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La faiblesse déguisée en sagesse

Le barrage de Sivens enterré le 24 décembre : ces capitulations en catimini du gouvernement qui sapent lentement l’autorité de l’Etat

Le projet du barrage de Sivens a été enterré par l’État la veille de Noël, au profit d’un projet plus petit. L’abandon de ce projet est une "capitulation" selon le sénateur DVD François Bonhomme. Au-delà du bien-fondé du projet, ce recul montre la faiblesse de l’exécutif face aux manifestations violentes. L'État fait preuve d'un manque criant d'autorité, et de vision à long terme.

Philippe Bilger

Philippe Bilger

Philippe Bilger est président de l'Institut de la parole. Il a exercé pendant plus de vingt ans la fonction d'avocat général à la Cour d'assises de Paris, et est aujourd'hui magistrat honoraire. Il a été amené à requérir dans des grandes affaires qui ont défrayé la chronique judiciaire et politique (Le Pen, Duverger-Pétain, René Bousquet, Bob Denard, le gang des Barbares, Hélène Castel, etc.), mais aussi dans les grands scandales financiers des années 1990 (affaire Carrefour du développement, Pasqua). Il est l'auteur de La France en miettes (éditions Fayard), Ordre et Désordre (éditions Le Passeur, 2015). En 2017, il a publié La parole, rien qu'elle et Moi, Emmanuel Macron, je me dis que..., tous les deux aux Editions Le Cerf.

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Atlantico : Que montre l’affaire Sivens du point de vue de l’autorité de l’État ?

Philippe Bilger : C’est une manifestation de plus du délitement de l’autorité de l’État. On a beau l’interpréter, le couvrir d’excuses, trouver des justifications, laisser penser que c’est une heureuse initiative de l’État, on a l’impression tout de même que c’est une décision d’abolition qui est arrivée après des reculades nombreuses.

En quoi cette reculade est-elle différente de celle qui avait eu lieu lorsque les Roms avaient bloqué une autoroute en août dernier ?

Il s’agit pour Sivens d’un délitement politique de l’autorité de l’Etat. Même si bien sûr il y a eu des manifestations violentes avec un mort il y a quelques mois. Mais ce n’est pas le même type de délitement que celui observé lorsque les Roms s’étaient permis de bloquer des automobilistes lors des départs en vacances de cet été. Sivens est un délitement qui peut se présenter comme une sorte de bon sens politique. Mais en définitive, c’est tout de même une reculade de l’autorité de l’Etat, puisqu’une décision qui avait été initialement prise, qui je l’espère n’était pas complètement farfelue et a été annulée, abolie, des années plus tard, en passant par plusieurs étapes, qui n'ont été destinées qu’à justifier cet ultime soubresaut.

Cependant, le recul vis-à-vis des Roms en août dernier avait aussi une petite coloration politique. Il était aussi inspiré par la peur politique et médiatique que les conséquences de l’autorité de l’État soient plus préjudiciables à celui-ci que la fermeté qui aurait été nécessaire. Ma distinction est peut-être trop sophistique, mais je crois tout de même que ce qui est important c’est de voir que la transgression faite par les Roms était ponctuelle. Un évènement constitue une entrave à la normalité et est laissé tel quel, sans répression par la justice et l’État alors que Sivens est une reculade de très longue haleine.

Pourquoi le manque de continuité dans l’action de l’Etat l’affaiblit-il ?

Cela révèle d’abord que le principe qui semblait être incontestable à une certaine époque, d’une sorte de continuité de l’État quelle que soit sa tonalité politique devait être respecté. Il y avait des projets, des programmes, des idées qui devaient être maintenus et respectés quelle que soit la nature politique de l’État qui prendrait la relève. Apparemment, tout démontre depuis quelques années que ce principe est de plus en plus transgressé. Un deuxième élément est important : si ce principe est transgressé, ça n’est peut-être pas seulement par une sorte de faiblesse démocratique – est ce que peut-être la France deviendrait-elle moins républicaine qu’elle ne prétend l’être – mais c’est peut-être aussi que les projets mis en œuvre par l’État sont moins muris, ne sont plus assez réfléchis, et qu’en définitive des décisions initiales peuvent être sans trop de remords discutées voire totalement contredites des années plus tard par un autre État. On élabore des programmes et des projets, sans avoir pris toutes les précautions nécessaires sur le plan de leur fiabilité, de leur pertinence, de leur coût, et plus globalement de leur nécessité.

