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L'Assaut avec Julien Leclercq.

La valise ou...

L'Assaut n'est pas qu'un film d'action...

"L'assaut", film relatant la libération de l'Airbus détourné à Alger en décembre 1994 par les hommes du GIGN, souligne la gestion déplorable du problème terroriste par les politiques, persuadés que des valises de billets suffiraient à attendrir le GIA.

François-Xavier  Bellamy

François-Xavier Bellamy

François-Xavier Bellamy est normalien, agrégé de philosophie. Il est professeur de philosophie dans un lycée de banlieue parisienne.

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Vendredi 4 mars. Claude Guéant, ministre de l’Intérieur depuis quatre jours, fait une commande urgente à son cabinet. Il veut voir un film, L’Assaut, avant sa sortie en salles, prévue le 9 mars. Le scénario retrace un événement marquant qu’il avait vécu, alors au cabinet de Charles Pasqua, dans ce même ministère de l’Intérieur… 

Le film L'Assaut est traversé par l'intensité hors norme de ces histoires qui se nouent et se dénouent en quelques heures. Le 24 décembre 1994, un vol régulier d'Air France entre Alger et Paris est détourné par quatre terroristes du GIA. Commencent 54 heures d'angoisse et d'incertitudes, que des millions de personnes partageront en direct devant leur télévision.

Sans être une fiction, ce drame emprunte aux règles de la tragédie l'unité de temps et d'action, qui fait tomber tous les masques. Le réalisateur Julien Leclercq n'a rien cédé à l'exactitude absolue qu'il voulait donner à son récit, aidé en cela par les membres du GIGN qui l'ont appuyé de leurs conseils et de leur participation pour assurer une fidélité parfaite au détail des événements. En même temps, sa caméra révèle un sens aigu de l'intériorité, de cette tension contradictoire qui guide des personnages, issus d'univers si lointains, et que l'événement contraint à une rencontre, à la vie ou à la mort.

Passifs, impuissants, les passagers pris en otage sont les témoins terrorisés d'une action qui se joue entre trois mondes, dont les logiques vont se heurter : terroristes, gendarmes, politiques. Julien Leclercq affirme n'avoir pas voulu juger ; il y est parvenu, et c'est l'un des grands mérites de ce film, qui ne met pas en scène des bons et des méchants, que de donner à réfléchir sur l'infinie complexité des motivations humaines. Il est néanmoins frappant de constater que, entre ces trois mondes, le contraste réel est celui qui oppose les hommes du don à ceux du pouvoir.

Il n'y a aucune complaisance, dans le récit de L'Assaut, pour les terroristes. Ces quatre pirates sont de toute évidence en proie à une folie meurtrière, une démence coupable et inhumaine. Plus que la violence des images, assez discrètes finalement, c'est la cruauté de ce délire qui rend presque insoutenables les scènes d'exécution qui les voient assassiner deux passagers successivement, de sang-froid. Et cependant, leur projet procède d'un absolu désintéressement. Au moment de s'engager dans l'action, ils se disent adieu, comme les militaires le feront quelques heures après, au moment d'aller les déloger. Comme eux, ils ont renoncé à leur propre vie au nom d'une cause qu'ils jugent plus grande qu'eux-mêmes. Thierry, le gendarme incarné par un remarquable Vincent Elbaz que l'on suit tout au long du récit, ne s'y trompe pas, lorsqu'il déclare à Denis Favier, dans l'avion qui les conduit à Marseille : "En face, c'est des guerriers. Et les guerriers, ça négocie pas."

A l'inverse, pour avoir cru que tout s'achète, Carole Jeanton essuie l'échec - et le ridicule. Mélanie Bernier incarne cette jeune diplomate ambitieuse, prête à tout pour se mettre en avant sur un dossier chaud, pour être la première à distiller les informations, donner des conseils et tirer la couverture à elle. Le premier contact avec le commandant du Groupe est glacial ; l'instinct sûr de l'homme de l'ombre, habitué à l'anonymat de l'élite et au sens du collectif qu'exigent sa mission, décèle l'individualisme dangereux chez cette jeune énarque. Cet individualisme maladif, contraire à la fois à l’éthique et à l’efficacité, qui risque de mettre en danger la vie de ses hommes.

Dans un passage cruel, une sorte de parenthèse assez étrange d'ailleurs dans le film, Carole rencontre l'un des chefs du GIA pour lui remettre une valise de billets. Sans qu'aucune demande n'ait été formulée en ce sens, elle est persuadée que les terroristes ne cherchent que de l'argent. L'étroitesse de cette logique d'intérêt apparaît en pleine lumière dans cette cave obscure où l'Algérien, presque indigné qu'on ait pu rabaisser son combat à une mallette de fonds secrets, écrase de son mépris la technocrate apeurée. Carole Jeanton incarne l’animal politique sans relief qui hante les couloirs parisiens, isolée par le jeu absurde du pouvoir dans un combat égoïste qui l’oppose d’abord à son propre camp, dans une rivalité dénuée d’intelligence et de largeur de vue.

A l’opposé, les terroristes sont dangereux, et leur acte condamnable, mais ils ne sont pas méprisables. Les militaires tueront les quatre pirates pour libérer, sains et saufs, les 225 otages. Plusieurs d'entre eux seront blessés dans l'action, dont l'un, Thierry, très grièvement. Par contraste avec le professionnalisme sans faille de ces anonymes, qui vont au-devant de la mort pour accomplir leur mission, chaque apparition des personnages politiques suscite le malaise. Le film est ponctué d'archives télévisées. A cinq mois des présidentielles de 1995, les visages connus surgissent sur le petit écran, cherchant la lumière d'une scène dont ils ne sont pas les héros - presque les anti-héros. Jef, officier de communication au GIGN, qui participait à l'assaut le 26 décembre, l'assure aujourd'hui : "Sur cette opération, les politiques ont rempli leur mission. Ils ont fait ce qu'il fallait, dans la lutte diplomatique, pour ramener cet avion en France afin qu'on puisse le gérer avec nos moyens sur place." D'un point de vue pratique, tout le monde partageait un unique objectif : la libération des otages. Mais les logiques sont infiniment divergentes.

C'est en cela que L'Assaut est un très grand film : au-delà de la vérité qu'il délivre sur le déroulement précis des événements, dans un récit qui allie l'exactitude à l'efficacité narrative, il offre l'occasion d'un nouveau regard sur la question, à la fois éthique et politique, qui hante notre temps. Julien Leclercq montre les points d'interrogation qui jaillissent de ces cinquante-quatre heures, avec l'intensité lumineuse qui vient de la condensation subite du quotidien : que pouvons-nous vraiment espérer du politique ? Et - puisque nous pouvons nous-même nous sentir si loin de l'héroïsme de ces soldats d'élite, prêts à se donner sans aucun retour - quelles raisons avons-nous de ne pas désespérer du coeur de l'homme ?

 

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