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Fractures émotionnelles

La colère et la peur dominent les émotions des Français concernant l’état du pays. Mais ceux qui les ressentent ne sont pas du tout les mêmes

Dans la lignée de la séquence POP2017, Bruno Cautrès accompagne BVA pour suivre le quinquennat. Nous vous proposons de découvrir le billet de cette semaine.

Bruno Cautrès

Bruno Cautrès

Bruno Cautrès est chercheur CNRS et a rejoint le CEVIPOF en janvier 2006. Ses recherches portent sur l’analyse des comportements et des attitudes politiques. Au cours des années récentes, il a participé à différentes recherches françaises ou européennes portant sur la participation politique, le vote et les élections (Panel électoral français de 2002 et Panel électoral français de 2007, Baromètre politique français). Il a développé d’autres directions de recherche mettant en évidence les clivages sociaux et politiques liés à l’Europe et à l’intégration européenne dans les électorats et les opinions publiques.  En 2014 il a publié Les européens aiment-ils (toujours) l'Europe ? aux éditions de La Documentation Française.

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Interrogés les 18 et 19 novembre, quelques jours avant les dernières annonces d’Emmanuel Macron, les Français ressentent la situation avec un mélange de lassitude, d’inquiétude et même de colère. L’Observatoire de la politique nationale réalisé par BVA pour Orange et RTL enregistre ces tendances à l’aide de précieux indicateurs sur les émotions des Français. Sur une échelle de 0 à 10 qui mesure le moral des Français, la note moyenne est ainsi passée de 6.5 au début mai (fin du premier confinement)  à 6.7 début juillet puis a chuté à 6.1 en octobre et 5.8 aujourd’hui. C’est le plus bas niveau enregistré par l’indicateur BVA de moral des Français depuis le début du premier confinement !

L’enquête de BVA a également demandé aux personnes interrogées ce qu’elles ressentaient, à propos de la situation du pays : mesurée sur une échelle de 0 à 10 c’est la colère qui domine (note moyenne de 6.8 le mois dernier et de 6.4 en novembre), avant la peur (note de 5.9 le mois dernier et de 5.8 en novembre). Si l’on observe une légère diminution des émotions négatives entre octobre et novembre, on est bien loin d’une perspective d’espoir et d’apaisement : ni les perspectives dessinées par le chef de l’Etat, ni les découvertes en matière de vaccin contre la Covid-19 ne semblent infléchir la tendance à l’inquiétude, au pessimisme. La note moyenne sur l’échelle d’espoir est stable et de valeur relativement faible : 5.1 sur une échelle de 0 à 10, en novembre comme en octobre.

En analysant les relations entre les émotions ressenties à propos de la situation du pays et l’image d’Emmanuel Macron, on s’aperçoit du fort prisme émotionnel que la personnalité du chef de l’Etat déclenche dans les jugements sur son action. Selon les travaux des spécialistes de psychologie politique (George Marcus du Williams College aux Etats-Unis ou Pavlos Vassilopoulos de l’Université de York), les démocraties contemporaines seraient devenues celles du « citoyen sentimental » et du « citoyen émotionnel », la peur et la colère jouant un rôle majeur dans les choix politiques. Ils expliquent que ces émotions, définies comme des « processus mentaux complexes », ne jouent pas dans le même sens : la colère explique le vote extrême ou populiste tandis que la peur conduit à un vote plus conservateur.

Dans l’enquête BVA, on trouve de nombreux éléments qui attestent du rôle éminent des émotions. Si l’on range les personnes interrogées par ordre croissant de colère on voit qu’une forte polarisation émotionnelle sépare les électorats Macron, Hamon et Fillon ou Dupont-Aignan d’une part et les électorats Mélenchon et Le Pen d’autre part. C’est la polarisation entre électorats Macron et Le Pen qui est la plus forte. Si l’on fait de même avec le sentiment de peur, on retrouve cette polarisation mais c’est l’électorat de Nicolas Dupont-Aigan qui est le plus dominé par le sentiment de peur et s’oppose le plus à celui d’Emmanuel Macron.

Mises en relation avec l’image d’Emmanuel Macron, les émotions déclarées par les personnes interrogées nous montrent un autre visage des « fractures françaises » : celles-ci ne sont pas que sociologiques, culturelles ou géographiques. Elles sont également émotionnelles. Lues à travers les verbatims de la question ouverte posée par BVA à propos d’Emmanuel Macron, les « fractures émotionnelles françaises » sont impressionnantes : ce sont de véritables gouffres qui séparent les univers sémantiques de ceux qui sont apeurés ou pas, de ceux qui sont sous l’effet de la colère ou non.

