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C'est pas gagné

Le cas Macron : pourquoi l'impressionnant capital politique de l'ancien ministre de l'Economie dans les sondages sera difficile à transformer en votes sonnants et trébuchants

Depuis sa démission du gouvernement, Emmanuel Macron fait l'objet de toutes les attentions. Tant et si bien qu'il parvient à devancer François Hollande dans un sondage réalisé par TNS Sofres. Cependant, plus d'un obstacle se dressent devant lui et son ambition élyséenne.

Jacques Julliard

Jacques Julliard

Jacques Julliard est journaliste, essayiste, historien de formation et ancien responsable syndical. Il est éditorialiste à Marianne, et l'auteur de "La Gauche et le peuple" aux éditions Flammarion.

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Atlantico : Avec la parution d'un sondage TNS Sofres dans lequel Macron est donné devant Hollande à la présidentielle, l'ancien ministre de l'Economie semble au cœur de l'attention politique. Pourtant, sans parti et sans financement, sa seule popularité peut-elle suffire à l'emporter ?

Jacques Julliard : Le manque de financement, l'absence d'un parti et les signatures qu'il n'a pas peuvent bien évidemment porter préjudice à Emmanuel Macron. Une chose est d'être populaire dans l'opinion, autre chose est d'être populaire dans l'électorat. Ce sont deux choses différentes, même si ce sont les mêmes individus qui sont concernés. Autrement dit, il y a eu plusieurs personnalités très populaires – comme ce fut longtemps le cas pour Simone Veil et comme c'est le cas aujourd'hui pour Christine Lagarde ou Jack Lang – en tête dans les faveurs de l'opinion… sans pour autant être capables d'obtenir un résultat électoral à la hauteur. Cela ne signifie pas pour autant qu'Emmanuel Macron soit nécessairement dans ce cas-là. Les différentes personnalités citées sont tous des individus dont la carrière est derrière eux. Pour l'ancien ministre de l'Économie, c'est le contraire. Cependant, il y a eu plusieurs précédents où des gens populaires se sont écroulés quand il a fallu aligner un programme et se confronter à d'autres candidats. Je crains que cela ne soit le cas de Macron aujourd'hui.

Mettons, à la rigueur, que la popularité de Macron lui soit suffisante pour réunir de l'argent. D'autant plus que sa force, c'est bien d'être le favori du patronat, disons les choses telles qu'elles sont ! Le favori du patronat n'est ni Alain Juppé, ni Nicolas Sarkozy, mais bien Macron. En revanche, le fait de ne pas avoir de parti derrière lui constitue non seulement une difficulté matérielle, mais aussi un manque de continuité : tout reposerait sur lui. Il n'a pas de relais… et son entourage est loin d'être brillant.

Si Emmanuel Macron jouit effectivement d'une vraie popularité auprès de l'opinion aujourd'hui, ne sera-t-il pas contraint à un moment ou à un autre de sortir de l'ambiguïté sur des thématiques potentiellement clivantes (islam, sécurité, terrorisme, géopolitique, etc) ? Quel impact cela pourrait-il avoir ?

Posons-nous une question simple : pourquoi les gens aiment-ils Emmanuel Macron ? Parce qu'il est "hors-système" d'une part, et d'autre part parce qu'il a une allure de jeune premier. C'est idiot, mais c'est ainsi ! Imaginons une seconde un Macron petit, chauve, bedonnant, avec des lunettes cerclés… Il serait autrement moins populaire. À l'ère de l'image, l'apparence joue un rôle considérable.

