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Un manifestant criant dans un mégaphone.
©Reuters

Apprendre à s'indigner

L'indignomètre, outil de survie pour "penser juste" dans la France médiatique d'aujourd’hui

Construit sur une échelle de 1 à 15, l'indignomètre est un outil qui permet à tout un chacun de savoir à quel degré il doit positionner son agacement face aux sujets d'actualité. Ne seront ainsi pas jugées de la même manière certaines insultes, selon qu'elles sont proférées à l'encontre de Christiane Taubira, de Marion Maréchal-Le Pen ou de Frigide Barjot. Mode d'emploi.

Louis Lanher

Louis Lanher

Louis Lanher est né en 1976. Avocat de formation, il est aujourd’hui réalisateur de documentaires et scénariste pour la télévision. Dernier roman paru : Trois jours à tuer, aux éditions du Diable vauvert.

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1. Un outil indispensable dans une démocratie égalitaire, non stigmatisante et légèrement déprimante.

Les tremblements de terre ont leur échelle de Richter, la vitesse du vent a son échelle de Beaufort, même les piments ont leur échelle Scoville (un peu piquant, un peu plus piquant, très très piquant).  Il ne manquait plus qu’une échelle pour mesurer le « niveau d’indignation nécessaire » face à l’actualité. La voici, grâce à notre « Indignomètre » et son échelle graduée de 1 : « très légère indignation nécessitant un billet d’humeur  matinal de Pascale Clark sur France Inter » ; à 15 « indignation massive obligeant à la réquisition du théâtre du Rond-point avec convocation du gouvernement, et d’un bon caviste ».

Grâce à notre Indignomètre, vous aurez à coup sûr « l’indignation juste » et réussirez l’exploit de ne froisser personne, tout en accédant au statut privilégié de « résistant de masse » pourfendeur des minorités invisibles. L’Indignomètre, un outil scientifique, garanti 100 % du bon côté du manche, basé sur la relecture attentive de 10 ans d’édito des Inrock, et qui accompagnera chacune de vos sorties médiatiques : rédaction d’un nouveau statut facebook, saillie politique sur une plage privée à Calvi, ou réunion de parents d’élèves dans un triangle Marais-Sacré Cœur-Bastille, vous voilà paré pour réussir une entrée triomphale dans le camp du bien. Car « l’indignation juste, égalitaire et non stigmatisante » est un exercice délicat. Un cœur gros comme ça, ne vous suffira pas. Ni même une carte de fidélité au magasin Bonton, 5 boulevard des Filles du Calvaire. Il vous faudra aussi de réelles compétences de gymnastes pour contorsionner vos indignations face au réel.  En effet, si certains faits d’actualité doivent vous inspirer le plus sonore des braillements, d’autres ne sauraient être traités autrement que par un silence total, une chape de plomb qui n’aura d’égal que votre amour très variable pour la liberté d’expression.

On s’indignera ainsi très bruyamment, et à juste titre, de la une du journal Minute qui profère que Christiane Taubira a la banane (niveau d’indignation : force 15), mais on ne bougera pas une oreille lorsque Marion Maréchal Le Pen se fera traiter de « conne » et de « salope » par l’attaché parlementaire d’un sénateur socialiste. 

Parfois aussi, un même fait d’actualité appellera une « indignation évolutive », et là encore il vous faudra faire preuve d’une prudence de chat, pour bien « doser dans le temps » vos braillements. On s’indignera ainsi sans commune mesure de la ratonnade d’un homosexuel néerlandais, forcément en marge de la Manif pour tous (niveau d’indignation de force 12 – justifiant notamment que Frigide Barjot soit traitée de « mocheture » et « d’abomination » un peu partout sur votre page Facebook), mais on fera preuve d’une pudeur extrême sur la résolution finale de cette affaire (résolution dont on ne parlera même pas ici, c’est vous dire notre discrétion face à l’abomination d’un réel décidément très moche).

Il en va de même du « Tireur fou » parisien, dont le « calme » et la « détermination » d’horloger digne d’un commando parachutiste, susciteront une indignation nationale, mais uniquement tant qu’il sera de « type européen ». Lorsqu’il perdra ce profil caucasien, et que - clou du spectacle - il se revendiquera de l’antifascisme ; il n’aura décidément plus la tête blonde sur les épaules et basculera dans le « fou furieutisme ». L’indignation retombera à zéro en même temps que son identification ADN. Et « tirer » la moindre conclusion de sa croisade anti fasciste, décrypter la moindre ligne de ses écrits (non, franchement c’est illisible, hein, on est tous d’accord ?!) ferait de vous le fou furieux.

