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Richard Nixon Maison-Blanche président des Etats-Unis médias journalisme

Bonnes feuilles

La présidence paranoïaque de Richard Nixon au début de son mandat face au spectre de JFK

Georges Ayache a publié "La Chute de Nixon" aux éditions Perrin. Le mandat de Richard Nixon fut marqué par son engagement dans la fin de la guerre du Vietnam, le premier choc pétrolier et le Watergate. Georges Ayache revient sur l'acharnement dont a été victime le 37e président des Etats-Unis. Nixon fut l'un des hommes les plus détestés de son temps. Extrait 1/2.

Georges Ayache

Georges Ayache

Ancien diplomate, aujourd'hui écrivain et avocat, Georges Ayache est docteur en science politique et ancien élève de l'ENA.

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Jadis, à peine élu, le président Franklin D. Roosevelt avait réclamé aux Américains cent jours de répit avant qu’on ne se mette à juger sa politique. Le chaos de la Grande Dépression et les files interminables de chômeurs ou de familles tombées dans la misère soulignaient alors l’extrême urgence à proposer des solutions. Pourtant on fit crédit à FDR de l’état de grâce qu’il avait sollicité comme on en fera plus tard crédit à John F.  Kennedy malgré ses premiers échecs présidentiels.

Pareille faveur fut refusée à Nixon. Il est vrai qu’il n’avait rien demandé alors même qu’il lui eût fallu, tout comme à ses prédécesseurs, du temps pour mettre en place sa nouvelle donne. L’immense impopularité du président sortant Lyndon B.  Johnson aurait même pu l’y aider. Mais c’était comme si une impopularité chassait l’autre. Au-delà de leurs différences, ces leaders se ressemblaient en raison de la défiance qu’ils inspiraient tous deux à de larges fractions de la société américaine. Le très sagace James Reston ne s’y était pas trompé  : « Ces deux-là, très précisément, ne réunissent pas les caractéristiques essentielles en vue de gagner le consentement général si nécessaire pour qui veut surmonter les divisions politiques qui vont secouer le pays … »

Politicien rugueux à l’ancienne, à l’aise dans les caucus rustiques et enfumés comme dans les salons feutrés de Washington, le Texan avait dû avaler les innombrables couleuvres du clan Kennedy dans le passé. Au même titre que Nixon, il passait pour l’exact opposé de JFK : l’un dans le rôle du « villain » et l’autre dans celui de l’usurpateur cynique. Tout comme le leader républicain également, il s’était retrouvé constamment en butte à l’hostilité arrogante des libéraux de la côte Est qui ne l’avaient jamais accepté et ne manquaient jamais l’occasion de dauber son côté « péquenot ».

Durant la dernière campagne électorale, Johnson s’était une nouvelle fois irrité de l’outrance des libéraux qui avaient monté en épingle Edmund Muskie, le colistier d’Hubert Humphrey, dont ils célébraient à l’envi les « qualités exceptionnelles ». Cela lui restait en travers de la gorge et il s’en était ouvert amèrement à son vieil adversaire Nixon, dans la limousine présidentielle qui les conduisait tous deux au Capitole pour l’investiture : « “Qualités exceptionnelles”! Ils nous refont le coup de Stevenson. Il n’empêche que Muskie, le jour de l’élection, n’a apporté à Hubert que le Maine, tandis que Spiro Agnew, votre colistier, vous a apporté les cinq États du Sud. »

Du moins Lyndon Johnson n’avait-il ressenti aucune tension ou appréhension au moment de sa seconde prestation de serment présidentiel. Ce n’était pas le cas de Nixon qui, en ce 20 janvier 1969, se retrouvait face à son ancien contempteur Earl Warren. Les années n’avaient guère estompé la vive animosité que l’ancien gouverneur devenu chief justice vouait à Nixon. La presse salivait déjà à la perspective d’un clash entre les deux républicains de Californie : « Scandale au Capitole! », le titre était déjà quasiment composé au marbre des journaux. Mais de scandale il n’y eut point, la froide courtoisie dont se gratifièrent les intéressés, outre le respect dû à la solennité de l’instant, excluant toute espèce d’incident.