Il est évident que dès que la campagne électorale débutera, ce sera une toute autre affaire. En particulier pour Emmanuel Macron qui, rappelons-le, n'a pas donné ses positions sur une majorité de problèmes. Nous ne savons pas ce qu'il pense de de l'islam, de l'éducation nationale – j'ignore s'il approuve la ligne politique de Najat Vallaud-Belkacem ou s'il est contre –, de la sécurité, du terrorisme, etc. Ce que nous savons, c'est seulement qu'il est le plus libéral des hommes politiques français. Ce qui le situe plutôt à droite. Par ailleurs, sa popularité est de droite beaucoup plus que de gauche. Il va de soi que si Macron entrait en campagne, il perdrait le quart de son poids à l'image des nouveau-nés. La popularité d'Emmanuel Macron est due à un battage médiatique incroyable qui n'est pas, à mon avis, à l'honneur de la presse : on ne lui pose aucune question ! Personne ne lui dit "Monsieur Macron, c'est très intéressant de parler de l'avenir de la France, de la France et encore de la France, mais que comptez-vous faire en matière d'éducation ?" Personne ne s'enquit non plus de ce qu'il fera du budget de l'armée, de s'il retirera les troupes françaises d'Afrique ou que sais-je d'autre !

Or, le jour où Emmanuel Macron se prononcera sur ce genre de questions, il perdra beaucoup. Il réunit à l'heure actuelle deux électorats. Sur l'ensemble de ces problèmes, ces électorats ont des positions très contradictoires. Il y a une grande différence entre la popularité d'un candidat et celle d'un gouvernant. Emmanuel Macron est encore dans la situation d'un gouvernant, mais sa popularité chutera au fur et à mesure qu'il deviendra candidat. A l'inverse, je pense que celle de François Hollande remontera le jour où il deviendra candidat.

Le bilan d'Emmanuel Macron à Bercy n'est pas des plus reluisants et l'ancien ministre de l'Économie se plaisait dans le rôle de trouble-fête du gouvernement. Quel pourrait être le retour de bâton de cette stratégie de trouble-fête, particulièrement quand on sait que Macron prête le flanc à la critique, sort des limites de son action, sans assumer un bilan favorable ? Quelle est sa vulnérabilité face à la critique ?

Effectivement, ce n'est pas un bilan particulièrement attirant. Rappelons également que pour troubler la fête, il faut être "dans" la fête. Or, Emmanuel Macron n'en fait plus partie, il n'est plus au gouvernement. Quand un ministre des Finances – ou de l'Economie –  contredisait un autre ministre où le président de la République lui-même, cela avait un certain poids politique et cela faisait beaucoup d'effet. Dorénavant, si Emmanuel Macron est amené à contredire François Hollande ou Michel Sapin, on notera surtout qu''ils le font tous". Inévitablement, Emmanuel Macron va se banaliser.

Pour l'instant, cependant, Emmanuel Macron demeure porté par une popularité assez irrationnelle. Il s'agit beaucoup plus d'enthousiasme que de politique. À ce titre-là, Emmanuel Macron est assez invulnérable. Mais encore une fois, le jour où il sera candidat, ce sera destiné à changer. N'importe qui pourrait dire "j'aime beaucoup monsieur Macron", puis "j'aime beaucoup monsieur Bayrou", suivi d'un "j'aime beaucoup monsieur Montebourg", etc. En réalité, néanmoins, chacun n'a qu'un seul et unique bulletin de vote. À partir de là, il faudra évidemment choisir. Or, choisir un candidat parmi trois ou quatre autres, c'est nécessairement affaiblir tous ceux qui ne sont pas choisis. Par conséquent, il m'apparaît important de beaucoup se méfier des sondages, au moins tant que les gens ne sont pas candidats. À partir de ce moment-là, Emmanuel Macron deviendra vulnérable à la critique, et vulnérable de manière générale.

Emmanuel Macron est aujourd'hui sans soutien à gauche. Comment espérer poursuivre en politique pour un homme qui, à défaut de se dire socialiste, se dit de gauche mais a contre lui d'importants cadres du PS ? Comment attirer à lui des soutiens à gauche ?

Tout va dépendre du candidat de gauche qui s'opposera à lui. L'une des hypothèses possibles, dans le cas où François Hollande ne se présenterait pas – ce que je ne crois guère – serait la candidature Valls. En l'absence de candidature Hollande, Manuel Valls sera le candidat du PS, à mon avis.

