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La disruption en actes : comment l’élection d’Emmanuel Macron est devenue le symbole de la volatilité de l’électorat

Pascal Perrineau publie "Le grand écart" aux éditions Plon. La France vit-elle un changement profond de son paradigme démocratique ? Les vieux partis politiques ont presque disparu. Pascal Perrineau prend ici la mesure de l'état de santé démocratique du pays. Extrait 1/2.

Pascal Perrineau

Pascal Perrineau

Pascal Perrineau est professeur des Universités à Sciences Po. Il est l'auteur de Cette France de gauche qui vote FN (Paris, Le Seuil, 2017), à paraître le 1er juin. 

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En 2017, la France est passée d’une situation où la vie politique était encore organisée par le clivage entre la gauche et la droite à une polarisation tout à fait différente. Gauche et droite connaissent une diversification de plus en plus importante sans qu’aucune famille politique se dégage comme trait d’union. Des candidats s’étant affranchis des affiliations traditionnelles prétendent jouer les premiers rôles. S’ajoute à cela l’autonomie croissante des électorats devenus de fait plus mobiles et plus imprévisibles. Ainsi, des électeurs incertains évoluent dans un paysage politique lui‑même de plus en plus incertain. La mobilité des électeurs nourrit celle du système d’offre politique qui lui‑même alimente les itinérances politiques des  premiers. 

Des électeurs qui s’affranchissent

Les électorats ont des ancrages de plus en plus composites, et la fidélité n’est plus considérée comme une condition du vote par nombre d’électeurs. Ainsi, au premier tour de l’élection présidentielle de 2017, l’électorat d’Emmanuel Macron rassemble tout à la fois des électeurs de gauche, de droite et du centre : 46 % des électeurs macroniens avaient voté en faveur de François Hollande cinq ans plus tôt, 17 % avaient choisi Nicolas Sarkozy, 16 % François Bayrou, 21 % avaient voté pour d’autres candidats ou n’étaient pas inscrits. Même dans l’univers beaucoup plus homo‑ gène du lepénisme, la mobilité électorale est une réalité. Parmi les électeurs ayant voté pour Marine Le Pen au premier tour de l’élection présidentielle de 2017, 59 % confirmaient leur vote de 2012, mais 15 % avaient choisi Nicolas Sarkozy, 7 % François Hollande et 19 % avaient sélectionné d’autres candidats ou n’étaient pas inscrits. Ainsi, la mobilité recompose‑t‑elle d’une élec‑ tion à l’autre le profil politique des électorats. 

Cette volatilité est également importante dans le temps court de la campagne électorale. Le choix électoral se façonne de plus en plus durant la campagne et parfois dans la dernière ligne droite des jours qui précèdent le scrutin. Au premier tour de l’élection présidentielle de 2017, moins d’un électeur sur deux (48 %) avait choisi son candidat longtemps à l’avance, un sur quatre (25 %) s’était décidé pendant la campagne et 27 % avaient hésité jusqu’au dernier moment. En 2012, les choix durant la campagne et de dernier moment n’avaient concerné que 40 % des électeurs. Les hésitations et les changements de choix ne cessent donc de progresser. La constitution de l’électorat d’Emmanuel Macron est à cet égard très symptomatique : 65 % des électeurs ont fait leur choix pendant la campagne ou au dernier moment, privilégiant l’image du candidat et la manière dont ils appréciaient sa campagne et non leurs ancrages politiques. 

Le clivage entre la gauche et la droite, qui avait animé l’essentiel des combats présidentiels passés, a donc peu à peu disparu et perdu largement de son sens pour les électeurs. Interrogés en mars 2019, 54 % des Français disaient que le clivage gauche‑droite devait être dépassé, 20 % qu’il ne devait pas être dépassé, 26 % se réfugiant dans la non‑réponse. Parmi les électeurs ayant voté en faveur d’Emmanuel Macron, la nécessité du dépassement était soutenue par 77 % d’entre eux. Mais même dans les électorats des candidats dont l’ancrage à gauche ou à droite restait assuré, le constat était le même : pour 55 % des électeurs de Benoît Hamon, 52 % de ceux de François Fillon, 50 % de ceux de Marine Le Pen, enfin, pour 47 % de ceux de Jean‑Luc Mélenchon. Le clivage autour de la mondialisation et de l’ouverture à la globalisation s’est en revanche de plus en plus imposé. Les deux candidats représenta‑ tifs de la traditionnelle opposition entre la gauche et la droite (Benoît Hamon et François Fillon) furent nettement battus, ne rassemblant à eux deux que 26,4 % des suffrages. En revanche, c’est autour des enjeux de la globalisation que l’opposition entre Emmanuel Macron et Marine Le Pen s’est structurée. 