Parfois aussi, un même fait d’actualité indignera différemment en fonction de son auteur. On aura ainsi l’indignation totale face à l’évacuation des camps Roms par le boucher Sarkozy, collection hiver 2011 ; mais on mouftera déjà moins en découvrant l’évacuation des mêmes camps par le charcutier-traiteur Valls, collection été 2012.  Le met étant, il est vrai, plus comestible, car réalisé avec « plus d’humanité » (des couteaux plus fins) et surtout en plus grand nombre.

2. Comment lire notre Indignomètre

C’est simple : comme un thermomètre. L’indignation doit être appréhendée comme une grosse fièvre, qui monte pour atteindre son juste niveau. Ainsi, un fait d’actualité justifiant une indignation de force 10 ( c’est à dire « Urination d’une Femen sur la tombe d’un catholique anonyme ») emportera avec lui tous les niveaux inférieur, de 9 à 1 : de la « grève à France Inter », au « billet d’humeur de Pascale Clark », en passant notamment par le « débat obligatoire à Science po », « le « tweet rageur de Valérie Trierwiller » et la « création d’un emploi-aidé au Ministère des Droits des femmes ».

Il est donc bien évident qu’un fait d’actualité justifiant le force maximum d’indignation ( force 15) déclenchera une mobilisation pleine et entière de toutes les forces du bien, pouvant s’apparenter à un « tsunami d’indignations » de forces 14, 13, 12, 11, 10, 9, 8, 7, 6, 5, 4, 3, 2, 1, toutes synchronisées. C’est ça, une attaque nucléaire contre le mal. Et il vous faudra une sacrée mauvaise volonté pour ne pas être irradié (couper votre accès internet, votre télé, et ne plus sortir de chez vous, pourrait ne pas suffire). 

Nota bene :

L’indignomètre ayant pour utilité de vous faire penser comme l’Intelligentsia, il est bien évident que son niveau d’élévation sera inversement proportionnel aux sujets de préoccupation des français. Ainsi, ni le chômage, ni la précarité, ni les fermetures d’usine, ni les hausses d’impôts, ne feront s’envoler notre Indignomètre, qui se glacera au niveau 0 sur toutes ces thématiques. Notre outil de mesure est ainsi une simple mise en pratique des notes du think tank Terra Nova qui encourage le PS a abandonner l’électorat ouvrier, à balayer d’un revers de main tous ces beaufs.

Nota bene 2 :

Il est tout aussi évident que l’absence parfaite de mixité sociale des indignés médiatiques, issus des castes dominantes de père en fille, ne fera l’objet d’aucune indignation dans cette étude. Et l’embauche à l’arraché Édouard Martin dans le camp du bien n’y changera rien.

3. Les différents degrés de l’Indignomètre

En ordre descendant, de 15 à 1.

Pour chaque niveau, un détail de la « juste indignation » et un exemple du fait d’actualité la justifiant.

Indignation force 15 : Convocation au théâtre du rond-point (sur invitation). Et cocktail des Justes dans le salon Mandela. Derrière la cafèt' Jean Moulin. A l’issu de la cérémonie, congratulations, photos presse, puis raccompagnement (discret) avec chauffeur au frais du contribuable.

Fait d’actualité justifiant un tel niveau d’indignation : Une de Minute sur Christiane Taubira, lue par 8 lecteurs max - dont le rédacteur en chef du journal - avant le battage médiatique salutaire, qui permis à 60 millions de français d’en prendre connaissance. Et à l’intelligentsia de s’indigner du fait d’actualité qu’elle avait elle-même créé. 

Indignation force 14 : Come-back de Guy Bedos (toujours sur invitation). Et instauration d’un permis de voter pour les électeurs-connards de Nadine Morano.  

Fait d’actualité justifiant un tel niveau d’indignation : Identification d’un tireur fou parisien encarté au FN et ex-petit ami de Marion Maréchal Le Pen. Même si Guy Bedos devrait vite trouver une autre justification à son come-back.

Indignation force 13 : Attribution d’une palme d’or à Cannes à un film contre l’homophobie, ou contre le racisme, ou contre le sexisme. Attribution d’une palme d’or en fait.

Faits d’actualité justifiant un tel niveau d’indignation : absence d’engouement populaire pour l’exposition masculin/masculin au Musée d’Orsay, désertion des salles de cinéma à la sortie du film « La marche », baisse d’audience sexiste devant l’émission « le Grand 8 » sur D8 ( et absence de rire dans le public lors d’une vanne de Laurence Ferrari).

