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Crimée Russie Vladimir Poutine
©YURI LASHOV / AFP

Bonnes feuilles

La Crimée : le territoire du subconscient russe

Sergeï Medvedev a publié "Les quatre guerres de Poutine, Ce que la Russie nous prépare" aux éditions Buchet Chastel. La Russie de ce début du XXIe siècle mène quatre combats. Sergeï Medvedev nous livre une analyse lucide de la situation de la Russie et du futur qu'elle nous réserve. Extrait 1/2.

Sergeï Medvedev

Sergeï Medvedev

Sergeï Medvedev est né en 1966. Historien spécialiste de la période postsoviétique, son travail s'enrichit des apports de la sociologie, de la géographie et de l'anthropologie de la culture.

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Cela a commencé comme une farce, avec la « loi sur le bruit du pas des chats » (ainsi qu’a été baptisée la loi interdisant le tapage nocturne adoptée à Saint-Pétersbourg) et le retour du port de l’uniforme à l’école, les agissements de Vitali Milonov et d’Elena Mizoulina, députés de la Douma devenus de comiques défenseurs de la morale, l’ouverture d’une chaire de théologie au sein du MIFI, l’une des meilleures universités dans le domaine des sciences dites « dures ». Au début, cela semblait absurde, grotesque, comme une sorte de trolling, à l’instar de toutes ces patrouilles de Cosaques, ces bénédictions de fusées, ces interdictions d’expositions et de spectacles exigées par des groupes de pression orthodoxes. Lorsque, en 2012, on a intenté un procès aux Pussy Riot et voté la « loi Dima Iakovlev » interdisant l’adoption des orphelins russes par les couples étrangers, ainsi que la loi sur l’interdiction de la propagande gay, la situation avait tout l’air de s’aggraver, mais il était encore permis d’espérer que l’obscurantisme n’était qu’une technologie politique, une action de propagande à usage interne, une mesure d’intimidation à l’encontre de la société après les manifestations de l’hiver 2011-2012 à Moscou.

De l’extérieur, la Russie paraissait être un pays autoritaire comme un autre, qui exerçait les pressions d’usage sur ses médias et ses opposants, mais respectait globalement les règles du jeu internationales, favorisant les IPO, attirant les investisseurs, se préparant à accueillir les JO à Sotchi ou s’exprimant au Conseil de l’Europe et à l’ONU. Les violations des droits humains étaient mollement critiquées, mais on pouvait s’entendre avec Moscou sur les questions internationales, la Syrie, par exemple. Le pragmatisme politique régnait, et Poutine donnait l’impression de « quelqu’un qui sait où il a placé son argent ». Politique intérieure et politique extérieure ne se mélangeaient pas : chez soi, les « agrafes spirituelles » (pour reprendre l’expression de Vladimir Poutine désignant les valeurs traditionnelles) ; ailleurs, les notations financières, le gazoduc Nord Stream, l’ami Gerhard et l’ami Silvio.

Et puis, subitement, la digue s’est rompue, et les eaux troubles de la politique intérieure russe se sont déversées à l’extérieur, entraînant la Russie dans l’aventure criméenne, hors des limites du droit international, et, partant, dans une nouvelle guerre froide contre l’Occident. Notre produit domestique russe, les « agrafes spirituelles », est devenu un principe de politique étrangère. Les fantaisies eurasiennes du philosophe Alexandre Douguine, le kitsch patriotique de l’écrivain Alexandre Prokhanov, la géopolitique fruste de nos académies militaires dirigées par des généraux en retraite, toutes ces élucubrations trash se sont d’un seul coup transformées en idées mainstream. Il en a résulté une guerre réelle, l’intervention en Ukraine, et des menaces nucléaires à l’encontre de l’Occident venues du vice-président du gouvernement Dmitri Rogozine et du présentateur Dmitri Kisselev. Au cocasse « bruit du pas des chats » a succédé le grincement des chenilles des chars.

Au cours des trois semaines qui ont séparé Sotchi et le référendum sur le statut de la Crimée, le 16  mars  2014, la Russie, hôtesse empressée et victorieuse des Jeux olympiques, a contrevenu à toutes les règles, prête à jouer sa réputation et la stabilité mondiale pour s’emparer d’une presqu’île rocheuse de la mer Noire. Le 16 mars, le jour de l’annexion, la Russie s’est élancée pour passer en une foulée le point de non-retour : d’un seul geste, elle a mis fin au projet de normalisation et d’intégration au monde globalisé qui avait débuté un quart de siècle plus tôt, en 1989, avec le départ d’Afghanistan et la chute du mur de Berlin. Elle s’est alors retrouvée dans un monde nouveau, en possession d’un territoire annexé, mais hors des règles, des garanties et des principes du droit international. Par son caractère imprévu, ses dimensions et ses conséquences possibles, cette transformation assourdissante peut être comparée à l’effondrement de l’URSS.

Nul besoin de chercher une base rationnelle ou les limites d’un système pour expliquer ce bouleversement : le moteur s’est dissocié du vilebrequin et on ignore ce que cela peut encore entraîner. Pour le comprendre, plutôt que des spécialistes de géopolitique comme Kissinger ou Brzeziński, on convoquera des philosophes et écrivains russes comme Fiodor Dostoïevski ou Nikolaï Danilevski. La politique russe n’est plus aux mains du cadre de Gazprom propriétaire d’une villa à Antibes (il est justement en train de s’y rendre en jet privé pour sauver ses actifs), mais du tchékiste orthodoxe qui se vante d’avoir lu le philosophe monarchiste de l’émigration Ivan Iline. Trop longtemps, nous n’avons prêté aucune attention à la rhétorique revancharde du « monde russe », et voilà que ce monde débarque chez nous dans des BTR.

