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L'histoire qu'on ne dit pas

Le 5 juillet 1962 à Oran, ce massacre occulté qui aurait pu ne jamais faire naître le culte de la repentance en France

L'Algérie célébrait ce 5 juillet l'indépendance officielle accordée en 1962. Ce sera aussi une journée de mort pour des centaines de civils européens et musulmans, tués à Oran par des groupes armés du FLN. Retour sur un épisode longtemps placé sous le signe de l'omerta, avec Guy Pervillé, auteur de "Oran, 5 juillet 1962, leçon d’histoire sur un massacre".

Guy Pervillé

Guy Pervillé

Guy Pervillé est professeur d’histoire contemporaine à l’Université de Toulouse - Le Mirail.

Ses travaux concernent la colonisation et la décolonisation de l’empire colonial français, et tout particulièrement celles de l’Algérie.

Il a récemment publié La France en Algérie 1830-1954 (Vendemiaire, 2012)

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Atlantico : Le 5 juillet 1962, alors que l'Algérie est officiellement indépendante depuis deux jours, les quartiers européens de la ville d'Oran sont pris d'assaut pour un bilan de près de 700 morts en quelques heures. Le gouvernement français observera une stricte neutralité au lendemain du massacre. Plus de 50 ans après l'événement, peut-on enfin en faire une analyse historique dépassionnée ?

Guy Pervillé : Le massacre du 5 juillet 1962 à Oran a fait l’objet d’une conspiration du silence et d’une amnésie collective durant plus d’un demi-siècle ; et pourtant il a inspiré des témoignages, des enquêtes, et même des travaux d’historiens beaucoup plus nombreux qu’on ne l’imagine. C’est en réalisant une étude historiographique  de toute cette bibliographie que j’ai réalisé mon livre intitulé Oran, 5 juillet 1962, leçon d’histoire sur un massacre, récemment publié par les éditions Vendémiaire. Confronter tout ce qui a été publié sur ce sujet douloureux permet d’arriver à des conclusions relativement nettes, même si l’existence de sources non encore connues (notamment du côté algérien) nous oblige à rester prudent.

Les causes de cette journée restent sujettes à controverses. Que vous apprennent vos récents travaux ?

En histoire, un événement ne peut s’expliquer que par des causes qui lui sont antérieures ; mais ces causes peuvent être multiples. La plus simple est celle qui a été affirmée par le général Katz, commandant des troupes françaises à Oran de février à août 1962 : les premiers coups de feu auraient été tirés sur la foule des Algériens fêtant l’indépendance par des desperados de l’Organisation armée secrète (OAS), cette organisation armée formée par des civils français d’Algérie et d’anciens militaires français qui avaient refusé d’accepter le cessez-le-feu du 19 mars 1962 et le référendum sur l’indépendance du 1er juillet ; mais cette affirmation n’a jamais été prouvée depuis plus d’un demi-siècle, et elle a été désavouée à l’époque par les responsables locaux du Front de libération nationale (FLN) algérien.

Pourtant, si l’on remonte au delà du 28 juin 1962, date de l’abandon du combat par l’OAS d’Oran, on est obligé de tenir compte des quatre mois durant lesquels celle-ci avait harcelé les Algériens musulmans dans les quartiers européens mais aussi dans les quartiers musulmans - par des tirs de mortier et même par une explosion de voitures piégées le 28 février - qui donnent l’impression très nette d’une volonté de provoquer la rupture du cessez-le-feu par les Algériens afin d’obliger l’armée française à défendre les Français d’Algérie. Il est pourtant vrai que le chef nominal de l’OAS, le général Salan, n’avait prévu qu’une action défensive contre le FLN dans sa directive générale du 23 février 1962, mais il avait aussitôt constaté à Alger des « ratonnades systématiques » dans les quartiers européens, qu’il avait condamné sans pouvoir les empêcher ; cette divergence fondamentale entre les chefs de l’OAS est clairement indiquée dans les témoignages de son aide de camp le capitaine Ferrandi, du colonel Broizat, et du colonel Château-Jobert (commandant l’OAS du Constantinois).

A Oran, le général Jouhaud a estimé dans son dernier livre publié en 1983 que « l’OAS a sauvé la vie de nombreux Français d’Algérie » en faisant reculer le FLN ; mais le lieutenant Doly-Linaudière, sympathisant de l’OAS à plus de 100 %, écrivait le 16 juin 1962 (après le cessez-le-feu décidé par l’OAS d’Alger) : « L’OAS a tort d’avoir arrêté les attentats contre les musulmans. En provoquant une réaction de ceux-ci, c’était le seul moyen de faire intervenir l’armée contre les Arabes ». Ce calcul a été démenti par l’obéissance persistante de cette armée au gouvernement, mais la réaction  de vengeance prévisible n’en a été que décalée. Les témoignages donnent l’impression très nette que le massacre des Européens avait été prémédité par au moins une partie des chefs du FLN d’Oran, que la plus grande partie de leurs troupes a participé à la chasse aux Européens avant d’être reprise en main, mais aussi que de nombreux civils se sont atrocement vengés de plusieurs mois de souffrances et de peur. Mais ajoutons pour être tout à fait clair que le terrorisme du FLN avait largement précédé celui de l’OAS, et qu’il poursuivait lui aussi un but de provocation.

