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Angela Merkel Allemagne économie
©MICHELE TANTUSSI / POOL / AFP

Inidicateurs défavorables

L’économie allemande va nettement moins bien qu’on le croit et voilà pourquoi

Depuis le mois de mai, la croissance a redémarré en Allemagne, grâce notamment à un plan de relance. Certains indicateurs sont pourtant défavorables. Comment l'Allemagne appréhende-t-elle les changements économiques liés aux modifications structurelles de la société post-Covid ?

Philippe Waechter

Philippe Waechter

Philippe Waechter est directeur des études économiques chez Natixis Asset Management.

Ses thèmes de prédilection sont l'analyse du cycle économique, le comportement des banques centrales, l'emploi, et le marché des changes et des flux internationaux de capitaux.

Il est l'auteur de "Subprime, la faillite mondiale ? Cette crise financière qui va changer votre vie(Editions Alphée, 2008).

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Atlantico.fr : Depuis mai, la croissance a repris en Allemagne, grâce entre autres à un plan de relance considérable... Mais est-ce pérenne pour l'économie allemande ? Sur quels signes peut-on se baser ?

Philippe Waechter : Depuis le début de la crise, l'économie allemande s'en sort plutôt bien. L'acquis de croissance pour 2020 à la fin du premier semestre est de -9.1% alors que celui de la zone Euro est à -12% et celui de la France à -15.6%. En d'autres termes, si l'activité restait étale sur la deuxième partie de l'année, l'activité outre-Rhin se contracterait de -9.1%. C'est la meilleure performance des pays européens, juste derrière les USA à -7.2%.

La justesse de la politique économique allemande a été de très vite constater que, contrairement à 2009/2010, la reprise ne viendrait pas de la croissance du commerce mondial. A l'époque, l'Allemagne était très dépendante du commerce extérieur chinois. Lorsque le gouvernement chinois avait relancé son économie, l'Allemagne en avait alors profité à plein. L'équipe d'Angela Merkel a vite compris que parier sur la Chine n'était pas pertinent cette fois-ci. D'abord parce que la Chine a cru considérablement depuis la crise financière et ne dépend plus autant de ses échanges avec le reste du monde puis parce que le climat international est beaucoup moins favorable à une stratégie basée principalement sur l'international. La coordination et la coopération qui prévalait en 2010 ne sont plus d'actualité de la même façon en 2020

C'est la raison du plan de relance de 130 mds d'euros. Son outil principal pour la relance est la baisse de la TVA pour aider le consommateur. Cela fonctionne plutôt bien puisque les dépenses des ménages en biens (ventes de détail) ont vite repris le chemin de la hausse après la période difficile du printemps. 

Cependant, comme en France, l'inquiétude provoquée par la crise sanitaire a engendré un comportement prudent des ménages et le taux d'épargne a atteint un sommet à 21.1% du revenu disponible alors qu'il était voisin, en moyenne, de 10% auparavant (10.4% en moyenne de 2014 à 2019). 

L'Allemagne a réussi à faire basculer son économie vers son marché intérieur et cela lui réussit plutôt bien. Le gouvernement allemand était pointé du doigt pour ne pas favoriser sa demande interne en ne relançant pas. Elle vient de le faire et cela marche bien.

Du côté des entreprises, les indices d'activité de l'IFO en Allemagne et du climat des affaires de l'Insee pour la France sont exactement au même point. Le cycle conjoncturel n'est pas très différent de part et d'autre du Rhin.

En d'autres termes, l'Allemagne et la France ont des profils très proches mais avec des différences liées à la durée des périodes de confinement, nettement plus courte en Allemagne et à une gestion de la pandémie a priori plus efficace outre-Rhin. 

Le "Kurzarbeit" (travail à temps partiel) permet à l'outil de travail de s'adapter à la demande. Mais ce système a besoin de subventions. D'autre part, il crée ce que l'article de Bloomberg nomme des entreprises "zombies" (il y en aurait plus de 500 000 en Allemagne). Mais ce phénomène existait il déjà avant la crise sanitaire ? Comment la seconde phase de relance peut-elle y remédier ?

L'instrument essentiel de la politique économique des pays européens, durant la crise sanitaire, a été la prise en charge par l'Etat du chômage partiel. Ainsi la baisse de l'activité ne provoque-t-elle pas de licenciements avec les coûts qui lui sont associés. En outre si le redémarrage de l'économie est rapide, les salariés au chômage partiel peuvent reprendre très vite leur emploi et aider ainsi fortement à l'accélération de la croissance. C'est ce mécanisme qui avait permis à l'Allemagne de repartir très vite en 2010 et de profiter à plein de l'aubaine créée par la reprise chinoise. 

