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Dans la cour de l'université de Paris-Sorbonne, occupée par des étudiants contestataires, un portrait de Mao Zedong et un drapeau pro-maoiste sont accrochés au mur au mois de mai 1968.
Dans la cour de l'université de Paris-Sorbonne, occupée par des étudiants contestataires, un portrait de Mao Zedong et un drapeau pro-maoiste sont accrochés au mur au mois de mai 1968.
©ARCHIVES / AFP

Bonnes feuilles

La tentation radicale du gauchisme et l’agenda révolutionnaire dans le sillage du mouvement de Mai 68

Philippe Buton publie « Histoire du gauchisme, L’héritage de Mai 68 » aux éditions Perrin. En revenant sur les évolutions politiques du mouvement gauchiste mais aussi sur ses conséquences culturelles et sociales, Philippe Buton dépeint la France d'une jeunesse militante qui, pendant près de dix ans, a cru en l'avènement d'un monde nouveau. Extrait 1/2.

Philippe Buton

Philippe Buton

Agrégé d'histoire, professeur d'histoire contemporaine à l'université de Reims, Philippe Buton mène des recherches sur le gauchisme depuis de nombreuses années. Spécialiste également de l'histoire du communisme, il est membre des comités de rédaction des revues CommunismeLe Mouvement social et la Revue française d'histoire des idées politiques, et l'auteur de Les Lendemains qui déchantent : le Parti communiste français à la Libération (Presses de Sciences Po, 1993).

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Si le gauchisme entretient un rapport étroit à la violence, cet horizon, régulièrement revendiqué, n’a jamais été atteint, ni sous la forme d’un nouvel Octobre  17 ni sous celle du terrorisme. Quelques groupes ont pu commettre quelques attentats – Action directe a lâchement assassiné le général Audran et Georges Besse –, mais la France n’a pas basculé dans le terrorisme, au contraire de ses voisines allemande et surtout italienne. Pourquoi ? À  cette interrogation majeure, certains observateurs ou anciens acteurs répondent : le problème ne se posait pas, tout cela n’était que du théâtre sans conséquence.

Depuis l’apparition du gauchisme politique en France, une interrogation taraude tous les observateurs : est-ce une entreprise consciente d’escalade dans la violence ou celle-ci n’est-elle que le jeu mal maîtrisé de jeunes en révolte, voire le résultat d’une mauvaise gestion de la contestation par les autorités? Et le slogan que tout le monde scande – « Une seule solution : la Révolution! » – doit-il être perçu au sens métaphorique et théâtral, ou entendu au sens opératoire et littéral? Aujourd’hui, le curseur penche vers une acception pacifique de l’aventure gauchiste : « Tous se sont battus pour que la génération qui suivait ne sombre pas dans la violence », affirme le journaliste Philippe Gildas tandis que l’ancien auteur de Vers la guerre civile, Alain Geismar confie : « Je n’imaginais en aucun cas faire usage de la violence politique pour prendre de force le pouvoir. » Loin d’être convaincus, nous voudrions réinterroger cette volonté pacifiste de l’extrême gauche et montrer, qu’à l’inverse, le recours à la violence est au cœur de l’aventure gauchiste.

 

La bataille théorique, ou « le pouvoir est au bout du fusil »

La violence se place au cœur du gauchisme puisque le credo de sa naissance, c’est la certitude que le passage pacifique au socialisme est impossible. Contrairement aux affirmations de ceux qui trahissent le léninisme, la bourgeoisie ne se laissera pas faire. Il faut donc l’aider à rejoindre les poubelles de l’Histoire.

Si cette profession de foi relève de l’évidence, elle mérite néanmoins d’être rappelée car le processus insidieux de pacification du combat politique se produit en permanence, ne rendant pas naturelle l’idée de risquer sa peau, ni celle de devoir tuer. Heureusement, l’actualité offre régulièrement des piqûres de rappel, comme le coup d’État de l’armée chilienne de septembre 1973, confirmant l’impossible neutralité de l’armée et sa nécessaire destruction. Dans les manifestations, la chanson qui devient alors culte, « El pueblo, unido, jamás será vencido », est légèrement modifiée en un « El pueblo, armado, jamás será vencido ».

