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L'Etat islamique est-il en train de réussir ce qu’Al Qaïda avait raté, s’implanter aux Etats-Unis ?
©Reuters

En coulisses

L'Etat islamique est-il en train de réussir ce qu’Al Qaïda avait raté, s’implanter aux Etats-Unis ?

Les djihadistes du groupe terroriste tente grâce à Internet, notamment d'enrôler des Américains. Au cours des mois derniers, 66 personnes qui voulaient rejoindre l'EI ont été arrêtées.

Alain Rodier

Alain Rodier

Alain Rodier, ancien officier supérieur au sein des services de renseignement français, est directeur adjoint du Centre français de recherche sur le renseignement (CF2R). Il est particulièrement chargé de suivre le terrorisme d’origine islamique et la criminalité organisée.

Son dernier livre : Face à face Téhéran - Riyad. Vers la guerre ?, Histoire et collections, 2018.

 

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Atlantico : 66 américains ont été interpellés pour vouloir rejoindre l'Etat islamique. Pourquoi sont-ils plus attirés par l'Etat islamique plus que par Al-Quaida ?

Alain Rodier : En ce qui concerne les statistiques, Washington estime que 250 citoyens américains ont tenté ou réussi à se rendre en Syrie, ce qui est considérablement moins que pour la France en général et pour l''Europe en particulier (avec un minimum de 5 000 volontaires djihadistes). Pour mémoire, ce serait 25 000 volontaires étrangers qui auraient rejoint la Syrie...  Les arrestations s'expliquent par l'efficacité du Patriot Act qui permet aux forces de sécurité américaines d'intervenir en amont. La technique de la provocation - illégale en Europe en dehors de ce qui se rapporte au trafic de drogues - permet particulièrement de détecter de nombreux "volontaires au départ". Toutefois, ces derniers ne seraient peut-être pas passés à l'acte s'ils n'avaient pas rencontré un agent travaillant sous couverture et qui leur a proposé de les aider dans leur projet. Méthode très efficace mais perfectible car la motivation de certains suspects arrêtés semble parfois sujette à caution. Par exemple le cas de ce jeune Américain de confession juive qui est entré en contact avec un djihadiste sur le net (en fait un agent fédéral agissant sous couverture) et lui a proposé de mener un attentat. Arrêté, il affirme qu'il voulait avoir assez de preuves pour dénoncer son correspondant avant de passer à l'acte car il se livrait lui-même à de une provocation pour lutter comme l'islam radical. La suite de cette curieuse affaire sera connue au tribunal.

Plus inquiétant semble être la volonté de certains individus de passer à l'acte sur le territoire américain comme cela a été le cas ces derniers mois. 14 actions terroristes ont eu lieu ou ont été stoppées à temps aux Etats-Unis depuis le début de l'année. 

Quelle analyse peut-on faire de l'impact de la communication de l'Etat islamique sur les Américains extrémistes ?

La propagande de Daesh qui est extrêmement professionnelle est globalement plus dirigée vers un public européen que vers les Etats-Unis. Il faut se rappeler que le première volonté de Daesh est de recruter des volontaires pour les faire venir sur le berceau du mouvement, le théâtre syro-irakien. Les dirigeant du califat veulent approvisionner l'Etat Islamique naissant. Cela dit, les sites Internet sont de plus en plus lus aux Etats-Unis, ce qui inquiète à juste titre les autorités. Un fait est certain : beaucoup de volontaires installés sur le théâtre syro-irakien communiquent avec leurs familles et leurs connaissances restées au pays. Comme il y a plus d'Européens que d'Américains dans ce cas, il y a donc plus de communications vers l'Europe. 

Est-ce que c'est une volonté directement de l'Etat islamique qui souhaite investir les USA ou des hommes eux-même ? 

Les Etats-Unis ne sont pas actuellement une "terre de djihad" pour Daesh. Ils constituent l' "ennemi lointain". Par contre, l'objectif d'al-Baghdadi alias le calife Ibrahim, est clairement d'attirer les GIs au sol sur le front syro-irakien. Ainsi, il pourrait se présenter comme le "défenseur des populations sunnites contre l'agression des juifs et des chrétiens". En faisant cela, il espère fédérer les sunnites sous sa coupe, ce qui n'est pas tout à fait le cas pour l'instant. Son rêve le plus intime est de faire des prisonniers américains pour mettre en scène leur assassinat sur le net afin de galvaniser ses troupes et accroître le nombre de volontaires étrangers qui verraient en lui le seul émir qui ose défier la toute puissante Amérique. 

Y a t-il un effet post 11 septembre et des cellules endormies d'Al Quaida qui peut laisser penser que Daech est plus présent et "modernes"?

Plus encore qu'Al-Baghdadi, le docteur al-Zawahiri rêve, comme son ancien maître Oussama Ben Laden, de frapper de nouveau les Etats-Unis au coeur. Le plus grand succès a été le massacre de Fort Hood le 5 novembre 2009 au cours duquel le major Nidal Malik Hasan a tué 13 américains. Il était en relations avec Al Qaida dans la Péninsule Arabique (AQPA) qui est la branche de la nébuleuse chargée les opérations extérieures (en dehors des terres de djihad traditionnelles).

A noter que le dernier numéro de la revue Inspire , l'organe de presse d'AQPA, parue le 9 septembre 2015 explique bien qu'Al-Qaida central a une stratégie pour les attentats outre-mer. L'organisation repère et désigne des objectifs. Soit, il est fait appel à la "bonne volonté" d'apprentis djihadistes locaux (que l'on appelle généralement "loups solitaires" même si cette expression est sujette à polémiques) qui sont influencés par les publications sur le net (dont la revue Inspire) soit à une cellule opérationnelle qui est chargée de mener à bien la mission. Cette dernière garde par contre une grande latitude pour définir les modalités d'éxécution de l'opération car Al-Qaida central est trop éloigné géographiquement parlant. Ibrahim Ibn Hassan al Asiri connu pour être l'artificier et un chef opérationnel d'AQPA détaille la méthode et explique, à titre d'exemple, comment s'est passée la préparation de l'attaque contre Charlie Hebdo en janvier de cette année. Il n'est pas impossible qu'il ait les Etats-Unis en "visuel" pour répondre au souhait de son chef. Il a déjà tenté par une fois d'y expédier des imprimantes bourrées d'explosifs.

Ce qu'il faut retenir, c'est que Daesh et Al-Qaida "canal historique" se font une concurrence effrénée sur le terrain et dans le domaine des actions terroristes menées chez l' "ennemi lointain". C'est cela qui est particulièrement inquiétant, cette émulation par la terreur pour obtenir le leadership de la guerre islamique radicale. Les deux mouvements appellent les "moudjahédines solitaires", comme ils les nomment, à passer à l'action là où ils le peuvent. En Syrie où Al-Qaida "canal historique" est aussi présent via sa branche officielle, le Front al-Nosra. Les Américains la frappe moins parceque ces activistes sont au contact des forces de Bachar el-Assad. Ils ne veulent pas être accusés de soutenir le régime de Damas. 

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