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Crédits Photo: Bryan R. Smith / AFP

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L'étrange sérénité des marchés financiers dans un monde où s'accumulent les nuages noirs

La montée des tensions politiques, géopolitiques ou militaires dans le monde ont de quoi ravir les marchés financiers pour qui, la situation mondiale est un rêve devenu réalité.

UE Bruxelles AFP

Jean-Paul Betbeze

Jean-Paul Betbeze est président de Betbeze Conseil SAS. Il a également  été Chef économiste et directeur des études économiques de Crédit Agricole SA jusqu'en 2012.

Il a notamment publié Crise une chance pour la France ; Crise : par ici la sortie ; 2012 : 100 jours pour défaire ou refaire la France, et en mars 2013 Si ça nous arrivait demain... (Plon). En 2016, il publie La Guerre des Mondialisations, aux éditions Economica et en 2017 "La France, ce malade imaginaire" chez le même éditeur.

Son site internet est le suivant : www.betbezeconseil.com

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Le monde voit monter partout des tensions politiques et militaires. De leur côté, les marchés financiers sont très heureux. Est-ce donc qu’ils attendent seulement, pour se faire une idée, les propos apaisants de Janet Yellen, qui monte très doucement ses taux d’intérêts, ou ceux de Mario Draghi qui se donne encore deux ans pour commencer à le faire ? Est-ce donc qu’ils adorent cette étrange économie américaine en plein emploi (4,3% de taux de chômage), où les salaires augmentent de 2,5%, à peine plus que l’inflation ? Est-ce qu’ils s’intéressent toujours à cette Angleterre secouée mais en plein-emploi, où les salaires augmentent moins vite que les prix ? Est-ce qu’ils regardent partout cette inflation si faible, avec une économie mondiale qui va partout mieux ? Est-ce qu’ils se disent qu’ils ont enfin trouvé la formule magique pour avoir la croissance et l’emploi, mais sans l’inflation ?

Ce serait une formule financière d’autant plus magique que, sur terre, les choses sont de plus en plus compliquées. Le Qatar vient de se voir lâché par ses voisins, amis et alliés. Sa croissance, sa bourse et sa monnaie plongent. L’Iran est montré du doigt comme jamais par le Président Trump : ce serait la source majeure du terrorisme islamiste. Il le serait donc bien plus que les royaumes du Moyen-Orient, alors qu’il vient d’élire un Président relativement modéré. La Corée du Nord continue ses essais de missiles, en faisant de rapides progrès et sans écouter les conseils chinois de modération. Londres se cherche une majorité forte, pour se séparer au mieux de l’Europe. L’Italie craint ses futures élections, tout comme l’Autriche, avec la montée du populisme. La Catalogne prépare son référendum d’autonomie… Et pendant ce temps, le Congrès américain poursuit ses auditions, publiques et internes, sur les interventions de la Russie aux dernières élections. Il semblerait qu’elles aient eu lieu…

Et la bourse est toujours bien orientée. Les taux américains à 10 ans sont à 2,2%, les taux allemands à 0,28% et français à 0,52% soit un écart de 24 points de base avec l’Allemagne, le tiers d’il y a trois mois ! La Fed avertit quand même d’une bourse américaine top haute, notamment pour les high tech. Apple, Alphabet, Microsoft, Facebook et Amazone baissent alors un peu, et expliquent à eux seuls la baisse du Nasdaq. Mais l’idée est que tout ceci est temporaire, de simples prises de bénéfices, après une incroyable remontée. Et d’ailleurs, qu’acheter d’autre que ces valeurs si la digitalisation mondiale de l’économie se poursuit ? Et pourquoi s’inquiéter si Donald Trump met en œuvre les baisses d’impôt qu’il annonce pour les entreprises, et plus encore celles pour faire rapatrier les 2,2 trilliards de dollars de trésorerie qui stationnent hors des Etats-Unis ? Et s’il met aussi en place les simplifications bancaires qui viennent d’être annoncées, pour permettre aux banques régionales de faire plus de crédit en allégeant les surveillances et les tests qui pèsent sur elles ? 

Où va donc ce monde d’après crise ? En mieux ou pas ? En mieux disent les marchés : il faut qu’il se refasse et adopte la révolution de l’information. Cette vision explique la vision des bourses mondiales et des marchés financiers. Il y aura plus de croissance, plus efficace, avec une remontée de l’emploi sans inflation dans les pays industrialisés, puis ailleurs. C’est la fin de la finance folle des années 2000 et le début des services de proximité avec séances de formation pour des salariés peu qualifiés, avec des salaires modérés. C’est aussi le départ des salariés « largués » par les nouvelles technologies et le maintien des autres : ils se forment plus, mais ne revendiquent plus.

Pas sûr dit la politique : pendant que les marchés financiers rêvent de cette « révolution technologique de velours », rien n’est joué dans la société. L’empire américain, sous la houlette de Donald Trump n’est plus le même. Face à une demande de protection qui monte partout, il n’envisage plus d’être présent partout, si les pays qu’il protège ne font pas plus d’efforts militaires eux-mêmes. Face à la montée de la Chine, il n’envisage plus une contre-alliance commerciale (TTIP), mais plutôt de forcer la Chine à cesser ses politiques de dumping - commercial, réglementaire, social ou monétaire. Face à la Russie, il veut une armée allemande plus puissante… Et ainsi de suite.

Nous vivons deux révolutions conjointes. Le monde économique est en bouleversement global, poussé par la révolution de l’information. Il rêve que tout va bien se passer avec ces deux outils de mesure : le PIB et l’inflation. Mais le monde politique aussi change, et doit absorber ces changements. L’empire américain entend renforcer Rome en diminuant ses frais. L’empire chinois veut avancer, par l’intérieur cette fois et avec de plus solides amis. Les tensions religieuses demeurent, au moins. Partout, on imagine que ce sont les bonnes nouvelles qui vont mieux circuler, alors que nous voyons (aussi) l’inverse.

Surtout, les risques démographiques ne sont pas vus. Pourtant, à la fin de ce siècle, il y aura 11,2 milliards d’êtres humains contre 7,3 aujourd’hui, avec un peu plus d’asiatiques (4,9 milliards contre 4,4) et de nord-américains (500 millions contre 350), moins d’européens (650 millions contre 740) et surtout plus d’Africains (4,4 milliards contre 1,2). Ce sont même eux qui expliqueront la croissance de la population du globe. Sans problème ? Pour les marchés, tout se passe comme si la révolution de l’information fera mieux vivre et communiquer ce monde en explosion démographique qui, à son tour, communiquera et consommera plus. 

Les marchés financiers rêvent : l’inflation et le chômage du trimestre ne sont pas les deux paramètres des pays industrialisés. Leurs entreprises mondiales qui changent le monde feraient mieux de le décrire. Le personnel politique qui change sous nos yeux, plus jeune, devrait aussi s’en soucier. 

Car, comme toujours, il va y avoir un brusque réveil. Plus d’inflation que prévu ? Des élections qui tournent mal ? Un missile qui rate ? Une bavure ? Un Président qui s’énerve ? Une série perdante ? Nul ne sait, mais il ne faut jamais s’endormir sur une sélection de bonnes nouvelles : elle annonce les autres.

 

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