Pourtant, malgré cette vivante leçon, l’acculturation démocratique perdure car « la France, ce n’est pas le Chili », martèle le PCF. D’où l’importance du travail des théoriciens d’extrême gauche ; il leur faut détruire l’idée que la démocratie permet d’éviter la violence. Les gauchistes développent donc tout un argumentaire : la bourgeoisie préfère l’arme de la démocratie (ou de la social-démocratie) et elle n’utilise le fascisme qu’en dernier recours. Mais elle l’emploiera. Par conséquent, ne pas se préparer à cet affrontement armé inévitable est une trahison; et la violence défensive (n’agir qu’après le coup d’État fasciste) donne l’initiative à l’ennemi; inefficace, elle est également criminelle. Il est vrai que cette controverse violence défensive/violence offensive est plus développée en Italie qu’en France. Mais tous les groupes sont unanimes pour refuser que le combat antifasciste remplace le combat anticapitaliste. Qu’il soit fasciste ou non, le régime capita[1]liste doit être détruit et non démocratisé. Comme le proclament la une de Drapeau rouge : « Offensive ouvrière. Fascisation. Solution Révolution socialiste » ou la conclusion d’une brochure spécifique du PCMLF-HR : « Le seul moyen de combattre efficacement la fascisation, c’est d’œuvrer à la préparation de la révolution prolétarienne. » En dernière instance, le point fondamental qui sépare précisément le gauchisme du réformisme, c’est le refus de reconnaître une différence de nature entre un régime démocratique et ses contraires.

Si cette armature théorique est un préalable indispensable, elle est loin de se suffire à elle-même. Concrètement, à quoi engage-t-elle?

 

L’agenda révolutionnaire

S’engager dans un groupe gauchiste, ce n’est pas espérer faire carrière dans le monde ancien, c’est vouloir le détruire pour construire un monde nouveau. Pour cette cause, les militants sont prêts au sacrifice et, au moins en théorie, à risquer leur vie. Mais quand? Dans un avenir indéterminé ou immédiat ? Autrement dit, est-ce une éventualité théorique qui n’engage guère ou une perspective à la fois proche et vraisemblable ?

 

La révolution fuyante

La plupart des groupes penchent vers la révolution à long terme. Pour l’heure, l’essentiel reste la construction du parti, si bien que la perspective révolutionnaire ressemble à l’horizon, qui s’éloigne plus on s’avance. Ce modèle de la « révolution fuyante » nourrit de nombreuses organisations, petites ou grandes, ouvertes comme l’AMR pabliste ou le PSU, ou dogmatiques comme le PCI bordiguiste, les pessimistes de Lutte ouvrière ou les faussement optimistes de l’OCI et du PCMLF-Humanité rouge, sans parler des petits cercles confidentiels. Tous ces groupes attendent que la conjonction de la nécessité de masses en mouvement et de la volonté d’un parti puissant déclenche l’offensive finale.

En attendant, il faut bien vivre. Et les militants se racornissent en petits boutiquiers calculant le nombre de journaux vendus, de pétitions signées, de contacts pris, de vignettes de fêtes placées. Ils se transforment aussi en petits DRH créant des cercles de sympathisants, résolvant les problèmes de conscience de tel ou tel contact, pressurant les militants qu’ils dirigent pour qu’ils obtiennent de meilleurs résultats, apitoyant leurs chefs pour qu’ils se montrent indulgents au vu de la réalisation, toujours imparfaite, des tâches fixées. Ils acquièrent aussi quelques réflexes manœuvriers pour contrer les concurrents dans les réunions syndicales ou les comités de masse voire, dans certains cas, à l’intérieur même de leur groupe lorsque des divergences politiques ou des animosités personnelles éclosent. Sur le plan psychologique, ils essaient de gérer la contradiction entre l’exaltation du but ultime et la trivialité des tâches quotidiennes. Ils subliment au jour le jour et, de temps en temps, relâchent la tension dans une soirée déjantée ou un abrutissement télé.

Cependant, cette position expectative s’accompagne d’une tentation de la violence qui parcourt tous les groupes, y compris les plus sages, comme le montrerait l’examen de certaines initiatives de militants toulousains de L’Humanité rouge ou de rédacteurs ultra-démocrates de Partis pris. Toutefois, seules deux organisations ont représenté un véritable défi pour la sécurité de l’État : les maos de la Gauche prolétarienne et les trotskystes de la Ligue.

 

Attendre le Grand Soir ou le préparer?

Certains révolutionnaires ne se satisfont pas de la routine militante. Toute une nébuleuse anarchiste, peu active la plupart du temps, succombe épisodiquement à des bouffées de colère sporadiques qui se traduisent par quelques bombages provocateurs sur les monuments aux morts, quelques attentats non meurtriers contre des agences bancaires et, à partir du milieu des années 1970, des affrontements systématiques avec les CRS à l’issue des manifestations, souvent accompagnés par quelques « redistributions » opérées dans les commerces dévalisés.

