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Sachsenhausen est « l’usine pondeuse » des autres camps.
©German Federal Archive/Friedrich Franz Bauer

Bonnes feuilles

Le camp de Sachsenhausen, l'armoire aux secrets d'Himmler pour la conquête du monde

A travers la biographie d'un criminel, Édouard Calic, journaliste déporté pendant trois ans dans le camp de concentration de Sachsenhausen-Oranienburgmais, fait le récit d’une descente aux enfers et décrit l’univers carcéral et les pratiques des tortionnaires nazis. Extrait de "Himmler et l'empire SS" (2/2).

Edouard   Calic

Edouard Calic

Lorsqu'éclate la Seconde Guerre Mondiale, Edouard Calic, journaliste et auteur de l'ouvrage "Himmler et l'empire SS", est étudiant à Berlin et correspondant d'un journal yougoslave dans la capitale du Troisième Reich. Il a ainsi l'occasion d'approcher des théoriciens du nazisme et des personnalités politiques telles que Heinrich Himmler et ses deux principaux adjoints, Heydrich et Müller.

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Je ne commencerai pas cette étude par un éloge exhaustif de l’amitié. Le mode lyrique n’est pas de mise dans le domaine de l’ombre et de la mort. Mais il est pourtant nécessaire de savoir que c’est ce sentiment découvert chez tant de ceux avec lesquels j’ai vécu ces jours d’épreuves et développé par des souffrances et des espérances communes, qui m’a permis de résister à la dépression inévitable chez l’homme privé de liberté, sous une constante menace de mort, et de garder la volonté de trouver dans les témoignages, de mes camarades, dans leurs observations, la possibilité de saisir les procédés de l’himmlérisme et d’avoir pu entreprendre dans le camp même, une synthèse d’un système que des années de recherches postérieures à la Libération n’ont fait que confirmer. « On n’en verra pas demain la fin ! Pour survivre, l’immédiat seul importe ! » tranche Nikola Koyetski, journaliste tchèque.

— Savez-vous, me dit Koyetski, que vous vous trouvez dans le camp n° 1 de Himmler? Ce qui se cache dans cette citadelle, vous ne pouvez pas vous l’imaginer! Nous, les détenus, nous sommes les images d’un kaléidoscope extraordinaire qu’aucune lanterne magique ne saurait projeter.

De même que j’ai appris avec stupeur que des prisonniers travaillent à la Politische Abteilung, voici maintenant que l’on m’affirme que certains ont des fonctions à l’école de la Gestapo, que dirige Otto Skorzeny, au château de Friedensthal.

— Dans le Bureau d’études des constructions prévues dans le Reich et en Europe par Himmler, continue Koyetski se trouvent rassemblés les savants-esclaves, embrigadés pour rattraper le retard des nazis dans le perfectionnement des armes modernes. Puis Koyetski, cet homme sérieux, d’une quarantaine d’années, m’explique comment Himmler prépare ses services à constituer une équipe de savants qui lui fourniraient les armes miraculeuses. Sachsenhausen deviendrait, d’après le Tchèque, un centre de recherches techniques. Déjà les détenus qualifiés sont envoyés dans les usines que « protège » la Gestapo, À Sachsenhausen sont installés aussi des laboratoires pathologiques géants, où sous la férule de médecins de Himmler travaillent des étudiants tchèques. Ces études des races et des caractéristiques héréditaires sont le domaine réservé aux intellectuels SS.

— Si vous voulez voir les laboratoires géants et les marmites où l’on fait bouillir les crânes spécimens, vous n’avez qu’à vous rendre dans la cave de l’infirmerie. Têtes déformées, de nains, de jumeaux, d’hydrocéphales sont dépouillées de leur peau et sont expédiées dans les différents instituts scientifiques.

— Que vas-tu encore m’apprendre ?

— La station Herz As (l’as de coeur) de radio des SS qui émet d’Oranienburg, ce sont nos camarades qui la desservent.

— Pourquoi As de Coeur ?

— Elle a conquis les coeurs de l’élite allemande. On a même ajouté à cette élite, les bandits, puisque c’est ici le centre de recrutement et d’entraînement des groupes de répression. Les plus dangereux des droits communs sont rassemblés ici, S’il faut ouvrir les coffres-forts des banques ou des ministères des pays occupés, on envoie – en uniforme– des spécialistes, ouvrir les serrures. Ces « techniciens » passent ensuite dans les bataillons de rachat et obtiennent la croix de guerre.

— Autour de notre camp, des centaines d’usines secrètes fabriquent du matériel de guerre. En bref, le secteur Oranienburg-Sachsenhausen est la petite Ruhr de Himmler. Pour moi, Koyetski ouvre la porte d’un monde inconnu.

— Nos camarades travaillent dans quarante commandos extérieurs, dans les usines Heinkel, Siemens et Krupp, des prisonniers politiques, on en trouve partout, même comme serviteurs dans la villa personnelle du Reichsführer, dans la Grunewald, quartier résidentiel de Berlin. Comme Himmler avait raison lorsque dans son discours de Metz (1942), il proclamait que les K.Z.1 sont la meilleure école de rééducation des sous-hommes. Ils sont aussi un levier pour la colonisation de l’Europe, au service du conquérant. J’apprends très vite que le grand immeuble, bâti en dur, situé dans l’enceinte du complexe Sachsenhausen, est le siège de l’Amtsgruppe D « l’Inspection générale », c’est-à-dire le bureau de Himmler qui dans le département SS « pour l’économie et l’administration », dirige tous les camps de concentration se trouvant sur le territoire du Reich ou sur ceux implantés dans les régions occupées. Sachsenhausen est « l’usine pondeuse » des autres camps. Le personnel SS qui aura la charge d’établir d’autres camps ou commandos s’entraîne ici. Les déportés spécialisés dans différents métiers sont transférés pour diriger les colonnes des esclaves, dans les pays conquis.

À Sachsenhausen se trouvent aussi, enterrées dans les casemates souterraines qui les protégeront des bombardements, de grandes quantités de gaz Zyklon B. Selon Koyetski, les SS ont entrepris des essais d’asphyxie en masse des déportés à Auschwitz à partir de l’été 1941, c’est-à- dire après l’attaque sur l’URSS. On n’estima pas satisfaisants les résultats, les gaz s’échappant à travers les fentes de bois des baraques. Dans la Baustelle, bureau de construction, sous contrôle des médecins SS, on créa les modèles définitifs de grandes et petites chambres à gaz pour l’asphyxie en masse de tous ceux qu’on considérait inaptes au travail.

Extrait de "Himmler et l'empire SS", Edouard Calic, (Nouveau Monde éditions), 2013. Pour acheter ce livre, cliquez ici.

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