La Corse et la France : un véritable mariage d’amour | Atlantico.fr
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Des manifestants brandissent le drapeau corse, en mars 2002 à Corte, lors d'un rassemblement d'étudiants et de militants nationalistes, pour la "défense de la langue corse".
Des manifestants brandissent le drapeau corse, en mars 2002 à Corte, lors d'un rassemblement d'étudiants et de militants nationalistes, pour la "défense de la langue corse".
©Olivier Laban-Mattei / AFP

Bonnes feuilles

La Corse et la France : un véritable mariage d’amour

Paul-François Paoli publie « France-Corse. Je t'aime moi non plus : Réflexions sur un quiproquo historique » aux éditions de L’Observatoire. Autrefois, jamais un Corse n’aurait osé dire qu’il n’était pas français. Aujourd’hui, cette objection ne se limite plus aux indépendantistes. Que s’est-il donc passé ?  La Corse française ? Jusque dans les années 1970, c’était une évidence. Mais cette époque est révolue et on a désormais l’impression que beaucoup de Corses sont Français malgré eux. Comment en est-on arrivé là ? Extrait 1/2.

Paul-François Paoli

Paul-François Paoli

Paul-François Paoli est l'auteur de nombreux essais, dont Malaise de l'Occident : vers une révolution conservatrice ? (Pierre-Guillaume de Roux, 2014), Pour en finir avec l'idéologie antiraciste (2012) et Quand la gauche agonise (2016). En 2018, il publie "Confessions d'un enfant du demi-siècle" aux éditions du Cerf et "L'imposture du vivre ensemble: Quelques points de repères" aux éditions de L'Artilleur. 

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Cela fait un certain temps déjà que le mariage d’amour est consommé entre la République française et la Corse, même si le contrat conjugal est maintenu formellement. Pour autant nous ne sommes pas nationalistes et ne croyons pas à un avenir de la Corse totalement dissocié de la France. La Corse est devenue française culturellement en plus de l’être administrativement. À quoi bon défaire le passé ? Il n’y a pas entre Corses et continentaux cette inimitié profonde qui a pu exister entre Bosniaques et Serbes ou Serbes et Croates. Un lien subsiste entre les Français et la Corse et entre les Corses et la France : une forme d’attachement comme il en existe chez ces vieux couples qui se sont beaucoup disputés après s’être trop aimés. Je n’ai personnellement jamais ressenti d’hostilité sur le continent en tant que corse. Le « racisme anti-corse » est rarissime, mais ce qui existe plus que jamais c’est l’impression d’une « irréductibilité » corse. La Corse démontre, s’il en était besoin, qu’une certaine vision de l’assimilation républicaine a vécu. On peut assimiler des individus, on n’assimile pas une communauté. Des centaines de milliers de Portugais, d’Espagnols, d’Italiens, de Polonais et de Yougoslaves sont devenus français parce qu’ils l’ont désiré, mais dès qu’une communauté revendique son identité à l’intérieur d’une nation, l’assimilation au sens strict devient un leurre. Un peuple en perte d’identité comme le peuple français ne peut « assimiler » une communauté comme la Corse. À quoi l’assimilerait-elle d’ailleurs puisque les « Français » se ressemblent de moins en moins ? Pour que l’assimilation opère, il faut désirer plus ou moins consciemment ressembler à ceux auxquels on s’assimile. En  1966, au cours de son voyage en Pologne, le général de Gaulle se réjouissait de rencontrer des Polonais qui ressemblaient à des Polonais, autrement dit à des Slaves. Et nous à qui ressemblons-nous désormais ? La France a toujours été diverse et hétérogène ethnoculturellement, mais cet argument dont certains comme Edgar Morin se servent pour justifier le multiculturalisme est justement celui qui justifie le mieux le besoin d’unité. C’est justement parce que nous sommes divers à la base que l’État doit tendre vers l’unité culturelle. C’est ainsi que depuis toujours la France s’est construite. Et si elle se déconstruit aujourd’hui c’est que les distinctions engendrées par des représentations et les modes de vie sont devenues trop fortes dans un pays où l’individualisme radical et le communautarisme identitaire marchent de pair. Or seule la culture au sens large et entier de civilisation, mœurs, langue, religion, art de vivre, peut unifier. L’école républicaine et la religion catholique ont eu, des générations durant, cette fonction plus ou moins explicite de faire se ressembler des Français venus de tous horizons. Et c’est ainsi sans doute que la guerre civile a été évitée en  1968. Car rien ne ressemblait plus à un père de famille communiste qu’un père de famille gaulliste.

Or dans ce travail d’unification, les valeurs républicaines ne suffisent pas justement parce qu’elles ne sont que des valeurs qui postulent en plus l’universalité. Comment pourrait-on s’assimiler à ce qui s’offre en partage à tous ? Il y a là une aporie qui est sidérante ! On ne s’identifie à quelqu’un qu’à condition qu’il se distingue d’autrui même si cette différence avec l’autre est en partie imaginaire. Pour qu’il y ait du « je » il faut bien qu’il y ait du « tu » ; et comment y aurait-il du « je » et du « tu » s’ils se confondent ? Si nous nous ressemblons tous, nous ne ressemblons à personne. C’est le sens de la formule célèbre de Mustafa Kemal  : « Nous les Turcs, nous ne ressemblons qu’à nous-mêmes. » Si je distingue un Arménien d’un Turc, c’est bien qu’ils m’apparaissent différents. Idem d’un Japonais et d’un Chinois, d’un Sénégalais et d’un Soudanais, d’un Géorgien et d’un Ukrainien, mais si tout le monde finit par se ressembler à travers un processus de créolisation générale, à qui ressemblerons-nous demain ?

Le quiproquo franco-corse renvoie donc aux Français cette question aussi urgente que dramatique et dramatique parce qu’urgente : êtes-vous encore une nation au sens où l’entendait Jean-Paul  II, pour  qui une nation existe « par et pour la culture » ? Ou êtes-vous devenu un agglomérat de populations disparates ? La culture française et la langue sont-elles encore en mesure de rassembler tant soit peu les habitants de ce pays que leur nationalité désigne comme français ? C’est de la réponse à cette question que dépendra, selon nous, la pérennité de la France dans un monde où la puissance économique française pèsera de moins en moins.

Extrait du livre de Paul-François Paoli, « France-Corse. Je t'aime moi non plus: Réflexions sur un quiproquo historique », publié aux éditions de L’Observatoire

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