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Le samedi 4 décembre devait se tenir à la Faculté de médecine Necker un débat autour du livre de Sabine Prokhoris sur le thème suivant, "#MeToo : déraison collective, panique sexuelle".
Le samedi 4 décembre devait se tenir à la Faculté de médecine Necker un débat autour du livre de Sabine Prokhoris sur le thème suivant, "#MeToo : déraison collective, panique sexuelle".
©©BERTRAND GUAY / AFP

Cancel Culture

La cancel culture a encore frappé, cette fois à l’Université Paris-Descartes

Le samedi 4 décembre devait se tenir à la Faculté de médecine Necker une discussion autour du livre de Sabine Prokhoris, « Le Mirage #MeToo » (publié aux éditions Le Cherche Midi). Seulement 36 heures avant cet événement, la direction de l'Université a fait savoir son opposition à ce débat, jugé « inopportun ».

Sabine Prokhoris

Sabine Prokhoris

Sabine Prokhoris est philosophe et psychanalyste. Elle est l’auteur de plusieurs ouvrages, dont Le Sexe prescrit : La différence sexuelle en question (Aubier 2000), L’Insaisissable Histoire de la psychanalyse (Puf, 2014) et Au bon plaisir des « docteurs graves » : À propos de Judith Butler (Puf, 2017).

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Atlantico: Ce samedi, un débat portant sur les thèses de votre livre et intitulée « MeToo, déraison collective, panique sexuelle » devait avoir lieu à l’Université de Paris. Il a été annulé. Que s’est-il passé ?

Sabine Prokhoris:Un débat portant sur les questions soulevées par mon livre devait avoir lieu dans les locaux de l’université Paris Descartes Necker, organisé par un confrère psychanalyste à qui l’université n’avait jamais demandé de comptes sur les événements qu’il y organise régulièrement en rapport avec son séminaire. Ce débat a été organisé en quelques semaines. Tout a été finalisé autour du 20 novembre, largement diffusé, avec inscriptions obligatoires. On m’a rapporté des protestations contre ce débat sur les réseaux sociaux étudiants (Ulm notamment). Le psychanalyste Gérard Pommier a dénoncé avec virulence le propos dans un court texte Jeudi, en fin de journée, nous avons appris que les autorités de l’Université faisaient savoir leur opposition à la tenue du débat, estimant qu’il n’était pas compatible avec les démarches entreprises pour lutter contre les violences faites aux femmes.

Vous écrivez dans un communiqué paru vendredi que cette décision vient après une longue série d'annulations similaires. A quoi faites-vous référence ?

François Rastier par exemple, qui devait participer à ce débat, a aussi subi ce genre d’événement, puisque à la suite d’une de ses conférences à l’ENS de Lyon, la captation vidéo n’a pas été diffusée, il n’a pas pu l’obtenir, et les groupes militants ont exigé que soient après-coup supprimées toutes les traces numériques de l’annonce de cette conférence. Des choses similaires se sont produites dans d’autres universités, comme on sait. Intimidations par des activistes, et lâcheté des instances universitaires.

Quel regard portez-vous sur la liberté d’expression en France ? est-elle bafouée dans certains cas spécifiques ?

