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barrage des trois-gorges Chine Hubei
©STR / AFP

Trois-Gorges

Le barrage qui nous indique la stratégie à suivre dans la nouvelle guerre froide qui nous oppose à la Chine

Le barrage géant des Trois-Gorges, dans la province du Hubei en Chine, montre d'importantes faiblesses douze ans après sa mise en service. Une pression financière et technologique pourrait-elle être exercée face au Parti Communiste chinois, plus faible qu’il n’y parait ? La Chine a-t-elle réellement les moyens d'affronter le monde occidental ?

Edouard Husson

Edouard Husson

Universitaire, Edouard Husson a dirigé ESCP Europe Business School de 2012 à 2014 puis a été vice-président de l’Université Paris Sciences & Lettres (PSL). Il est actuellement professeur à l’Institut Franco-Allemand d’Etudes Européennes (à l’Université de Cergy-Pontoise). Spécialiste de l’histoire de l’Allemagne et de l’Europe, il travaille en particulier sur la modernisation politique des sociétés depuis la Révolution française. Il est l’auteur d’ouvrages et de nombreux articles sur l’histoire de l’Allemagne depuis la Révolution française, l’histoire des mondialisations, l’histoire de la monnaie, l’histoire du nazisme et des autres violences de masse au XXème siècle  ou l’histoire des relations internationales et des conflits contemporains. Il écrit en ce moment une biographie de Benjamin Disraëli. 

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Atlantico.fr : Construit "pour durer 10 000 ans", le barrage chinois desTrois-Gorges construit il y a 12 ans montre déjà de nombreux signes de faiblesse. Alors que les démocraties occidentales ont vaincu le Parti Communiste soviétique grâce à la pression financière et technologique exercée sur une URSS à bout de souffle, la même stratégie devrait-elle être employée face à un Parti Communiste chinois plus faible qu’il n’y paraît ?

Edouard Husson : Plus exactement, les autorités chinoises ont promis, il y a dix ans, lors de l’inauguration du barrage des Trois Gorges, qu’il serait capable de contenir la pire inondation des 10 000 dernières années. Vous avez raison, c’est une langue assez typique des régimes totalitaires. L’Occident, qui pensait faire de bonnes affaires, n’a jamais voulu voir qu’un parti communiste au pouvoir reste toujours, même un peu assagi, un régime dont le potentiel totalitaire peut se réveiller à tout moment. En 1989, après Tian An Men et les 400 autres répressions à travers le pays, nous avons passé un pacte faustien avec le régime communiste chinois. Alors que nous assistions à la fin du bloc soviétique et de l’URSS, nous avons autorisé la survie du régime communiste chinois, qui avait été tout aussi barbare et liberticide que le régime soviétique. Nous avons même fait bien pire: nous leur avons, en aménageant la formule de Lénine, fourni la corde qui devait leur servir à nous pendre. Loin de soumettre le parti communiste chinois à quelque pression technologique que ce soit, les Etats-Unis et le monde occidental, tout à la mondialisation naissante, ont mis en place une division du travail où la Chine est devenue l’atelier du monde. Ce système a connu son apogée durant la présidence de Barack Obama, avec son « tournant asiatique », qui signifiait surtout que les USA s'éloignaient de leurs racines libérales européennes pour se lier encore plus étroitement au despotisme chinois et à son « bolchevisme consultatif ». Donald Trump, qu’il est de bon ton, de tourner en ridicule ou de haïr, est le premier président américain lucide sur le danger chinois. Il a compris que la société américaine était en train d’être dévorée à petit feu et allait perdre son âme à force d’abandonner toujours plus d’emplois et de transférer toujours plus de moyens financiers et de nouvelles technologies vers la Chine. Avec un instinct très sûr, Trump a compris, aussi, que la Chine était plus fragile qu’elle n’en avait l’air. Un régime communiste obtient par la coercition ce que nous savons produire en nous appuyant sur la liberté. Le barrage des Trois Gorges, sur le fleuve bleu, est typique du pharaonisme des régimes communistes. Des centaines de milliers d’individus ont été recrutés pour construire le projet; au moins un million de personne a été déplacé; aujourd’hui, des millions sont affectés par des inondations en amont et une sécheresse en aval du barrage. Il y a là un immense gâchis de vies humaines et de capitaux dans un pays dont le régime méprise, ontologiquement, la vie humaine. Et l’on apprend, malgré les dénégations du régime, que le barrage est beaucoup plus fragile qu’il n’y paraît. 