La période des deux années qui ont suivi la victoire d’Emmanuel Macron n’a permis la résurgence d’aucun des deux grands courants qui animaient la vie politique française depuis plus de deux siècles. La réforme du code du travail et celle de la SNCF ont certes donné un espace à la gauche et à la protestation syndicale. C’est à ce moment‑là que Jean‑Luc Mélenchon est apparu dans les enquêtes d’opinion comme le meilleur opposant à Emmanuel Macron. Mais la mobilisation de cette gauche protestataire est restée faible, et le train des réformes a poursuivi son cours. En 2018, l’augmentation prévue des taxes sur le carburant provoque une vague imprévue de mécontentements et une mobilisation sociale d’un nouveau type : le mouvement des Gilets jaunes. Gauche et droite seront complètement désarçonnées par cette mobilisation échappant à toute catégorisation politique et sociale. Elles hésiteront entre tentatives de récupération et méfiance. Le mouvement, fort d’un soutien d’opinion, ira jusqu’à faire vaciller le pouvoir et montrera que le terrain des mobilisations sociales est touché par une disruption de même ampleur que celle qui avait marqué en 2017 le paysage électoral et politique. Pour l’instant, cette disruption électorale se fait surtout par le haut (élections présidentielle et européennes), mais ne plonge pas ses racines profondément au sein des territoires où résistent encore les courants classiques de la gauche et de la droite. On verra lors des élections locales de 2020 et 2021 (municipales de 2020, départementales et régionales de 2021) si la disruption s’étend aux territoires. Pour le moment, les principales forces de la disruption électorale n’ont pas beaucoup de relais locaux. Il en était de même en 1958 avec le courant gaulliste, et il fallut plusieurs années pour que celui‑ci s’enracine dans les communes et les départements. Les deux années qui viennent nous diront ce qu’il en est pour La République en marche, le Rassemblement national et l’écologie politique. Le mouvement d’en bas viendra‑t‑il rencontrer le mouvement d’en haut qui, lui, est indéniable depuis trois ans ? 

Même s’il faut prendre avec beaucoup de précautions les intentions de vote à une élection présidentielle qui se tiendra en 2022, une enquête réalisée fin mai 2019 donne une idée du rapport de forces actuel. Les trois candidats qui arrivent en tête sont tous issus de la disruption politique. Les représentants des partis traditionnels de la gauche et de la droite sont relégués dans un rôle de spectateurs d’un conflit présidentiel qui ne leur appartient plus. Emmanuel Macron rassemble 30 % des intentions de vote devant Marine Le Pen (28 %) et Yannick Jadot (12 %). Tous les candidats représentatifs de la gauche et de la droite sont en dessous de la barre des 10 % : Jean‑Luc Mélenchon (9 %), Laurent Wauquiez (8 %), Olivier Faure (4 %). Leurs électorats de référence sont considérablement affaiblis : Jean‑Luc Mélenchon ne retrouverait que 54 % de ses électeurs de 2017, Olivier Faure 27 % des électeurs de Benoît Hamon, Laurent Wauquiez 33 % de ceux de François Fillon. Du strict point de vue de la comptabilité des voix et des transferts de voix, la disruption politique semble toujours à l’œuvre. 
Les nouveaux électeurs ne sont pas revenus à leur camp politique d’origine et continuent  d’explorer les voies du renouvellement de l’offre politique telles qu’elles se sont ouvertes en 2017 et dans les années qui ont suivi.

Extrait du livre de Pascal Perrineau, "Le grand écart", publié aux éditions Plon. 

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