La situation est un peu plus complexe lors de cette crise sanitaire puisqu'il n'y a pas d'impulsion majeure notamment du reste du monde. De ce fait, la fin du chômage partiel est très longue à se profiler puisque l'on ne connait pas l'allure de l'expansion dans les mois à venir ni sa structure. Sur ce dernier point, on constate que la reprise de l'activité n'est pas uniforme. Tous les secteurs ne bénéficient pas de la même façon de l'amélioration de la croissance. C'est le cas notamment des activités liées au tourisme. Pour les métiers associés à ces secteurs pénalisés, il est logique que l'Etat qui a décidé du confinement en tire les conséquences et continue de financer le chômage partiel tant que cela ne fonctionne pas bien. Cela solvabilise la demande et évite des ruptures sur le marché du travail. En France on a un système qui s'en rapproche. 

Cela fait-il pour autant de l'économie allemande une économie d'entreprises zombies ? Non assurément pas. Une entreprise zombie bénéficie de conditions décidées par l'Etat ou la BCE qui permet à celle-ci de se maintenir à flot alors qu'elle aurait dû être en faillite. La BCE offre des conditions financières très favorables et l'Etat finance le chômage partiel. Cela peut aider les entreprises. 

Certes l'apparition d'entreprises zombies indiquent une allocation des ressources pas très efficiente mais il y a des moments où il est difficile de faire autrement. C'est le cas notamment lorsqu'il y a un choc qui n'est pas économique mais qui met l'économie à genoux. Les ajustements ne sont plus tout à fait les mêmes que dans une situation "normale". Il existe probablement des entreprises zombies. Cependant on ne connait pas, a priori, la part de celles qui disparaitront, ni le pourcentage de celles qui seront sauvées par ce passage dans un état un peu particulier. Plutôt que de prendre le risque de tout casser, il est préférable de lisser l'ajustement.

Comment l'Allemagne appréhende-t-elle les changements économiques qui seront induits par les modifications structurelles de la société post-Covid ? 

L'Allemagne a changé de façon radicale sur la relance de l'activité et sur l'échelle de celle-ci. Le plan initié par Angela Merkel et Emmanuel Macron et repris par Ursula Von der Leyen en témoigne. Les Allemands n'attendent plus d'impulsion de croissance en provenance des USA ou/et de la Chine. L'Europe doit donc rendre sa croissance plus endogène en se donnant les moyens de dynamiser sa propre activité. C'est le cœur du plan de relance européen. Un tel plan qui montre la complémentarité des pays européens et la nécessaire coordination de leurs actions est un changement radical de l'Allemagne. L'Europe est au centre de ses préoccupations et de ses enjeux. C'est un changement structurel majeur. Cela va provoquer un rééquilibrage de l'économie pour qu'elle dépende moins de son commerce extérieur et davantage de la dynamique de son propre marché.

Autre indicateur défavorable : l'Allemagne se voit concurrencée par la Chine sur les machines-outils qui étaient un marché quasi hégémonique. Pourquoi les Allemands n'ont-ils pas anticipé ce rattrapage de la Chine ? 

Ce n'est pas une surprise pour les Allemands. Tous étaient conscients que la vente de machines-outils à la Chine ne serait qu'une étape avant d'être concurrencer par les machines chinoises. Cela ne les empêche pas de garder un secteur très compétitif mais qui n'a plus l'hégémonie d'avant. 

La spécificité allemande tient de la baisse de sa population active. Là aussi n'est-ce pas un trompe-l'œil économique…qui de surcroit rend aléatoire toute tentative de mimétisme ?

Ce n'est pas un trompe-l'œil. Mais c'est aussi un choix structurel de l'Allemagne si elle veut maintenir l'allure de son revenu par tête. Il faut qu'elle accepte l'arrivée d'une population étrangère pour continuer à faire tourner les usines. En 2015 l'afflux de réfugiés avait provoqué de forts mouvements politiques 

Ce défi démographique peut aussi être un accélérateur dans la transformation de l'économie. L'Allemagne est peu technologique mais l'économie de demain sera technologique, beaucoup plus qu'elle ne l'est actuellement. Si les Allemands veulent maintenir leur niveau de vie, il faut qu'ils acceptent ces changements et qu'ils intègrent et développent davantage la dimension technologique de leurs produits.  

Pour rester forte l'économie allemande doit donc accepter de se transformer en profondeur, d'accepter des travailleurs étrangers plus nombreux et d'agir en phase avec ses partenaires européens. C'est un sacré programme, un défi pour le gouvernement allemand et celui qui lui succèdera. 

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