Plus sérieux idéologiquement sont ceux qui pensent qu’on ne peut séparer le temps de la construction pacifique du parti et celui de l’affrontement révolutionnaire violent. Pour eux, le parti doit se construire immédiatement dans une lutte constante, simultanément pacifique et violente. Quelques groupes ont connu cette tentation mais seules la Gauche prolétarienne et la Ligue communiste l’ont théorisée et mise en œuvre sur une période relativement longue. Cette spécificité renvoie à deux éléments qui les réunissent et les opposent à la plupart des autres groupes.

En effet, la Ligue et la GP ont en partage l’optimisme et l’activisme. Pour elles, l’échéance de l’affrontement est proche : quelques années tout au plus. Et ces deux organisations prolongent cet optimisme irréaliste par un activisme débridé, non par simple pulsion irréfléchie, mais bien comme mode de construction d’une véritable organisation révolutionnaire. La violence ne doit pas être « plus tard et concentrée » mais « partout et tout de suite » : « Nous sommes contre la théorie selon laquelle pendant des années on accumule pacifiquement des forces par l’agitation, la propagande et l’organisation et au dernier moment on fait l’insurrection, nous sommes contre cette théorie du “Grand Soir”. » À l’image de Mao encerclant les villes par les campagnes, on délaisse la stratégie du jeu d’échecs (accumuler des forces pour prendre le pouvoir central, l’Élysée) pour celle du jeu de Go (créer des bases libérées dans les usines et les quartiers).

Différente par ses moyens mais convergente dans son rapport à la violence, une analyse approchante est élaborée au sein de la Ligue par Daniel Bensaïd, qui en fit la charpente du célèbre texte du bulletin intérieur n° 30, intitulé « Le problème du pouvoir se pose ? Posons-nous le ! » Daniel Bensaïd et ses cosignataires (Paul Alliès, Antoine Artous, Armand Creus) repartent du Marx de L’Idéologie allemande, et écrivent que « l’existence déterminant la conscience, une existence intégralement légale ne manquerait pas de produire une conscience légaliste ». Le fondateur d’Action directe, Jean-Marc Rouillan, amorce sa réflexion politique par le même point de départ : « L’absence de pratique d’un antagonisme transgressif vide de leur substance subversive chaque mot comme chaque phrase. » Dans tous les cas, la conclusion s’impose : il est nécessaire de durcir le combat politique pour modifier les habitudes des travailleurs mais aussi pour révolutionnariser l’organisation. Dès lors, poursuivent Bensaïd et ses trois camarades, « il n’y a pas de distinction absolue entre une période de légalité et une période de clandestinité. Nous sommes en sursis ». Par conséquent, « le parti ne sera pas construit avant même le processus de lutte pour le pouvoir mais à travers ce processus ». La violence se place donc au cœur de ce dernier. À cette fin, il faut « comprendre et systématiser la dialectique violence de masse/violence minoritaire » et faire sien le principe suivant : « La réintroduction de la violence dans la lutte des classes passe pour une part par l’initiative délibérée, un peu volontariste de l’avant-garde. » Quarante ans après, un des signataires témoigne : « On sent dans notre texte l’influence de la tradition “guévariste”. »

La GP comme la Ligue s’engagent ainsi dans une pratique quasi systématique de brutalisation des rapports sociaux et politiques, accompagnée par une vaste entreprise de propagande, dont la finalité est unique : préparer les esprits à faire le saut vers la lutte armée. L’acceptation de la violence réelle, brute, est un exercice difficile. Non seulement parce que, depuis des siècles, le travail de l’État est de s’octroyer son monopole, mais aussi parce que la civilisation des mœurs, accélérée par la révolution démocratique, participe d’une pacification généralisée des rapports sociaux. Si l’on prend le siècle comme échelle de référence, il est clair que tous les indicateurs convergent : au regard de ce qui se passait cent ans auparavant, les grèves ouvrières sont devenues plus pacifiques, les manifestations aussi – du moins dans l’espace non colonial – ; les organisations ouvrières se sont assagies, les attentats anarchistes sont bien loin, le syndicalisme révolutionnaire ne subsiste qu’à l’état de traces, le socialisme a abandonné la voie révolutionnaire et le communisme semble prêt à faire de même. Pour lutter contre cette acculturation démocratique, les groupes gauchistes utilisent de nombreux procédés, certains communs à tous, d’autres spécifiques à telle ou telle organisation. Mais l’Histoire est particulièrement sollicitée pour cette pédagogie de la violence, pour diffuser l’idée de la nécessité de la lutte armée.

Extrait du livre de Philippe Buton, « Histoire du gauchisme, L’héritage de Mai 68 », publié aux éditions Perrin.

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