Sobre et concis, le discours inaugural de Nixon donna le ton de sa présidence. Il n’aurait pu rivaliser avec le lyrisme et le côté visionnaire « Nouvelle Frontière » de Kennedy. Il n’en était pas à interpeller ses compatriotes sur ce qu’ils pouvaient faire pour leur pays. L’optimisme volontariste des années soixante s’était évanoui. Pas de phrase « historique », pas d’hyperbole brillante mais un réalisme lucide  : « Au cours de ces années si dures, l’Amérique a souffert d’une fièvre de paroles  : de ces mots flamboyants qui promettaient plus qu’ils ne pouvaient donner; de ces mots de colère qui transformaient les mécontentements en haine ; de ces mots qui impressionnent plus qu’ils ne convainquent. On ne peut apprendre de l’autre que si l’on arrête de se hurler mutuellement à la figure. »

Nixon ne croyait pas si bien dire. Dès la parade inaugurale, des incidents se produisirent sur le trajet de retour entre le Capitole et la Maison Blanche. Derrière les vitres teintées de sa Lincoln, le nouveau président pouvait apercevoir ces centaines de jeunes gens éructant des slogans contre la guerre au Vietnam et brandissant des pancartes de protestation : « Quatre ans de morts supplémentaires avec Nixon. » Sur l’une d’entre elles, il était même écrit en lettres rouge sang : « Nixon, numéro un : criminel de guerre numéro un… »

Le cortège présidentiel frôla le pire au croisement de la 13e rue et de Pennsylvania Avenue où il essuya des bordées d’insultes en même temps que des jets de pierres, de canettes de bière ou de bouteilles. Il fallut tout le doigté de la police du district de Columbia, à laquelle s’était jointe la 82e division aéroportée, pour éviter le drame.

Ce n’était peut-être pas Caracas et le caillassage en règle qu’avait subi Nixon une dizaine d’années plus tôt, mais tout de même ! Du jamais-vu en cent quatre-vingts ans de présidence américaine. Pas même le 4 mars 1861 lorsque le seizième président des États-Unis, Abraham Lincoln, avait pris ses fonctions.

Dès le départ, Nixon sut à quoi s’en tenir. Ces manifestations aussi hystériques que caricaturales ne préfiguraient rien de bon. Des démonstrations d’hostilité agitaient les rues de la capitale fédérale alors même que le nouveau président n’avait pas encore pris sa première décision. Il ne serait pas dit qu’il lui serait consenti ne fût-ce qu’une heure de répit.

Fièvre obsidionale

Nul répit pour Nixon mais des fantômes du passé qui revenaient le hanter. L’empreinte des Kennedy marquait toujours la Maison Blanche. Dieu sait pourtant qu’il en connaissait tous les recoins pour s’y être familiarisé au temps d’Eisenhower. Mais on eût dit que JFK l’avait confisquée une fois pour toutes et que, depuis sa disparition, on ne s’y installait que par effraction.

Dans l’aile ouest, tout rappelait à Nixon son antéprédécesseur. De la plaque commémorative que Jackie avait fait apposer à l’entrée de la Lincoln Bedroom jusqu’au tableau de Monet dont elle avait orné la Chambre verte, en passant par le jardin de roses dans le parc qui portait le nom de « Jacqueline Kennedy Garden ». Sans compter la piscine présidentielle, haut lieu des « exploits » passés de JFK.

Nixon ressentait ces souvenirs du passé comme autant de brûlures qui le frustraient de sa victoire et ternissaient sa légitimité. Comme si les traces du passage des Kennedy à la Maison Blanche, si fugace eut-il été, démonétisaient son propre succès. Comme si elles le renvoyaient à ses humiliations et à ses défaites passées, devenues d’autant plus insupportables à présent qu’il avait accédé au pouvoir.

S’il n’y avait jamais eu de haine ouverte entre Kennedy et Nixon, demeuraient leurs différences. Et une défaite qu’au fond de lui-même Nixon n’avait jamais digérée. Le drame de Dallas n’avait pas tiré un trait sur cette rivalité avec les Kennedy. Il avait au contraire viré à l’obsession pour Nixon. Comme rien n’était simple chez lui, l’obsession n’excluait pas les manifestations d’aménité.

Ainsi, en février 1971, le président avait invité à dîner en grand secret à la Maison Blanche Jackie Kennedy et ses deux enfants. Il avait même dépêché son Jetstar présidentiel à New York où vivaient ses hôtes. La soirée avait été chaleureuse, Dick et Jackie se remémorant la rencontre fortuite de Nixon et du couple Kennedy à l’aéroport de Chicago en 1959. Nixon avait poussé les prévenances jusqu’à conduire les enfants Kennedy dans le Bureau ovale, à l’endroit même où John-John jouait naguère avec son père.

Apprenant, beaucoup plus tard, cet épisode que Nixon avait souhaité discret – il se doutait bien qu’on l’accuserait de récupérer la situation à son avantage –, la presse ignora l’élégance du président. Il n’était pas envisageable que Nixon apparaisse dans les colonnes des journaux comme un être généreux ou chevaleresque. Pas question d’altérer le portrait obstinément négatif qui était dressé de lui, tout autant que son identification à « la face sombre de l’esprit américain », pour reprendre une expression chère à feu Bobby Kennedy.

