan. Mais la matrice de l’organisation a surtout vu le jour lors de l’exil de Ben Laden au Soudan de 1994 à 1996. Il a alors profité de la présence régulière de responsables islamiques radicaux, notamment lors de "congrès" et de "conférences" organisés sous l’égide du chef religio-politique Hassan al-Tourabi, son protecteur de l’époque, pour nouer des liens qui lui ont servi à bâtir sa nébuleuse. Il aurait organisé des attentats contre l’Arabie saoudite et les pays occidentaux, mais ces opérations étaient souvent menées par d’autres mouvements comme le Jemaah Islamiyah égyptien. Les deux premiers d’importance, qui sont imputés directement à Al-Qaida, sont ceux dirigés contre les ambassades américaines de Nairobi et de Dar es Salam en 1998. Curieusement, les Américains, même après ces opérations meurtrières, n’ont pas réellement cru à l’époque à l’importance de la menace représentée par l’islam radical djihadiste. Il a fallu le 11 septembre 2001 pour qu’ils en soient convaincus.

Mais la différence avec aujourd’hui résidait dans le fait que tous les attentats ont été plus ou moins commandités par un organe unique, Al-Qaida central (le commandement d’Al-Qaida). Nous avons désormais à faire à un mode d’action beaucoup plus décentralisé et moins prévisible. A noter qu'Al-Qaida appelle aussi les" loups solitaires" à déclencher des "opérations d’assassinats" via sa revue en anglais Inspire. Le problème réside dans le fait que ceux qui se décident à passer à l’action préfèrent se revendiquer du label Daech jugé plus "porteur".

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