Sur MeToo en particulier, mais pas uniquement, au nom de la libération de la parole, sous la pression des groupes militants, toute voix dissidente est considérée comme illégitime, voire complice des violences faites aux femmes. Bien sûr la liberté d’expression est garantie par la loi. Mais dans la réalité, ça fonctionne comme ;un système à deux vitesses. Ceux, les médias notamment, qui dénoncent spectaculairement les « prédateurs »,  sont protégés par la liberté d’expression, mais dès qu’on émet un questionnement critique sur leurs méthodes, rationnellement argumenté, on est considéré comme ennemi des femmes. Il y a, à mon sens, une vraie menace sur la liberté d’expression dans le champ intellectuel, sans parler de l’autocensure. C’est tous les jours le cas dans les universités américaines. Au Royaume Uni voyez aussi le cas, relaté dans un article du Monde (matinale du 3 décembre), de Kathleen Stock, universitaire et militante féministe qui a dû démissionner de l’université de Sussex tant elle subissait de pressions et de menaces  de la part d’activistes trans en raison de ses positions sur les questions de genre.  On se trouve aujourd’hui face à un programme de métapolitique, pour reprendre un  terme issu de la pensée de Gramsci :  une minorité activiste, se diffuse dans l’opinion, d’abord en gagnant les élites intellectuelles et en prenant le pouvoir dans les institutions… Même Jean-Michel Blanquer qui s’insurge contre le Woke, donne en même temps des directives très problématiques sur les questions de genre, se soumettant ainsi à l’idéologie des activistes. Le programme est clairement annoncé : il s’agit de conquérir l’hégémonie culturelle. Pour une « révolution culturelle ». Donc purifier : ainsi écarter les proches de Nicolas Hulot de la campagne présidentielle (Mathieu Orphelin, sorte de « cas contact » définitif »). Ce programme de purges est d’ailleurs énoncé clairement dans la tribune MeToo politique.

Une pétition tourne pour que Zemmour ne puisse pas tenir son rassemblement à Villepinte. Est-ce le même mouvement selon vous ?

Je ne partage absolument pas les idées d’Éric Zemmour, je les considère nocives, mais je trouve inacceptable d’un point de vue démocratique qu’on veuille l’empêcher de s’exprimer. On fait en plus comme si les gens n’avaient pas la capacité de juger eux-mêmes. Et puis on veut interdire un rassemblement de Zemmour, mais on ne réagit pas face à une élue de la République, Alice Coffin, qui écrit dans Le Génie lesbien : "je ne sais pas si je mourrai sans avoir blessé un homme" en continuant sur la phrase de Christiane Rochefort extraite de sa présentation de Scum manifesto de Valérie Solanas alors lu de façon littérale : "Il y a un moment où il faut sortir les couteaux. C'est juste un fait. Purement technique." Incitation à la haine caractérisée. Max Frisch disait « Pire que le bruit des bottes, le silence des pantoufles ». C’est exactement ça, une passivité générale, et une perméabilité préoccupante à des slogans militants plutôt que de la réflexion.

Quel est le rôle des médias selon vous ?

Je ne parlerais pas de tribunal médiatique : ce n’est pas un tribunal puisqu’il n’y a pas de règles. Ce sont des arènes d’exécution publique. On notera aussi que les médias parlent de « révélations » mais des accusations, ce sont des allégations, pas des faits établis.  Où sont les preuves ? Quant au « contradictoire », dans un tribunal il est encadré et protégé par des procédures précises.

Que cela soit pour Patrick Poivre D’Arvor, Nicolas Hulot, Jean-Pierre Baro ou tant d’autres, on brandit sans arrêt la « morale », mais en piétinant l’État de droit. La cour de cassation doit prochainement se prononcer, à partir d’un cas précis qui lui a été soumis, sur l’extension à tout mis en cause de la présomption d’innocence, qui ne protège actuellement  que les gens qui sont sous le coup d’une procédure pénale. C’est un trou dans la raquette dans lequel s’engouffrent les médias.

Quelles sont les solutions ?

Il faut se mobiliser, collectivement. C’est sans doute sur la question du féminisme, qui est une juste cause, que le pouvoir d’intimidation des militants est le plus grand. « Aujourd’hui, tout le monde se tient à carreau », disait récemment Catherine Deneuve dans une interview au Point. Il faut mouiller sa chemise, créer des synergies. Je pense que beaucoup de gens sont prêts à défendre les positions que je soutiens dans mon livre. Il faut se relier, t et ailler sur le terrain du débat, surtout au moment de la présidentielle. Il faut argumenter avec rationalité contre de la propagande, et ne pas céder aux intimidations. 

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