En vérité, la presse restait déconcertée par le come-back si improbable de Nixon. Beaucoup de journalistes politiques étaient trop jeunes pour avoir un souvenir précis de la campagne présidentielle de 1960. Ils n’avaient pas d’animosité particulière envers Nixon et ignoraient peut-être même jusqu’aux noms d’Alger Hiss et d’Helen Douglas. Les vétérans, eux, s’étaient adoucis et paraissaient laisser sa chance au « nouveau Nixon ». Avaient-ils d’ailleurs vraiment le choix? Nixon était à présent le président. Une hostilité trop excessive serait passée pour de l’acharnement auprès d’une opinion publique devenue très dubitative sur l’objectivité des journalistes.

Quelques hommes de presse admirent, sans toutefois aller jusqu’à le reconnaître explicitement, que Nixon avait été maltraité dans le passé. Certains firent même amende honorable en évoquant « un complexe de culpabilité sur leur imprécision passée », ladite imprécision n’étant en fait que de la partialité. Walter Lippmann se persuada de croire en ce « nouveau Nixon » tandis que le New York Times s’avisa de le trouver « plutôt plaisant ». Jusqu’au très kennedyste Theodore H. White qui affecta de découvrir un Nixon très différent de celui de 1960 : un homme dont les grognements et l’apitoiement sur soi avaient disparu pour laisser place à un « être de vérité ». L’historien-journaliste lui fera hommage de son dernier ouvrage avec une dédicace dans laquelle il regrettera de l’avoir blessé au cours des années passées. Pris de remords, le romancier Norman Mailer se mit subitement à éprouver pour cet homme tant détesté la sollicitude qu’on réservait aux vétérans tout couturés de cicatrices : Nixon n’était certes pas Kennedy « Superman », mais sa compétence et sa modestie, auxquelles Mailer se disait sensible, n’allaient pas « sans réelle dignité ».

D’autres journalistes furent seulement réalistes. Le « nouveau Nixon » ? Ils se croyaient plus ou moins forcés d’en « acheter » l’idée. Que pouvaient-ils face à la Maison Blanche ? Contemptrice agressive de Nixon, la journaliste du Washington Star Mary McGrory fit contre mauvaise fortune bon cœur à l’issue de la première conférence de presse de Nixon à la Maison Blanche : « Votre type est super… Il est peut-être différent maintenant qu’il est président. »

L’éloge voisinant volontiers avec la flagornerie, on se prit même à découvrir chez Nixon… le sens de l’humour. Il était bien loin le temps où le journaliste et romancier Hunter Thompson écrivait qu’il ne pouvait même pas imaginer Nixon en train de rire, « sinon au spectacle d’un paraplégique qui voulait voter démocrate mais ne parvenait pas à se hisser au niveau de l’urne pour y glisser son bulletin de vote »…

Il est vrai que Nixon, au début de sa présidence tout comme pendant la campagne électorale de 1968, fit de sérieux efforts pour paraître aimable ou détendu. Souriant plus volontiers, il en arrivait à plaisanter à ses propres dépens. Il adressait également de temps à autre –  qui l’eût cru?  – des petits mots aux rédacteurs du Washington Post pour les remercier de la bienveillance d’un article, se disant au passage « un admirateur de Katherine Graham ».

Entente parfaite entre Nixon et la presse ? Il ne fallait tout de même pas exagérer. Se rappelant ses vieilles caricatures si corrosives qui représentaient un Nixon dépenaillé et mal rasé, Herblock ironisait en promettant au président un « rasage gratis ». La bienveillance subite des journalistes envers Nixon ne pouvait être que superficielle et éphémère comparée au choc provoqué par l’installation de l’administration républicaine. Meg Greenfield s’en fera l’écho dans le Washington  Post  : « Depuis Pizarro affrontant les Incas, il n’y avait pas eu de clash culturel plus traumatique que celui opposant la nouvelle administration Nixon et la presse résidente. »

De toute façon, l’aménité des journalistes ne pesait pas lourd au regard des grandes mutations qui avaient traversé la presse en une génération. Celle-ci restait tout autant que par le passé perméable aux influences libérales, mais la cause en était désormais d’ordre sociologique.

Autrefois les journalistes des grands quotidiens de la côte Est étaient issus pour la plupart des couches modestes de la population. Ce n’était plus le cas et ils reflétaient à présent la prépondérance de l’élite intellectuelle et libérale. Ils avaient étudié dans les meilleures écoles. Ils fréquentaient les milieux à la mode au point de véhiculer la « contre-culture », n’hésitant pas à juger et à condamner en toute subjectivité quand ils ne se faisaient pas les vecteurs d’un changement radical de société.