Au delà de ces constats, il existe une interprétation qui veut expliquer le massacre du 5 juillet 1962 par un calcul machiavélique du colonel Boumedienne, chef de l’état-major général de l’Armée de Libération Nationale (ALN)  auquel obéissait le colonel de la wilaya 5 (Oranie), et qui s’était allié à Ben Bella contre le Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA) présidé par Ben Khedda : le massacre du 5 juillet aurait été délibérément provoqué afin de discréditer le GPRA - qui avait appelé à célébrer l’indépendance de l’Algérie ce jour-là – et de permettre aux troupes venues du Maroc de rétablir l’ordre à Oran. Cette hypothèse mérite de retenir toute notre attention, mais jusqu’à présent je n’en connais aucune preuve : la seule déclaration de l’état-major de l’ALN datée du 5 juillet qui en parle appelle à protéger les civils européens d’Oran, puisque Ben Bella prétendait hypocritement défendre les accords d’Evian pour tenter de s’attirer le soutien du général de Gaulle.

Rien ne permet néanmoins d’affirmer que le gouvernement français aurait décidé de laisser au colonel Boumedienne la tâche de rétablir l’ordre à Oran. Sa politique visait deux buts contradictoires : maintenir la sécurité des Français d’Algérie, mais aussi éviter de se laisser entraîner dans les querelles entre Algériens pour ne pas reprendre la guerre, donc rester neutre entre les deux coalitions algériennes en lutte pour le pouvoir. Le général Katz a sans doute perdu beaucoup de temps à solliciter de ses supérieurs un ordre d’intervention.

Le général de Gaulle et son gouvernement, qui siégeaient au début de l’après midi du 5 juillet en Comité des affaires algériennes, n’avaient pas prévu qu’il se passerait quelques chose le 5, puisque le ministre des Affaires algériennes Louis Joxe avait demandé le 14 juin à son partenaire algérien Saad Dahlab que la fête de l’indépendance ait lieu le 6 juillet et non le 5. C’est pourquoi la France n’avait ce jour-là aucun représentant en Algérie, puisque le Haut-commissaire Christian Fouchet avait quitté le pays le 4 (lendemain de la proclamation officielle de l’indépendance), et que l’ambassadeur Jean-Marcel Jeanneney ne devait rejoindre son poste que le 6. On peut donc reprocher aux dirigeants français leur inconscience du danger, comme l’a fait le général Katz dans ses Mémoires.

Vous évoquez notamment dans votre dernier livre une période "d'occultation" mémorielle. Quels éléments permettent d'expliquer la non réaction du gouvernement français de l'époque, et surtout celle de ceux qui ont suivi ?

Je viens d’expliquer sa lenteur à réagir le 5 juillet. Par la suite, il a très lentement pris conscience de la gravité de ce qui s’était passé, et pourtant dès 1963 un rapport dû à Jean Marie Huille avait établi pour le secrétaire d’Etat aux affaires algériennes Jean de Broglie un bilan proche de 700 morts et disparus, qui a été récemment confirmé d’après les archives par le livre de Jean-Jacques Jordi, Un silence d’Etat, les disparus civils européens de la guerre d’Algérie (Paris, Editions SOTECA, 2011). Mais entre temps, comme le dit le titre de ce dernier livre, « un silence d’Etat »  a recouvert tous les faits qui prouvaient l’échec des accords d’Evian à rétablir une véritable paix en Algérie, notamment les enlèvements et les meurtres de civils européens, et tout particulièrement ceux du 5 juillet 1962 à Oran. En conséquence, cet événement tragique n’a été connu que par ceux qui ont voulu le connaître.

Quelles ont pu être depuis les conséquences de cette omerta dans l'évolution des relations franco-algériennes ? 

Elles ont été considérables, mais surtout depuis les années 1990. En effet, jusqu’à la fin des années 1980, l’absence de politique mémorielle française sur la guerre d’Algérie s’opposait à l’hyper-commémoration algérienne. Mais depuis les années 1990, la rechute de l’Algérie dans une sorte de guerre civile, interprétée par les deux camps comme une répétition de la guerre d’indépendance, a provoqué en France une crise mémorielle : d’un côté, à gauche, on a vu dans la répétition d’un passé tragique une conséquence indirecte de l’incapacité de la France à éviter la guerre d’Algérie, alors que de l’autre côté, à droite, on y voyait une conséquence de l’abandon de l’Algérie au FLN. En conséquence, la France en est venue à juger nécessaire la définition d’une politique mémorielle concernant cette guerre (reconnue officiellement comme telle par la loi du 18 octobre 1999), mais l’impossibilité de s’accorder sur le choix d’une date commémorative nationale – la gauche réclamant le 19 mars, « fin de la guerre d’Algérie », alors que la droite le refusait en tant que début de la pire période de cette guerre – a prouvé l’absence d’une mémoire nationale consensuelle.