L’autorité de l’État s’affaiblit alors parce que l’on prend en compte plus des questions tactiques que stratégiques…

Si c’était par tactique, on pourrait encore présumer une forme d’intelligence. Si tactiquement l’État jugeait nécessaire de se désinvestir de certains projets, pourquoi pas ! Si cela sous-entend qu’il y a l’idée d’un rapport qualité/prix trop préjudiciable à l’État... Mais on peut se demander parfois s’il n’y a pas dans Sivens des délitements de l’État qui sont inspirés simplement par la faiblesse. Qui est bien sûr déguisée en sagesse. On a beau tourner cela dans tous les sens, les reculades ne peuvent pas être à la longue toujours masquées de manière noble.

Bien sûr, il y a eu des drames à Sivens, et beaucoup de temps s’est écoulé depuis la décision de faire ce barrage, depuis la mort du manifestant, depuis les interventions, depuis la commission. Mais tout cela abouti en définitive à la fin du projet, ce que la commission avait laissé prévoir, parce qu’elle avait déjà proposé un projet qui atténuait tout cela.

L’autorité est-elle remise en cause aussi par un décalage entre des postures martiales, très fermes, qui ne sont pas traduites dans les faits ?

L’état de l’autorité est très dégradé. Et l’autorité de l’État se résume beaucoup trop aujourd’hui à une pompe verbale et à des injonctions « menton en avant » ayant pour but de laisser croire qu’elles vont être directement à la source d’une action, qu’elles se suffisent à elles-mêmes. Le citoyen devrait être totalement abusé par cette espèce d’injonction sonore, de totalitarisme du verbe. Il ne l’est pas, heureusement pour lui et est même de moins en moins dupe. Il sait que c’est une action au rabais, le contraire d’une action. C’est un volontarisme qui n’est jamais ou trop rarement suivi des faits.

Un tel décalage entre paroles et action n’encourage-t-il pas des comportements violents, tant de la part des fauteurs de troubles que de ceux qui veulent s’en prémunir ?

L’alternative est simple : face à ce délitement constant, on peut continuer à rester totalement démocrate, en pensant que la démocratie est le pire des régimes à l’exception de tous les autres, comme Churchill, et l’on s’accommode alors d’un régime politique qui n’est peut-être pas le meilleur pour répondre à ces défis de la violence. On peut aussi laisser apparaitre dans la tête de certains que la démocratie pourrait être heureusement remplacée par un régime autoritaire qui viendra – croit-on – à bout de toutes ces impulsivités, ces violences, ces transgressions, face auxquelles l’État classique – le nôtre, démocrate, républicain – est trop souvent impuissant.

C’est beaucoup moins le Front national qui est un risque sur ce plan là que l’impuissance de l’État, qui peut en devenir un. Il ne faudrait pas que sur une large échelle on revive ce qui s’est passé ces jours derniers en Corse.

C’est un cercle vicieux …

C’est d’autant plus scandaleux que l’on peut concevoir une démocratie qui pourrait se défendre de manière vigoureuse sans se renier. Il y a cette idée dans l’Esprit public que la démocratie, pour être digne d’elle-même devrait être nécessairement faible : cela n’a jamais été mon point de vue. L’État de droit et la démocratie ne sont pas contradictoires avec une vigueur et une fermeté qui, d’une certaine manière assurerait la sauvegarde de l’immense majorité de nos concitoyens qui respectent nos lois, quelle que soit leur religion, et contre la minorité qui a pour volupté de les transgresser. Il n’y a aucune fatalité à ce que la démocratie soit une grande machine molle.

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