Prenons le cas de ceux qui ressentent le moins la peur : il s’agit de personnes pour lesquelles l’opinion à propos d’Emmanuel Macron est en général « plutôt positive » ou « très positive ». Si l’on ne retient que les 27 personnes interrogées qui occupent la marche la plus basse de l’échelle de peur (note 0) on rencontre parmi eux des opinions très positives vis-à-vis d’Emmanuel Macron. C’est notamment le fait qu’il « tient bon » qui est fortement souligné : « il ne s'est pas démonté », « les autres candidats n’auraient notamment pas fait mieux face au covid », « il est réactif et dans la galère du covid je ne sais pas qui aurait fait mieux », « depuis qu'il est président il a de sacrées épreuves à gérer ». Ce répertoire de mots souligne le courage dans l’adversité du chef de l’Etat. A cette image d’un Emmanuel Macron qui tient bon, vient s’ajouter celle d’un Président qui malgré toutes les épreuves maintient son cap : « pour le moment il tient ses engagements » nous dit un retraité sympathisant LR et qui voté pour François Fillon puis Emmanuel Macron. Les verbatims des réponses à la question ouverte sur l’image d’Emmanuel Macron sont ici assez brefs, caractérisés par un vocabulaire très resserré autour de la figure du Président courageux face aux crises et qui sait se corriger ou s’améliorer.

A l’exact opposé se situent ceux qui sont le plus sous le coup de la colère. Leurs opinions sont les plus violemment négatives et les plus loquaces sur Emmanuel Macron. Si l’on ne retient que les opinions des trente répondants qui occupent la note la plus extrême (la note 10) sur l’échelle de colère, leurs réponses sont en moyenne longues de 29 mots. Certaines de ces réponses dépassent même les 100 mots. On dit que la colère rend aveugle, mais visiblement elle ne rend pas muet ! Le vocabulaire comme la tonalité des opinions exprimées par les Français les plus en colère attestent d’une exaspération qui va bien au-delà de l’emportement : la colère se mêle à l’indignation pour tourner en une forme de rage, de fureur même, à propos d’Emmanuel Macron. La gestion de l’épidémie n’est ici presque pas évoquée ou si elle l’est c’est pour mieux souligner « l’incompétence » d’un Président qui, pendant la crise, « néglige les ouvriers, nous endette ».

La colère exprimée à son niveau le plus intense déborde en une forme de détestation vis-à-vis du chef de l’Etat décrit comme « un beau parleur », un « manipulateur ». Même atténuée chez ceux qui perçoivent une lueur d’espoir dans la situation, cette colère tournée contre Emmanuel Macron finit toujours par éclater : « je ne me souviens pas d'avoir eu un président qui méprisait aussi ouvertement ses concitoyens » déclare une femme de plus de 50 ans, employée dans le secteur public qui n’est proche d’aucun parti, s’est abstenue ou a voté blanc en 2017 et se situe à la fois au plus haut de l’échelle de colère et de celle de l’espoir. Elle personnalise sa colère vis-à-vis d’Emmanuel Macron et parle de « ce mépris, ce dédain (…) qui ont transformé ce jeune premier (…) en un personnage détestable ». On trouve cette immense colère tournée contre le chef de l’Etat très présente également dans l’électorat de Marine Le Pen.  

Tout se passe donc comme si, malgré le regain de popularité enregistré par le chef de l’Etat (sa popularité s’établit à 42%, en stabilité par rapport au mois d’octobre mais en progrès de 4 points depuis septembre), les lignes de clivages à propos d’Emmanuel Macron s’étaient transformées en une formidable polarisation émotionnelle. La gestion de la pandémie a consolidé les jugements préalablement positifs sur Emmanuel Macron mais elle n’a pas fait bouger en profondeur les lignes dans l’électorat préalablement négatif sur le chef de l’Etat. Les conséquences douloureuses de la crise dans les populations les plus exposées au risque du chômage et de la précarité poseront à Emmanuel Macron une question stratégique fondamentale dans la perspective de 2022 : un second mandat pour quelle incarnation, pour quelle ligne directrice et, au fond, pourquoi faire ? Reprendre les réformes laissées en l’état en mars 2020 et le cours de la « révolution » annoncée en 2016 ? Donner corps politiquement aux changements majeurs que la crise épidémique a imposés ?  Les deux en même temps sans doute…L’aggiornamento du macronisme originel devra compter avec les malaises, les tensions et l’état émotionnel du pays. Emmanuel Macron qui a tant misé sur les affects positifs qu’il voulait au départ incarner (la jeunesse, le dynamisme, l’audace réformatrice) devra apporter des réponses de plus long terme aux fractures émotionnelles françaises s’il veut capitaliser sa gestion de la crise.

Cet article a été initialement publié sur le site de BVA : cliquez ICI

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