Indignation force 12: Placardage d’une « Charte de la résistance » (mais non stigmatisante) dans toutes les écoles de France.

Fait d’actualité justifiant un tel niveau d’indignation : prof d’histoire, quelque part en France, ayant soutenu devant ses élèves que les colonisateurs n’étaient pas tous des mâles blancs chrétiens occidentaux hétérosexuels.

Indignation force 11: Dérapage sain de Pierre Bergé sur le monde ouvrier (sur le modèle d’une colère saine de Ségolène Royale).  En bonus, expulsion de Frigide Bardot de son logement.

Fait d’actualité justifiant un tel niveau d’indignation : prof de biologie, quelque part en France, ayant soutenu devant ses élèves que la théorie du genre n’était justement qu’une théorie. Avant de proposer l’ouverture d’un « débat », alors qu’il était bien sûr déjà coupable d’un « délit ».

Indignation force 10 : Urination d’une Femen sur la tombe d’un catholique anonyme au cimetière du Père Lachaise ( et insulte à sa veuve venue fleurir le caveau.)

Fait d’actualité justifiant un tel niveau d’indignation : Ouverture publique de Notre Dame de Paris à la prière ce matin encore.

Indignation force 9 : Constitutionnalisation de la liste noire de Patrick Cohen. Grève à France Inter.

Fait d’actualité justifiant un tel niveau d’indignation : boom de la quenelle. Même au Parc Astérix, c’est dire le danger.

Indignation force 8 : Débat obligatoire à Science Po Paris (mais blocage de tous les autres centres d’étude à travers la France). Grève à France Inter.

Fait d’actualité justifiant un tel niveau d’indignation : remise en liberté du néo-nazi Kristian Vikernes, et puis Dieudonné toujours en liberté (faits de même gravité).

Indignation force 7 : Article de « fond » dans l’Edito de Elle, et publi-reportage pour SOS racisme dans le Monde Diplomatique. Grève à France Inter.

Fait d’actualité justifiant un tel niveau d’indignation : retour d’Alain Delon dans le comité Miss France, et poursuite des spectacles de Jean Roucas.

Indignation force 6: Tweet rageur de Valérie Trierwiler (mais qui ne passera pas, parce qu’on capte très mal au Défilé Yves Saint Laurent de la Fashion Week).

Fait d’actualité justifiant un tel niveau d’indignation : Absence d’invitation de Leonarda au défilé Yves Saint Laurent. Tiédeur du champagne ce jour-là.

Indignation force 5: Coup de gueule d’Augustin Trapenard (qui cette semaine encore n’aura pas eu le temps de lire un livre pour le Grand journal), et d’Aymeric Caron (qui cette semaine encore n’aura pas le temps de comprendre un livre dans On n’est pas couché)

Fait d’actualité justifiant un tel niveau d’indignation : Carton du livre « l’Identité malheureuse » d’Alain Finkielkraut qui trouve son public, alors que l’unique ouvrage ( d’entretiens) d’Augustin Trapenard fait une jolie percée à la 217 402eme place du classement des ventes sur amazon.fr

Indignation force 4 : création d’une commission au ministère de la Culture pour faire vivre 30 experts triés sur le carreau pendant 2 mois, et réfléchir à l’égalité tout ça.

Fait d’actualité justifiant un tel niveau d’indignation : attribution de la direction d’un théâtre public à un mâle cinquantenaire et bedonnant (profil « client présumé de prostituée et lecteur de Frédéric Mitterrand »).

Indignation force 3 : Création d’un emploi-aidé au ministère des Droit des femmes qui luttera contre le sexisme ordinaire tout ça. 

Fait d’actualité justifiant un tel niveau d’indignation : indices concordants de la présence d’hommes continuant à faire pipi debout et à ne pas parler à leur compagne après un rapport sexuel. Alors même que les pays nordiques nous montrent l’exemple juste et égalitaire du pipi-assis, et du « petit debrief » après l’amour.

Indignation force 2 : Chronique gratuite de Bruno Roger-Petit sur le site du Nouvel Obs (mais de quoi vit-il ?)

Fait d’actualité justifiant un tel niveau d’indignation : la non-coupure d’électricité chez Bruno Roger-Petit, et le rechargement à 100% de la batterie de son ordinateur portable.

Indignation force 1 : Billet d’humeur de Pascale Clark sur France Inter. (C’est qui Pascale Clarke ? C’est quelle fréquence France Inter ? Mais ils sont pas en grève en ce moment ?)

Fait d’actualité justifiant un tel niveau d’indignation : tout, absolument tout. Du nombre d’enfants d’Hervé Gaymard au prix de la barquette de fraise.

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