Ce « nouveau journalisme » ne se contentait pas de mettre en lumière des faits. Il défendait aussi sans complexe des causes, libérales le plus souvent, en vogue dans les milieux intellectuels. Impertinent, cet « advocacy journalism », comme il s’autoproclamait, avait a priori peu de chance de s’accommoder du nouveau président.

De son côté, Nixon ne tenait pas vraiment à prolonger la lune de miel avec les journalistes, convaincu que ceux-ci reviendraient à leur vieille hostilité. Il n’avait pas oublié que la presse avait créé de toutes pièces en 1952 l’affaire du « fonds secret ». Il la tint à distance et sa maladresse naturelle envers les journalistes fit le reste. En tournée électorale, quand certains d’entre eux étaient en retard pour prendre le bus ou l’avion en sa compagnie, il ordonnait froidement à son conseiller de presse Ted Rogers de ne pas les attendre : « Qu’ils aillent se faire foutre ! On n’a pas besoin d’eux ! »

La plupart des autres leaders politiques recherchaient les faveurs de la presse. Nixon, lui, s’en défiait. Son média préférentiel restait la télévision. Depuis son « discours de Checkers », il avait compris qu’elle était le moyen privilégié d’un storytelling efficace, s’adressant directement aux gens au lieu de passer par des truchements plus ou moins fiables. La télévision supplantait désormais la presse écrite, ce qu’avaient fort bien montré ses débats avec Kennedy.

Nixon ne nourrissait aucune illusion sur la neutralité journalistique. L’allégeance passée de la presse envers le clan Kennedy était suffisamment édifiante. Or, si Bobby et Jack avaient été éliminés tragiquement, il restait le dernier de la fratrie, Teddy, qu’on destinait tôt ou tard à reprendre le flambeau. Moins charismatique que ses aînés, il avait triché aux examens à Harvard, d’où il s’était fait exclure, et traînait une solide réputation de playboy. De tout cela, les journalistes ne pipaient mot. Le fameux new journalism inquisitorial prétendument décapant savait opportunément s’arrêter aux portes de Hyannis Port comme à celles des résidences luxueuses des bien-pensants. Les mœurs de la presse avaient sans doute évolué depuis le début des années soixante mais ses préférences et ses partis pris s’étaient-ils modifiés d’un iota ?

Deux semaines après l’entrée de Nixon à la Maison Blanche, un sondage Gallup plaçait Teddy en tête des espoirs démocrates pour 1972. Déjà, les Mad Men s’employaient à créer et enjoliver le mythe du « dernier frère », l’héritage à pérenniser et la légitimité du pouvoir à recouvrer. C’était à croire que la présidence était la propriété irréfragable des Kennedy et que la mission de Teddy consistait à reprendre le bien familial des mains de l’usurpateur. Time Magazine n’était nullement gêné de célébrer en Teddy le « champion lumineux qui n’avait pas de sang sur les mains ».

Du sang sur les mains, Nixon qui venait à peine d’entrer à la Maison Blanche n’en avait pas plus que Teddy. Écarté des affaires depuis huit ans, il n’était en rien responsable du drame vietnamien ou des problèmes qui déchiraient de l’intérieur la société américaine. Mais lui, on le traînait dans la boue. Sans même se donner la peine de vérifier les faits, quasiment par réflexe convenu. De nouveau ce « double standard » véhiculé par la presse, de nouveau l’émergence d’un Kennedy qu’on magnifiait sans raison et qu’on portait au pinacle avant l’heure. La menace était donc toujours présente, tel un rappel cuisant de ses déconvenues passées.

Peut-être Nixon éprouvait-il des difficultés, comme le prétendront avec condescendance quelques belles âmes, à faire la distinction entre scepticisme et malveillance. Compte tenu des formidables campagnes de dénigrement qu’il avait déjà subies, il avait cependant quelques excuses à faire valoir. L’injustice tenace à son endroit, avivée par la hantise d’un retour des Kennedy, rares étaient ceux qui auraient pu y résister. Nixon n’avait nul besoin d’être paranoïaque pour la ressentir. Comment ne pas prendre certaines critiques pour des attaques personnelles ? Comment vivre avec équanimité la récurrence d’un passé qui avait d’autant plus de mal à passer que certains travaillaient ouvertement à le restaurer ? Comment accepter sans broncher la guimauve du troisième acte – après 1960 puis 1968 – d’une saga dynastique que les thuriféraires de service s’apprêtaient à resservir au public américain?

Extrait du livre de Georges Ayache, "La Chute de Nixon", publié aux éditions Perrin

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