Une révolution jungienne s’est produite : l’inconscient collectif, l’archétype et le mythe ont définitivement triomphé dans la politique russe. L’irrationnel, d’abord utilisé par des « trollers » et des conseillers en stratégie politique, a peu à peu pénétré au cœur même de la politique, pour s’y substituer jusqu’à devenir le prisme à travers lequel le Kremlin voit le monde. Le discours s’est emparé du sujet et a fait surgir de nouvelles formes de politique, idéologiques et messianiques. Comme l’écrit l’essayiste Alexandre Morozov  : « Les notions de profit, de marchandage, d’échange, de coopération, d’institutionnalisation, l’idée traditionnelle de “politique des intérêts”, et, plus généralement, tout le discours de “realpolitik”, cèdent du terrain au risque, à l’héroïsme, au suicide glorifié et au “fatum”. Tout sacrifice, et même la “catastrophe finale”, ne saurait convaincre les instigateurs d’une telle politique de son absurdité. »

La Crimée est devenue ce « fatum », ce moment de vérité, de fusion, où se rejoignent les leitmotivs de ces dernières années  : le ressentiment post-impérial et la fierté blessée, comme dans le film Brat 2 (« Frère 2 ») d’Alekseï Balabanov (dont le héros crie à des Ukrainiens : « Salopards, je vous tiendrai pour responsables de Sébastopol ! »), la soif de revanche et la chasse aux « fascistes » dans les pays voisins, le complexe d’infériorité (« L’Amérique aurait le droit, et pas nous ? ») et les ambitions mondiales. En Crimée, ce concentré de complexes et de peurs est arrivé à saturation, et le nouveau régime russe y a cristallisé sa doctrine. Dans le même temps, s’est territorialisé l’inconscient collectif qui, en investissant le mythe héroïque de Sébastopol, s’est trouvé une place d’armes.

Aujourd’hui, la « ville héros » accueille un défilé de carnaval, où l’on aperçoit les principaux figurants du nouveau discours russe : le député Vitali Milonov et le chef des motards patriotes Alexandre Zaldostanov, alias « le Chirurgien », des Cosaques et des vétérans, Alexandre Prokhanov, qui encense « Poutine de Tauride », et des commentateurs extasiés qui parlent des « débuts de la Reconquista russe ». Puisant son inspiration dans le succès de Sotchi et imprégnée d’un nouveau messianisme, la Russie a décidé de réécrire les règles du jeu, de revoir l’architecture géopolitique héritée de 1991, voire de Yalta en 1945. Au vu de la faiblesse et des divisions de l’Occident, de la crise du leadership américain et de la pusillanimité de l’Union européenne, Moscou a décidé de jouer son vatout en lançant un défi à l’ordre mondial contemporain. Si la Russie s’est d’abord limitée à critiquer l’Occident et sa débauche morale, à établir un périmètre de sécurité contre les homosexuels et les libéraux, elle est désormais déterminée à repousser les frontières de l’Empire, sur la base des mêmes postulats conservateurs et moralisateurs dont elle s’est servie pour mettre de l’ordre chez elle.

La nouvelle croisade russe va-t-elle réussir ? Après tout, elle s’appuie sur un mythe romantique, et non sur un calcul raisonnable. Car c’est bien d’une impulsion irrationnelle qu’il s’agit, du fameux Blut und Boden allemand (« le sang et le sol »), qui vient de dresser des millions de Russes dans un élan de solidarité avec la Crimée, mais dont le fondement institutionnel et les ressources sont extrêmement ténus. À la différence de l’URSS stalinienne et de son socialisme, la Russie actuelle ne peut se prévaloir d’une idéologie séduisante qui lui permettrait de s’opposer au monde extérieur. L’analogie avec la révolution iranienne de 1979 ne fonctionne pas : Poutine n’est pas Khomeini, le patriarche Kirill n’est pas Khamenei, et l’orthodoxie moscovite n’a pas le potentiel de mobilisation de l’islam chiite. Il est tout aussi impossible de bâtir une Sainte Russie dans le pays sécularisé et urbanisé d’aujourd’hui que de construire un « monde russe » par la force des baïonnettes et de réunir une civilisation orthodoxe entendue dans le sens de Samuel Huntington – à moins que l’on considère ainsi le rassemblement des « terres russes ancestrales » de Crimée, de Transnistrie, d’Abkhazie et d’Ossétie du Sud.

L’histoire se répète toujours. Ce qui se passe actuellement en Crimée est le dernier acte du drame impérial de la Russie, qui continue à éliminer son héritage soviétique d’une façon tragicomique. Observer cet exorcisme peut donner des frissons, lorsqu’un froid sépulcral se met à souffler du Kremlin et que ressuscitent les esprits d’outre-tombe. Mais ce ne sont que des chimères, des ombres, des simulacres, comme ces cosaques déguisés ou ces motards orthodoxes. Pour l’instant, il fait nuit en Russie ; reste à patienter jusqu’au chant du troisième coq.

Extrait du livre de Sergeï Medvedev, "Les quatre guerres de Poutine, Ce que la Russie nous prépare", publié aux éditions Buchet Chastel.

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