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C’est en Asie que les stratégies de développement se sont le plus appuyées sur l’industrie, et c’est là que la pauvreté a le plus diminué.

Modèle de développement

La mondialisation mauvaise pour les pauvres des pays pauvres ? Cette étude grandeur nature a la réponse

L'une des principales conséquences de la mondialisation, souvent décriée, est la délocalisation des usines vers les pays en développement afin de réduire les coûts de production. Une récente étude menée par deux économistes anglo-saxons en Ethiopie a voulu montrer les effets de ces emplois manufacturiers à bas salaires issus de ces délocalisations sur le niveau de vie et la santé des travailleurs, mais également sur l'économie en général.

Jean-Marc Siroën

Jean-Marc Siroën

Jean-Marc Siroën est économiste. Il enseigne actuellement à l’université Paris Dauphine et est professeur au sein du département Master Sciences des Organisations. Il est spécialiste d’économie internationale. Il participe également au programme de recherche Nopoor, financé par l'Union européenne, sur les politiques de lutte contre la pauvreté. 

 

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Atlantico : Les économistes Chris Blattman (Université de Chicago) et Stefan Dercon (Université d'Oxford) ont réalisé une étude sur treize mois en Ethiopie (voir ici), demandant à cinq entreprises d'embaucher des personnes réparties en trois groupes distincts constitués aléatoirement, afin de mesurer les effets des emplois manufacturiers à bas salaires sur le niveau de vie et la santé des travailleurs, mais également sur l'économie des pays en développement. En l'état actuel, que sait-on sur ces effets ? 

Jean-Marc Siroën : Certains pays ont pu se développer grâce à leurs matières premières agricoles, minérales ou énergétiques. Ils ont bénéficié de la hausse de leurs prix dans les années 2000, mais doivent affronter aujourd’hui les conséquences de leur baisse. Beaucoup de pays asiatiques, le Japon d’abord, les dragons ensuite, puis la Chine, et plus récemment le Bangladesh, le Vietnam ou l’Inde, ont adopté un modèle de développement fondé sur l’industrialisation mais à partir d’un niveau de productivité faible, reflété dans des salaires très bas. Cette stratégie a permis d’absorber une main d’œuvre sous-employée et souvent miséreuse, dans les villes mais surtout dans les campagnes, et d’accroître la productivité agricole. Au fur et à mesure que ces excédents se résorbaient et que la productivité s’améliorait, les salaires ont augmenté ce qui exige d’ailleurs une reconversion des industries à bas salaires. La Chine est parvenue à ce stade alors que les pays africains, comme l’Ethiopie, en sont encore à leur phase initiale, où la compétitivité de l’industrie ne peut être acquise qu’à partir de coûts salariaux extrêmement bas, peut-être trop il est vrai, par rapport à la productivité. 

L'étude conclut que les emplois manufacturiers à bas salaires n'ont pas d'effets bénéfiques notables sur le niveau de vie des travailleurs. Pour quelles raisons ?

Ce résultat est moins inattendu qu’il n’y parait. Les individus se dirigent vers les activités qui leur assurent le moins mauvais niveau de vie. Si l’industrie verse des revenus supérieurs à d’autres activités, les individus se dirigent massivement vers ces emplois ce qui provoque la baisse des salaires et la hausse des revenus alternatifs. Certes, cet arbitrage fonctionne plus ou moins bien, mieux en milieu urbain que dans les campagnes où les alternatives sont plus restreintes. Il aurait d’ailleurs été intéressant de comparer le niveau de vie des ouvriers à celui des employés agricoles. La méthode "aléatoire" de Blattman et Dercon, aujourd’hui très prisée des économistes, ne permet pas d’extrapoler un contrefactuel pertinent qui nous dirait si la situation des individus aujourd’hui employés dans l’industrie aurait été meilleure si l’Ethiopie n’avait pas d’industrie. Dans ce cas, on peut supposer que l’excédent de main d’œuvre qui en découlerait conduirait plutôt à des salaires et des niveaux de vie plus bas dans l’ensemble de l’économie. 

Outre les effets de ces emplois manufacturiers à bas salaires sur le niveau de vie, l'étude a également mesuré leurs effets sur la santé des travailleurs. Il en ressort notamment que travailler dans le secteur manufacturier augmente les risques sanitaires de 28%. Dans quelle mesure est-il possible de réduire les risques sanitaires liés à ces emplois manufacturiers mis en évidence par l'étude ? Que penser de l'avis de certains économistes qui affirment que la régulation de ces emplois, relativement à ce risque sanitaire, risque d'entraîner des coûts opérationnels additionnels, et ainsi de limiter les opportunités d'embauche ?

