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Une manifestation des Gilets jaunes.
Une manifestation des Gilets jaunes.
©XAVIER LEOTY / AFP

Bonnes feuilles

L’Etat "magique" face au piège du mouvement des Gilets jaunes

Pierre Bentata publie « De l'esprit de servitude au XXIe siècle » aux éditions de l’Observatoire. Nos libertés se réduisent sous prétexte de protectionnisme, d'écologie, d'égalité des sexes, ou de santé publique. C'est que nous le voulons bien. Alors qu'elle est sur toutes les lèvres, la liberté individuelle a déserté les lieux. Extrait 2/2.

Pierre  Bentata

Pierre Bentata

Pierre Bentata, Fondateur de Rinzen, cabinet de conseil en économie, il enseigne également à l'ESC Troyes et intervient régulièrement dans la presse économique.

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N’est-ce pas l’essence du mouvement des Gilets jaunes ? Présenté et vécu comme une révolte liber‑ taire, comme un « laissez-nous tranquilles » aussi salutaire que populaire adressé aux grands de ce monde, il s’est traduit dans les faits par une somme infinie de réclamations, au premier rang desquelles des aides et des subventions, au motif que les Gilets jaunes représentaient les oubliés de la société. Ainsi a-t-on pu lire, dans la fameuse liste des quarante-deux revendications, des demandes telles que la revalorisation du salaire minimum, l’aide à l’emploi, la subvention aux entreprises souhaitant s’implanter en province, l’augmentation des retraites pour les plus âgés, des bourses pour les plus jeunes et des allocations logement pour tout le monde ; mais aussi la fin de l’assistanat, la réduction des budgets publics, la suppression des privilèges et la hausse des impôts sur la fortune.

Ce qui caractérise le mouvement n’est donc en rien un désir d’indépendance, mais l’expression d’une volonté de dépendance accrue à l’égard de tous les autres, au nom d’une souveraineté individuelle et populaire. La position est intenable. On ne peut simultanément s’émanciper d’un système et en profiter davantage ; pas plus qu’on ne se libère à force de se soumettre. Or, dans l’esprit de révolte revendicatrice, ce tour de force devient possible. L’État se doit d’accéder à toutes les requêtes, fussent-elles inconciliables. En témoigne ce slogan scandé à l’unisson par les Gilets jaunes, les syndicalistes et les « manifestants pour le climat » au cours d’un des fameux samedis de convergence des luttes  : « fin de monde, fin du mois, mêmes coupables, même combat ! » Sans doute est-ce là l’illustration la plus parfaite de cette pensée magique. Comment qualifier autrement une telle proposition, qui trahit la démission totale de toute forme de logique ? Car dénoncer la « fin du monde », dans l’esprit des manifestants, revenait à invoquer la nécessité d’une décroissance économique, d’un retour à la frugalité, afin de lutter contre le réchauffement climatique. Décroissance, donc. Mais dénoncer la « fin du mois » revenait, pour ces mêmes manifestants, à réclamer des revenus plus élevés, destinés c’est évident à consommer davantage ou mieux. Or, dans un cas comme dans l’autre, il faut produire plus. Donc croissance.

Et quid des coupables ? Dans l’esprit des Gilets jaunes, on comprend bien qu’ils regroupent l’ensemble des personnes qui provoquent le réchauffe‑ ment climatique et l’appauvrissement des peuples. Problème : aucun individu ne répond à cette double identité, ni les vilains entrepreneurs, ni les méchants dirigeants politiques, ni le capitalisme et la société de consommation, ni les élites mondialisées. Personne. S’ils se soucient peu de la fin du monde, capitalistes et partisans de la société de consommation auront au moins à cœur de lutter contre les fins de mois difficiles, ne serait-ce que pour vendre davantage ! Et s’ils réduisent les revenus ou les moyens des citoyens, rendant les fins de mois plus difficiles, les décideurs le font souvent par souci de repousser un peu la fin du monde. D’ailleurs, l’économie de marché et la globalisation ont en réalité permis d’améliorer simultanément la situation de la planète et celle des plus pauvres. L’honnêteté intellectuelle aurait dû pousser les Gilets jaunes à féliciter le système actuel au lieu de rechercher des coupables. Peu importe. L’intérêt de cette histoire ne réside pas dans la démonstration d’un manque de cohérence de ses protagonistes, mais dans la mécanique mentale qu’elle dévoile  : personne ne sait comment réconcilier deux objectifs aussi inconciliables que croissance et décroissance, ou plutôt, tout le monde comprend que c’est impossible ; mais par un tour de passe-passe dont le cerveau humain a le secret, chacun espère, et exige, que l’impossible advienne.

Une telle mécanique ne se borne pas au domaine économique, mais s’étend à toute situation qui laisse un goût d’inabouti, un sentiment d’imperfection. On voudrait un monde bénéficiant des mêmes progrès médicaux que ceux dont on jouit actuellement, mais pas d’industrie pharmaceutique. On rêve d’une mixité sociale au sein de laquelle les cultures ne s’entre‑ choqueraient jamais. On aimerait que la globalisation ne s’accompagne pas d’un bouleversement des sociétés ; que les nouvelles technologies ne transforment pas les modes de communication ; que l’émancipation des femmes n’engendre pas de modifications de l’institution familiale ; que la fin du modèle patriarcal ne déstabilise pas l’organisation sociale ; que la liberté d’expression ne blesse personne ; que chacun puisse vivre comme il l’entend sans risquer d’être choqué par le mode de vie des autres ; que la sécurité et la liberté ne s’opposent jamais ; que la liberté des uns n’entre jamais en conflit avec celles des autres. Que personne, jamais, ne soit soumis à quelque frustration que ce soit.

A lire aussi : Dépasser l’esprit de servitude : le difficile rapport des citoyens à la philosophie libérale

Extrait du livre de Pierre Bentata, « De l'esprit de servitude au XXIe siècle », publié aux éditions de l’Observatoire.

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