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L'union des patriotes réclamée par Marine Le Pen préfigure-t-elle une stratégie nouvelle d'alliance des droites ?

Si Marine Le Pen a appelé lors de son banquet du 1er mai à une union des droites, cet appel risque malgré tout de se heurter à de nombreuses difficultés, qui pourraient bien venir briser son rêve de victoire en 2017.

Vincent Tournier

Vincent Tournier

Vincent Tournier est maître de conférence de science politique à l’Institut d’études politiques de Grenoble.

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Atlantico : Dimanche 1er  mai, à l'occasion de son banquet "patriote et populaire",  Marine le Pen en a appelé à l'union des droites afin de "constituer une majorité dont le pays a besoin". Pourtant, ce lundi, trois eurodéputés FN sont passés en conseil de discipline au Front National pour avoir assisté au défilé du 1er mai de Jean-Marie Le Pen. Ce dernier a quant à lui déclaré que sa fille pourrait perdre en 2017... Comment une union des droites est-elle envisageable alors que le FN lui-même n'est pas uni ?

Vincent Tournier : C’est au contraire la désunion du FN qui rend envisageable un élargissement vers d’autres composantes. La stratégie de Marine Le Pen est claire : en se débarrassant de la veille garde, celle qui est jugée infréquentable, il s’agit de mettre un terme au cordon sanitaire qui a été placé autour du Front national depuis les années 1990 et qui lui interdit toute alliance. C’est tout le problème du FN : il a beau être le premier parti de France dans les urnes, il n’a aucune chance d’emporter le moindre scrutin car il n’a aucun relai dans les autres partis. C’est ce qui a été clairement démontré lors des dernières élections départementales et régionales. Il ne peut donc compter sur aucun apport de voix pour franchir le cap fatidique des 50%. Cette situation est assez paradoxale parce que, sur le plan des valeurs, une partie de l’électorat de la droite est assez proche des idées du FN. Il bénéficie donc d’une réserve potentielle, mais celle-ci est en quelque sorte gelée à cause de l’image du FN, laquelle reste toujours aussi mauvaise pour les trois-quarts de l’électorat.

A Bézier, Robert Ménard a convié plusieurs personnalités (de sensibilité libérale, gaulliste, comme conservateur) à une réunion des droites "hors les murs". Marine Le Pen compte-t-elle faire main basse sur celles-ci dans le but d'assurer sa présence au deuxième tour ?

Il existe manifestement toute une série de personnalités politiques, un peu en déshérence, qui gravitent dans la mouvance de la droite nationaliste, sans être pour autant d’extrême-droite. On y trouve notamment Philippe de Villiers ou Nicolas Dupont-Aignan, mais aussi Patrick Buisson, Henri Guaino ou Christian Vanneste. Ce sont des personnalités qui sont susceptibles de faire un lien entre la droite traditionnelle et le Front national de Marine Le Pen.

L’opération lancée par Robert Ménard vise donc à rendre visible cette mouvance, à lui donner une consistance et une légitimité. Il s’agit de montrer qu’il existe une zone grise entre les méchants du FN et les gentils de la droite classique, ce qui permettra de banaliser le vote FN ou du moins de faciliter le passage des électeurs de droite vers le FN. Pour réussir, cette opération nécessite qu’un nombre conséquent de cadres des Républicains passent au FN ou, du moins, au mouvement de Marine Le Pen (le Rassemblement Bleu Marine), qui avait déjà cette mission de faire office de sas entre la droite classique et le FN.

N'est-ce pas délicat de faire une union avec certains cadres Les Républicains, alors que le discours a pendant longtemps été de dénoncer l'UMPS ? Quels sont pour elles les risques politiques ? Va-t-on parler du FNR ? N'a-t- elle pas intérêt à continuer son discours anti-partis traditionnels ?

En politique, tous les partis sont soumis à une tension entre la fidélité à leurs mythes fondateurs et le principe de réalité. Cela vaut aussi pour le FN. Celui-ci doit son succès au fait qu’il a séduit des électeurs par son positionnement anti-système, en dénonçant ce qu’il considère comme une alliance de fait entre le PS et LR. Ce positionnement anti-système lui a permis de monter très haut dans les suffrages parce qu’il existe aujourd’hui un électorat désarçonné par les évolutions de la société et des partis politiques. Mais aujourd’hui, le FN est face à un mur. Il ne peut guère espérer progresser électoralement. C’est son "plafond de verre", lequel est tellement puissant qu’il exclut toute perspective de victoire en 2017, contrairement à ce que vient de dire Manuel Valls. La difficulté pour le FN est donc de briser cet obstacle.

Alors que Nicolas Sarkozy a déclaré vouloir mener un combat contre le FN et qu'Alain Juppé en fait son principal ennemi politique, une union entre le parti frontiste et certains cadres des Républicains est-elle encore envisageable ? La volonté de Marine Le Pen est-elle de faire exploser les Républicains en récupérant les cadres traditionnalistes ?

Pour l’instant, une alliance avec la droite classique est exclue. Personne n’y a réellement intérêt. Le FN risque d’y perdre son âme et les Républicains ont encore assez de réserve de voix pour envisager la victoire sans modifier fondamentalement leur stratégie. De plus, la droite sait aussi que le coût symbolique d’une alliance avec le FN serait très fort puisqu’il lui faudrait subir les foudres des médias et des intellectuels.

Pour le FN, une seule stratégie reste donc possible dans l’immédiat : débaucher des cadres et des personnalités diverses, ce qui a déjà commencé à se faire au niveau local. Cette stratégie est possible parce que le FN a atteint un certain niveau électoral, ce qui lui donne la possibilité de distribuer des places et des fonctions.

Cela étant, il faut aussi tenir compte d’une autre stratégie. Parallèlement à sa stratégie de débauchage politique, le FN déploie en effet une autre opération-séduction à destination de deux communautés : les homosexuels et les juifs. Le Jerusalem Post vient par exemple de révéler que le FN va créer un collectif informel de juifs destiné à contrer le CRIF et à séduire les électeurs juifs.

Cette stratégie de séduction est encore balbutiante, mais si elle marche, elle pourrait avoir des effets importants. Ces deux groupes, les homosexuels et les juifs, sont en effet tiraillés au sujet du FN, alors qu’ils étaient auparavant les premiers à dénoncer son idéologie suspecte. La montée de l’homophobie et de l’antisémitisme dans les milieux issus de l’immigration rend désormais ces groupes plus réceptifs au discours du FN. Or, ces groupes disposent d’une forte caisse de résonnance dans les médias et parmi les intellectuels. Obtenir des soutiens parmi ces communautés pourrait modifier assez substantiellement l’image du FN.

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