La Chine a-t-elle réellement les moyens d'affronter le monde occidental ? La crise du coronavirus a-t-elle agi comme un révélateur des failles du PC chinois ?

Beaucoup d’observateurs sont convaincus que la crise du Coronavirus est une étape de plus dans la marche en avant de la Chine vers la suprématie mondiale. Je suis certain, pour ma part, que nous assistons exactement au contraire: nous commençons à voir les failles du communisme chinois. Premier constat: le régime s’est durcit jusqu’à redevenir néo-totalitaire sous Xi Jiping. Le régime a peur de la montée des classes moyennes qui vont réclamer la démocratie, inévitablement. Mais plus le régime se durcit, plus il est susceptible de reproduire les comportements habituels des régimes communistes: prédominance de la peur, gaspillage des ressources, mépris de la vie humaine. La crise du Coronavirus a été mal jugulée parce que les fonctionnaires locaux du parti ont eu peur de faire remonter l’information et interdit qu’on prenne les mesures appropriées. L’épidémie s’est répandue largement en Chine, dont les chiffres sont sans doute les plus élevés au monde en termes d’infections et de morts. On en a eu quelques indices quand on a repéré le nombre d’incinérations à Wuhan ou la résiliation d’abonnements de téléphones portables. Lorsque l’épidémie se répand à Pékin ou Shanghai, les autorités sont obligées d’en parler. Ailleurs, c’est la censure la plus complète. il n’est pas question que l’Occident vienne mettre son nez dans les affaires chinoises. Non pas que les médecins chinois n’aient été admirables; ni que la population ne souffre de l’oppression. En fait, la société chinoise est soumise à des répressions terribles: le confinement a été mené avec une brutalité inouïe. Et le répression à Hong Kong en dit long sur le souci des autorités chinoises de détruire ce qui était l’une des principales sources de vérification de l’état de la RPC pour les Occidentaux. Nous avons tous pu observer la violence de la propagande chinoise à l’étranger, sur le coronavirus. En fait le régime chinois, déjà mis sous pression par Trump, a très peur que l’Occident désinvestisse de Chine. 

Comment pouvons nous anticiper la nature des relations sino-occidentales à venir ?

Est-ce que nous tenons encore à la liberté? Est-ce que nous sommes authentiquement universalistes et pensons que la société chinoise a mérité la démocratie autant que nos sociétés occidentales? Depuis trente ans, il y a un racisme implicite des progressistes occidentaux, qui considèrent qu’il ne vaut pas la peine de se battre pour la démocratie en Chine. Il vaut mieux faire des affaires avec ce régime qui nous a longtemps fourni une manoeuvre corvéable à merci. A présent, la nomenklatura chinoise et ses « barons brigands d’Etat » pense pouvoir se venger une nouvelle fois du colonialisme occidental, réaliser un peu plus avant la revanche de Mao, et acquérir de larges pans de l’économie occidentale, la coloniser à leur tour. Nous devons sortir de cette logique mortifère pour nous et pour la société chinoise. Retirons-nous lentement mais sûrement de Chine, relocalisons nos industries, réinvestissons ailleurs. Maintenons le régime communiste chinois dans une logique qui fut celle de nos pères durant la Guerre froide: les relations peuvent être bonnes pourvu que le régime respecte les doits de l’homme. Mettons sous pression le régime chinois pour permettre à la société chinoise de le renverser quand elle en aura les forces. Il ne s’agit pas d’ingérence mais de ramener la Chine populaire au rang de toutes nos autres relations internationales. il ne peut plus être question, comme ont fait les USA depuis Nixon, d’accorder un statut privilégié à la Chine. Gardons-nous, bien entendu, de fournir au régime chinois des arguments pour dénoncer l’ingérence extérieure. En revanche, cessons de donner au régime communiste les moyens de survivre, économiquement, pour opprimer son peuple. Soyons sur nos gardes dans un esprit de « guerre froide » éventuelle, au cas où la Chine ait des bouffées d’agressivité. Et renouons avec l’esprit de liberté des origines, commun à l’Europe et aux USA, au service d’une diffusion planétaire de la démocratie - sans ingérence. 

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