D’une manière générale, et pas seulement dans les pays en développement, l’industrie nuit davantage à la santé que les emplois de bureau, et même dans les pays industriels l’espérance de vie des ouvriers est plus faible que celle des bureaucrates. Rappelons-nous du scandale de l’amiante ! Mais dans un pays comme l’Ethiopie, il convient plutôt de comparer la situation sanitaire de l’industrie à celle des secteurs agricoles (près de la moitié du Pib) et miniers. Le résultat n’est pas acquis. Il est vrai que les pays en développement, et pas seulement dans l’industrie, peuvent se livrer à un "dumping" sanitaire car la sécurité a un coût que les firmes cherchent à réduire à un niveau qu’on doit considérer comme inacceptable. D’autant plus qu’il s’agit d’une vision à court terme car, sur le long terme, l’amélioration de la productivité implique des travailleurs en bonne santé et rassurés sur leurs conditions de travail. La concurrence internationale peut inciter à une course vers le bas qui doit être contrée par des normes internationales, des labellisations crédibles, l’action de la société civile notamment sur les firmes multinationales qui sont souvent les employeurs. On peut regretter que les traités commerciaux négligent souvent cet aspect.  

Malgré le manque d'attractivité de ces emplois manufacturiers en termes de salaires et de santé, pourquoi l'étude ne préconise-t-elle pas, en conclusion, une limitation de ce type d'emplois ? Qu'apportent-ils réellement à l'économie d'un pays en développement ? Sont-ils réellement créateurs de richesses ?

Je ne crois pas qu’il y ait un manque d’attractivité des emplois manufacturiers. Pour schématiser, disons que tout se passe comme si le dernier ouvrier embauché recevait un salaire (et un emploi relativement sûr et stable) qui lui donne une satisfaction équivalente à celle que lui procurerait un emploi alternatif (s’il existe !). Mais pour tous les ouvriers qui l’ont précédé, l’emploi industriel est préféré…. 

Les auteurs reconnaissent les limites de leur étude et de la méthode utilisée. Ce n’est pas parce que les salaires industriels n’améliorent pas le niveau de vie par rapport à une occupation alternative que ce niveau de vie se maintiendrait sans industrie ! Tout ce que l’on sait sur le développement confirme que c’est par l’industrialisation, éventuellement associée aux services qui lui sont liés, que les pays peuvent améliorer le niveau de vie de leur population. C’est en Asie que les stratégies de développement se sont le plus appuyées sur l’industrie, et c’est là que la pauvreté a le plus diminué.

Certes, l’industrialisation des pays en développement accélère la désindustrialisation des pays avancés, mais ce constat ne doit pas nous conduire à tenter de les convaincre que l’industrie n’est pas une bonne chose pour eux !

Pour quelles raisons les personnes dans les pays en développement continuent à accepter ce type d'emplois en dépit de leur faible impact sur les salaires et des risques sanitaires associés ? Quelles mesures seraient à mettre en oeuvre pour aider les personnes acceptant ces emplois manufacturiers à bas salaires par dépit ou nécessité, alors qu'elles voudraient et pourraient occuper d'autres postes, notamment dans le secteur des services, ou bien développer leur propre entreprise ?

Mais je ne crois pas que pour la population considérée, il existe une alternative meilleure, sauf à démontrer l’existence de travail forcé (ce qui peut être le cas dans certains pays) ! Les services eux-mêmes sont très largement induits par l’industrie. Certes, l’entrepreneuriat est un facteur de dynamisme qui doit être favorisé. Il n’est pas sûr, néanmoins, qu’à l’exception, peut-être, de son créateur – si on en croit l’étude  les employés de cette nouvelle entreprise améliorent leur situation, d’autant plus qu’elle a toutes les chances de se situer dans le secteur informel encore moins régulé que le secteur industriel formel.

Parmi les trois groupes du panel constitué au hasard par Chris Blattman et Stefan Dercon, l'un d'entre eux s'est vu attribuer une somme d'argent, ainsi que 5 jours de formation, en vue, pour les participants, de créer leur propre entreprise. C'est au sein de ce groupe que les effets les plus bénéfiques sur la hausse des revenus ont été observés. Doit-on en conclure que les pays en développement ont intérêt, pour augmenter le niveau de vie de leur population, de favoriser l'entrepreneuriat au détriment du secteur industriel/manufacturier ? 

Sûrement pas au détriment, mais certainement en complément. Les entreprises qui seraient créées auront d’ailleurs toutes les chances d’avoir l’industrie comme client : transport, maintenance, services informatiques, etc. Brider l’industrie, c’est bloquer le développement de l'entrepreneuriat.

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