Il me semble que face à Manuel Valls, qui est jeune, qui présente bien et qui a toute une série de qualités comme de défauts très proches de Macron lui-même, l'électorat de gauche se dirigera plutôt vers Valls. J'imagine que face à un François Hollande (qui traîne son bilan), Emmanuel Macron pourrait récupérer un peu plus de voix à gauche. Cependant, le président sortant aura beau jeu de dire que son principal exécutant était Macron. L'ancien ministre de l'Économie ne peut pas s'exonérer d'avoir été à la fois le concepteur et l'exécutant de la politique économique de François Hollande. 

Je crois que plus les choses iront, moins Macron aura de suffrages à gauche. Il ne faut pas se faire d'illusions. Dans l'article que j'écris pour Marianne cette semaine, j'explique qu'Emmanuel Macron a la même équation que François Bayrou lors de son avant-dernière campagne. L'électorat naturel d'Emmanuel Macron, c'est le centre. Or, s'il s'agit d'une catégorie réelle, elle n'en demeure pas moins minoritaire en France. Par conséquent, Emmanuel Macron ne peut jouer que sur une sorte de bouleversement de toutes les données fondamentales de la sociologie électorale. Ce qui n'est possible que dans certains cas spécifiques. Soit, dans le cas d'une personnalité exceptionnelle (comme pouvait l'être le Général de Gaulle), soit en cas d'événement traumatique, comme une guerre. Pour l'heure, en-dehors du conflit avec l'islamisme, nous ne sommes pas en guerre, Dieu merci. D'autre part, si Macron a une personnalité remarquable, elle n'est pas exceptionnelle. Il n'a pas un passé. Il n'est pas l'homme du 18 juin. Il ne sera pas élu président de la République.

L'hostilité que lui portent des personnalités comme Arnaud Montebourg ou Martine Aubry peut effectivement représenter un problème. Je crois toutefois qu'Emmanuel Macron sera un peu soutenu à droite. Cela dépendra du candidat de droite. S'il s'agit de Nicolas Sarkozy – comme je le crois –, Emmanuel Macron sera en mesure de récupérer des voix de centre-droit. A l'inverse, si c'est Alain Juppé, il peut de suite renoncer à être candidat. Cependant, en l'absence d'un réel réseau de parlementaires à droite et face à l'hostilité des cadres du PS, Emmanuel Macron n'aura que très peu de relais locaux. C'est évidemment un problème. Mais qu'importe : imaginons qu'il parvienne à surmonter cet obstacle et que, par impossible, il soit élu président de la République. Il est certain qu'il sera proprement incapable de dégager une majorité parlementaire. Dès son élection, il aura au pire le Parlement contre lui, au mieux ce dernier ne sera pas avec lui.

Souvent présenté comme un homme providentiel, Emmanuel Macron n'est pas de ceux dont la seule autorité permet le consensus mais de ceux qui estiment savoir mieux que les autres. Dans quelle mesure cela peut-il suffire à mener une action politique ?

Les hommes providentiels qui pensent mieux savoir que les autres n'en sont pas. Ce sont de brillantes intelligences, dont le potentiel politique est néanmoins limité. Prenons l'exemple de Jacques Attali, qui n'a jamais fait de politique, ou de Michel Rocard, qui correspondait parfaitement à ce type de personnalité. Sa popularité n'a existé que jusqu'à l'arrivée d'un opposant en la personne de François Mitterrand. Ils ne sont pas des hommes providentiels qui renversent le jeu et ne permettent pas d'obtenir un consensus sur un sujet ou sur une thématique. Ceux-là, les hommes providentiels qui bousculent les codes comme Napoléon Bonaparte ou Charles de Gaulle, correspondent à des conjonctures très différentes. Nous ne sommes pas dans une conjoncture de coup d'Etat, ou dans une conjoncture de République en danger. Nous sommes dans une conjoncture de France en déclin. C'est beaucoup plus complexe. À ce titre, Macron a certainement un avenir politique. J'ai lu dans VSD que lui et sa femme disent oui à l'Élysée. Je ne suis pas sûr que l'Élysée, cela étant, dise oui à Emmanuel Macron.

Propos recueillis par Vincent Nahan

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