Mais on ne sait pas assez en France que cette division de l’opinion publique française a été encouragée par l’Algérie. En effet, depuis 1990, la Fondation du 8 mai 1945 a réclamé à la France la reconnaissance de la répression de cette insurrection en tant que « crime contre l’humanité » et non pas simple crime de guerre ; puis à partir de mai 1995, dans le cadre de tension croissantes entre les gouvernements algérien et français liées à la guerre civile algérienne, cette revendication a été étendue à tous les crimes que la France a ou aurait commis contre le peuple algérien de 1830 à 1962. Elle a été affirmée avec force par le président Bouteflika les 8 mai 2005 et 2006, et à fait échouer la négociation d’un traité d’amitié franco-algérien proposé en 2003 par le président Chirac suivant le modèle du traité franco-allemand de 1963. Par la suite, le gouvernement algérien a renoncé à cette revendication, mais ses partisans restent nombreux dans les milieux politiques, journalistiques et intellectuels algériens.

En conséquence, nous voyons s’organiser en France une commémoration de la répression de la manifestation algérienne du 17 octobre 1961 à Paris, mais aussi à Strasbourg - où il ne s’était pourtant rien passé - depuis l’élection d’un maire socialiste. De même à Marseille, une plaque commémorative rendant hommage aux victimes de la répression colonialiste du 8 mai 1945 dans le Constantinois vient d’être inaugurée par une association franco-algérienne avec le soutien et la participation de l’élu socialiste Patrick Menucci.

Peut-on voir finalement dans cette "stratégie du silence" adoptée par le gouvernement français le révélateur d'un rapport honteux à notre histoire ? A quand le faire remonter ?

En effet, l’évolution de la mémoire de la guerre d’Algérie s’inscrit dans le cadre plus large de la politique mémorielle française. Pendant longtemps, il y a eu deux sortes de guerres : celles dont la commémoration officielle était jugée utile pour renforcer le sentiment national, comme les deux guerres mondiales, et celles qui étaient jugées incommémorables parce qu’elles avaient divisé la nation (guerres d’Indochine et d’Algérie). D’autre part, les infractions à la solidarité nationale qui avaient pu se produire étaient généralement effacées par une amnistie générale après une phase de répression judiciaire. Mais les choses ont changé peu à peu après la Deuxième guerre mondiale.

A cause du vote de la loi de 1964 rendant imprescriptibles les crimes contre l’humanité et eux seuls, et à cause de sa conséquence, la reprise des procès de quelques responsables allemands et français de la répression contre les résistants et de la déportation des juifs. Le procès Barbie de 1987 a eu pour conséquence l’effacement de la différence entre crimes contre l’humanité et crimes de guerre dans notre droit pénal, et le procès Papon de 1997 a favorisé un glissement entre les responsabilités de l’accusé dans la déportation des juifs par les Allemands de 1942 à 1944 et celles du préfet de police de Paris dans la répression de la manifestation algérienne du 17 octobre 1961.

En conséquence, la différence entre les guerres commémorables et celles qui ne l’étaient pas est devenue incompréhensible, et la commémoration a cessé d’être nécessairement glorifiante : depuis la loi Gayssot de 1990, nous avons vu se multiplier les lois de dénonciation de crimes et de repentance (lois condamnant le génocide arménien, loi Taubira-Aurault condamnant l’esclavage et la traite des esclaves noirs par les Européens), à tel point que la seule loi mémorielle qui ait fait scandale fut la loi du 23 février 2005 rendant hommage à la colonisation française en Afrique du Nord.

Ainsi, le massacre du 5 juillet 1962 à Oran apparaît comme un événement atypique, non qu’il ne fût pas un crime, bien au contraire, mais parce que ses auteurs directs ont été des Algériens et ses principales victimes des Français. Et par ce double caractère, il appelle à remettre en question le bien fondé de la revendication algérienne de repentance qui tente d’exploiter depuis un quart de siècle la tendance de la gauche française au masochisme, comme l’avait signalé il y a douze ans Guy Hennebelle, dans un numéro spécial de sa revue Panoramiques, (n° 62, 1er trimestre 2003, p. 20) où il voulait contribuer à briser ce qu’il appelait « le duo maso-sado » entre « la culture laïco-chrétienne du culpabilisme et la culture arabo-musulmane du ressentiment ».

Propos recueillis par Théophile Sourdille

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