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L'école française éteint le dynamisme des jeunes.

Bonnes feuilles

L'école française, ou comment éteindre l'audace des jeunes

Vincent Cespedes analyse la société contemporaine, montrant que celle-ci compte de moins en moins sur la jeunesse pour se réinventer. Il invite à donner de l'ambition à la nouvelle génération, à lui transmettre de l'ardeur et à l'autoriser à critiquer le monde pour faire naître le désir d'entreprendre et la soif de vivre. Extrait de "Oser la jeunesse", publié aux éditions Flammarion (1/2).

Vincent Cespedes

Vincent Cespedes

Vincent Cespedes est philosophe et écrivain.

Il est l'auteur de L'homme expliqué aux femmes ou encore de L'Ambition ou l'épopée de soi chez Flammarion.

Il tient une page Facebook ainsi qu'un blog.

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Exagérons pour mieux saisir, en gardant à l’esprit que le trait est grossi.

Quand les arguments de la démence gagnent de l’intérieur les nations mourantes, les défenseurs de l’ordre n’ont souvent qu’un seul mot à la bouche – « École ! École ! École ! » –, comme s’ils venaient de découvrir la panacée. Comme si la guerre au bavardage et les leçons désuètes pouvaient discipliner les peurs et les privations. Comme si les bibliothèques opulentes, la grande musique, la haute littérature et la philosophie de l’Allemagne des années 1930 avaient pu freiner la montée du nazisme et empêcher une seule seconde les camps d’extermination.

Mais toi, on ne te la fait pas. Tu gardes un souvenir amer de ce que tu as traversé avant de devenir adulte – les réveils atroces, les heures d’ennui comme au bureau, les profs malheureux, la pression des notes. Au final, tout ce qui était créatif en toi s’est abîmé à l’école, et tes éducateurs n’ont pas su trouver le temps de le sauver. Tes audaces et tes ambitions, tes germes de génie : évanouis. Jusqu’au plaisir d’apprendre et de travailler. Un gâchis programmé, professé, afin que tu ne puisses plus tenir tête à aucun système ni songer à améliorer aucune institution. Afin que tu te prosternes devant l’Indiscutable (chiffres, finance, auteurs sans prénom, jurys, titres, diplômes, experts et autres autorités paternalistes). Afin que tu prennes en patience l’ennui de n’être plus jouissivement toi-même, le temps d’intégrer enfin la société de désoeuvrement, pourvoyeuse d’amnésie et de « loisirs forcés », selon l’expression de l’historien Fernand Braudel, qui y voyait la victoire des machines et le déclin d’une civilisation.

Ton éducation scolaire a surtout neutralisé en toi l’héroïsme invincible de l’enfant, ce regard critique et conquérant que tu posais sur l’aventure humaine – sa grandeur, ses failles, ses trésors, alors magiquement révélés. Il te suffisait de ressentir pour agir, avec le choix sûr de l’animal croqueur de vertiges et d’amitié. Désormais, tu ne ressens que des frustrations artificielles et sans suite, que tu t’acharnes en vain à calmer.

Contre-productive et antidémocratique, ton éducation a finalement réussi à faire de toi une crise d’adolescence prolongée. Un symptômefantôme, qui préfère subir en maugréant les changements du monde plutôt que de savoir en quoi et avec qui le changer.

Enfant, tu étais pourtant hostile aux mensonges et imbattable au grand jeu des vérités cachées. Les adultes honnêtes, tout simplement honnêtes, étaient tes demi-dieux. Tu détectais chez les autres, derrière leurs entourloupes et leurs non-dits, leur froide lâcheté.

Aujourd’hui, à écouter les vieilles rengaines, tu ne capterais que ton nombril. Tu te vexerais pour un rien. Tu te plaindrais d’être libre. Tu te montrerais avare de ta puissance et avide de tout ce qui fragilise ton discernement : le sport, le shopping, la mode, les peoples, l’alcool et les drogues, la musique boum-boum, la pornographie,les complotismes, les dogmes idiots, les décontextualisations de toutes sortes, les polémistestrolls et les effets spéciaux. Une créature suradaptée à la raison cynique, politiquement inoffensive, poétiquement immature – voilà ce que quinze ans de formatage et de gavage auraient fait de toi. Jeune âme en panne de sens, dont les institutions éducatives ont méthodiquement ôté la faculté d’en créer de nouveaux.

Extrait de "Oser la jeunesse", de Vincent Cespedes, publié aux éditions Flammarion, 2015. Pour acheter ce livre, cliquez ici.

 

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