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Le président de la République, Emmanuel Macron, et le dirigeant chinois, Xi Jinping.
©LUDOVIC MARIN / AFP

Piège ou occasion à ne pas rater ?

La France doit-elle saisir la main tendue par Xi Jinping ?

Lors d’un appel téléphonique, le vendredi 26 février, le président chinois a proposé à Emmanuel Macron d’avancer de concert sur plusieurs fronts communs, à commencer par le plan d’investissement chinois en Europe.

Emmanuel Lincot

Emmanuel Lincot

Professeur à l’Institut Catholique de Paris, spécialiste de l’histoire politique et culture de la Chine contemporaine, Emmanuel Lincot est Chercheur-associé à l’Iris. Son dernier ouvrage Chine, une nouvelle puissance culturelle ? Sharp Power et Soft Power 

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Atlantico : Lors d'un appel téléphonique du 25 février dernier, Xi Jinping a proposé à Emmanuel Macron de renforcer la coopération franco-chinoise, notamment sur la question de l'aide internationale aux pays les plus pauvres (notamment en Afrique) pour faire face à la pandémie de Covid-19. Cette proposition est-elle une main tendue engageante pour les relations franco-chinoises ?

Emmanuel Lincot : Elle est très nécessaire et nous devons nous en féliciter. Le risque désormais dans ce contexte extrêmement tendu entre la Chine et les Etats-Unis, est que nous fermions la porte à toutes formes de négociation avec la Chine. Ce serait plus qu’une erreur, une faute. Nous ne devons jamais oublier que la France s’adresse librement à qui elle veut, quand elle veut. Faisons preuve de discernement : nous ne nous adressons pas tant au Parti Communiste et son dirigeant - lesquels sont mortels - mais bien à la Chine et au peuple chinois. Les hommes passent, les pays demeurent. Cela étant dit, Emmanuel Macron a échangé avec son homologue Xi Jinping à cinq reprises depuis le commencement de la pandémie. C’est un privilège rare et qui montre malgré les très nombreux différends qui les opposent, sur la question tout particulièrement des droits de l’homme, que le dialogue se poursuit. Cette relation précieuse s’avère utile à l’ensemble de la communauté internationale. Elle peut être aussi l’amorce d’une désescalade des tensions qui opposent l’Occident à la Chine. Cultivons la. La négociation doit être constante. C’est le fondement de la diplomatie. Pour éradiquer la pandémie, une coopération est absolument indispensable. Le retour à une situation normale ne peut être envisagé sans que la vaccination ne se soit étendue à l’ensemble des pays du monde, les riches comme les pauvres, africains notamment. 

Les deux présidents ont également parlé de renforcer leur coopération à travers le pacte d'investissement entre la Chine et l'UE : ces deux pôles peuvent-ils pour vous devenir les "deux grands pouvoirs" du monde multipolaire, selon l'expression de Xi Jinping ?

On assiste depuis la pandémie à une accélération du découplage entre les intérêts stratégiques d’une part et les intérêts économiques de l’autre. Nul ne peut se fermer à des investissements pourvu qu’ils contribuent à une relance économique. Les mois qui viennent vont être très durs tant en Chine qu’en Union Européenne et plus particulièrement en France où le « quoiqu’il en coûte » ne pourra être éternellement maintenu. Historiquement, nous l’avons oublié, mais la France a été victime en 1832 d’une terrible épidémie du choléra. Ses conséquences à la fois sociales et politiques ont été dévastatrices. Nous devons éviter le pire. La Chine n’est pas moins confrontée à des difficultés sérieuses et je me suis plus d’une fois exprimé à ce sujet dans vos colonnes. Xi Jinping depuis son discours de Davos n’a cessé de tancer les dirigeants européens de coopérer avec lui mais dans une approche profondément asymétrique tout en maintenant des conditions protectionnistes drastiques bloquant l’accès au marché chinois. Pourquoi cette insistance du dirigeant chinois ? Parce que l’Union Européenne, à la différence des Etats-Unis, reste relativement accessible à ce jour aux entreprises chinoises. C’est une opportunité que nous devons savoir monnayer pour chaque secteur d’activités.

Quel est l'intérêt stratégique de Xi Jinping à faire cette proposition à la France ?

Il cherche des recours. L’Allemagne lui est de plus en plus hostile, Huawei se voit marginalisé du marché européen...Nous avons affaire à un dirigeant acculé et c’est dangereux. Ce que l’on peut craindre, c’est que les déclarations de Xi Jinping se limitent à des effets de rhétorique. On peut y voir aussi une manière de vouloir diviser les Occidentaux entre eux et, selon la formule consacrée, « faire du bruit  à l’est et frapper à l’ouest ». Au vu de la conjoncture, on pourrait voir dans la détérioration des relations sino-australiennes d’une part, et le fait de privilégier la relation franco-chinoise de l’autre la manifestation, en l’occurrence, du contraire. Sachons en bénéficier par des initiatives débouchant sur des réalisations concrètes. Il existe des régions du monde où nous pouvons coopérer avec la Chine. L’Asie centrale en est une et nous ne devons pas confier aux seuls Chinois l’apanage des Nouvelles Routes de la Soie. 

Quels sont les risques pour la France à saisir cette main tendue par la Chine ?

Il faut apprécier l’intelligence des situations. Ne nous fermer à aucune porte tout en restant vigilant sur la nocivité du régime chinois comme dictature. Nous devons redécouvrir deux vertus cardinales et propres à la stratégie: l’opportunisme et la ruse. Sans oublier de construire l’avenir. Et nous ne pouvons l’envisager sans rivaux avec lesquels nous devons apprendre à coopérer dans des domaines lucratifs, utiles à notre pays. Mais ne nous méprenons plus: nous ne changerons pas la Chine ni son régime. A chacun son histoire. La notre s’écrit au futur.  

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