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Le président russe Vladimir Poutin.

Guerre froide, le retour

L'Ukraine dissuadée de se rapprocher de l'Europe : la Russie à la reconquête de son empire perdu, c'est maintenant

En menaçant les exportations ukrainiennes si le pays mettait en place une zone de libre-échange avec l'Union européenne, la Russie fait bien plus que de se livrer à la guerre commerciale. Elle avance un pion supplémentaire dans sa volonté de rétablir sa puissance sur les territoires de l'ex-URSS.

Jean-Sylvestre Mongrenier

Jean-Sylvestre Mongrenier

Jean-Sylvestre Mongrenier est docteur en géopolitique, professeur agrégé d'Histoire-Géographie, et chercheur à l'Institut français de Géopolitique (Université Paris VIII Vincennes-Saint-Denis).

Il est membre de l'Institut Thomas More.

Jean-Sylvestre Mongrenier a co-écrit, avec Françoise Thom, Géopolitique de la Russie (Puf, 2016). 

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Atlantico : Suite aux déclarations de Moscou soulignant les « conséquences négatives » qu’aurait sur les exportations ukrainiennes la mise en place d’un accord de libre-échange avec l’UE, le pays a abandonné les négociations. S’agit-il d’une simple passe d’armes commerciale ou au contraire du signe d’une ambition diplomatique majeure ?

Jean-Sylvestre Mongrenier : Il n’y a pas de guerre commerciale entre d’une part l’Union européenne et les États qui la composent, d’autre part la Russie. En effet, lorsque l’on regarde ce qui s’exporte de part et d’autre, on comprend que ce n’est pas là le fond de la question : la Russie exporte des produits énergétiques et miniers ;  les économies de l’UE exportent des produits manufacturés. S’il y a eu « guerre » commerciale, c’est la Russie vis-à-vis de l’Ukraine, pour faire plier Kiev. Les « conséquences négatives » sont là, dès août 2013, et les entreprises industrielles de l’Est ukrainien en sont à licencier.

Larvé, le conflit entre Moscou et Bruxelles se situe sur le plan géopolitique. Moscou veut donner forme à ce que l’on nomme, en Russie, « l’étranger proche ». Il s’agit là d’une sphère d’influence à direction russe, avec comme but la mise sous tutelle de la souveraineté des Etats concernés. Cette « doctrine Poutine » ressemble fort à une doctrine Brejnev « new-look ». Dans les représentations géopolitiques russes, la notion « d’étranger proche », ou encore de « sphère d’intérêts privilégiés », est une idée-clef.

Quelle est la place du cas Ukrainien dans l’ensemble de la stratégie diplomatique russe ?

L’Ukraine est centrale, dans la mémoire comme dans les conceptions géopolitiques russes. Vladimir Poutine veut refaire de la Russie une force d’opposition, une puissance tierce sur la scène internationale. Dans ce « schéma », l’Ukraine est considérée comme vitale, sur le plan de la masse critique comme sur celui du sens. Insistons sur ce point : l’Ukraine d’aujourd’hui s’efface devant la Rus’ de Kiev, le premier État russe, la matrice de la Russie contemporaine. L’idée est donc de rallier l’Ukraine à l’Union douanière Russie-Biélorussie-Kazakhstan. Celle-ci est le socle de la future Union eurasienne. Ladite union serait une structure de puissance, avec pour objectif de compenser la dislocation de l’Union soviétique. L’Union eurasienne n’est donc pas un simple projet de marché commun, comparable à la CEE des années 1960-1970. De part en part, le projet d’Union eurasienne est stratégique et géopolitique.

Quelle place pour l’Union européenne dans cette logique russe ? Cherche-t-elle à y faire obstacle ?

Les gouvernements de l’Union européenne veulent  nouer des accords d’association avec leurs voisins immédiats : l’Ukraine, la Biélorussie, la Moldavie, les États du Sud-Caucase (Géorgie, Arménie, Azerbaïdjan). L’un des enjeux du "Partenariat oriental" est le développement d’une politique étrangère dans le voisinage de l’UE, sous une forme autre qu’une stratégie de pré-adhésion, à la différence des années 1990-2000. Le principal État de la région étant l’Ukraine, il est naturel que l’UE entende renforcer ses relations propres avec Kiev. Un accord d’association avec l’Ukraine ne serait pas exclusif, celle-ci conservant sa souveraineté. Il n’y a pas de menaces de Bruxelles à l’encontre de Kiev, c’est là toute la différence, mais une déception certaine.

Du côté du pouvoir russe, l’idée de manœuvre est de limiter la souveraineté ukrainienne, de prendre la direction des événements, avec pour discours justificatif le thème des « nations-sœurs ». Puisque l’on mobilise les affects, rappelons simplement que la Russie facture son gaz deux fois plus cher à l’Ukraine qu’à l’Allemagne ; il y a mieux en termes de solidarité slave-orthodoxe. Au vrai, la simple présence du Kazakhstan dans l’Union douanière monter le caractère fallacieux de ce discours.

En promouvant une forme de « réunionisme », les dirigeants russes entendent en fait revenir sur ce qui s’est passé en 1991, lors de la dislocation de l’URSS. C’est ce que craignent les pays d’Europe centrale et orientale, au contact de la Russie, et donc plus conscients des risques et menaces. Aussi ces pays sont-ils les principaux promoteurs du partenariat oriental. L’idée est de consolider le pluralisme géopolitique de l’aire post- soviétique et de promouvoir un « anneau » de pays libres, pacifiques et prospères dans le voisinage de l’UE.

Les ambitions russes sont-elles plausibles ou relèvent-elles du fantasme ?

Il y a bel et bien une volonté de puissance à l’œuvre, même si les projets russes négligent  la volonté d’indépendance des États post-soviétiques ; les dirigeants de ces États ne souhaitent certainement pas devenir de simples chefs de province. Au sein de la CEI (Communauté des États indépendants) ou encore de l’OTSC (Organisation du traité de Sécurité collective), Moscou se heurte de manière récurrente à l’obstruction et aux manœuvres de ces dirigeants.

Sans une pleine prise de conscience du phénomène, teinté de revanchisme, dans les classes politiques européennes, les dirigeants russes pourraient disposer de marges de manœuvres accrues. Les États européens n’ont fondamentalement pas intérêt à voir se recomposer une puissance révisionniste sur leurs frontières orientales. Le révisionnisme ici évoqué renvoie aux questions géopolitiques et aux conditions dans lesquelles, en 1991, les républiques fédératives de l’ex-URSS se sont séparées (transformation des limites des républiques fédératives en frontières internationales). Rappelons simplement le cas de la Géorgie : Tbilissi a perdu le contrôle de 20% de son territoire ; les pseudos indépendances de l’Abkhazie et de l’Ossétie du sud sont une annexion rampante. Bref, la Russie s’est étendue au-delà de ses frontières méridionales, dans une partie du Sud-Caucase.

Le pouvoir russe  manipule aussi les conflits dits « gelés » de Moldavie (Transnistrie) et d’Azerbaïdjan (Haut Karabakh). Moscou s’y présente en juge de paix mais elle est partie prenante. Poutine et divers officiels russes ont déjà remis en question les frontières de l’Ukraine, dans les zones partiellement peuplées de russophones (régions orientales de l’Ukraine, Crimée). C’est là un autre levier de pouvoir. Lorsqu’il invoque la « sécurité nationale » pour reporter l’accord d’association avec l’UE, nul doute que le Premier ministre ukrainien a aussi ce « scénario » à l’esprit.

Propos recueillis par Jean-Baptiste Bonaventure

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