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L'amour (fou) pour un criminel : pourquoi l’univers carcéral est le théâtre de nombreuses passions incontrôlables et dévastatrices
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L'amour (fou) pour un criminel : pourquoi l’univers carcéral est le théâtre de nombreuses passions incontrôlables et dévastatrices

Elles sont âgées de 20 à 50 ans, elles ont des projets, un mari, une carrière, parfois même la fortune. Pourtant, un jour, sur un coup de tête, elles vont tout plaquer par amour pour un criminel, le plus souvent un tueur en série. Extrait de "L'amour (fou) pour un criminel", de Isabelle Horlans, publié aux éditions Cherche-Midi (1/2).

Isabelle  Horlans

Isabelle Horlans

Isabelle Horlans est journaliste depuis trente ans. Elle a travaillé en presse écrite et à la télévision, couvert des faits divers, des procès, des guerres. Elle est aussi l’auteur de plusieurs livres dont L'amour (fou) pour un criminel (Cherche Midi). 

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Dans la série américaine Prison Break, Sara Tancredi est un médecin du pénitencier fictif de Fox River. Elle est belle, fille de gouverneur et tombe amoureuse du prisonnier Michael Scofield. Il est bronzé, tatoué, musclé et opportunément innocent : Michael s’est laissé incarcérer sous un faux prétexte pour faire évader son frère. Pour lui, Sara va braver les interdits, briser sa carrière et rompre avec sa famille. Son personnage a tant fait fantasmer les téléspectateurs que le créateur Paul Scheuring et la Fox Broadcasting Company ont reçu des centaines de protestations lorsqu’ils l’ont « tué » : Sara fut donc ressuscitée.

Anecdote fictionnelle ? Sûrement pas. L’univers carcéral est le théâtre de nombreuses passions incontrôlables et dévastatrices. Le docteur Philip Jaffé, psychologue et criminologue, directeur de l’Institut Kurt Bösch, en Suisse, fut témoin d’une de ces histoires d’amour qui finissent mal. À la fin des années 1980, titulaire d’un doctorat américain en psychologie, il est chef de clinique au Bridgewater State Hospital, situé près de Boston, dans le Massachusetts.

Cet établissement de haute sécurité accueille des criminels nécessitant un suivi psychiatrique et dont il faut évaluer la responsabilité pénale. « L’une de mes collègues, d’origine russe, âgée de 40 ans et donc dotée d’une solide expérience, s’est éprise d’un détenu de 20 ans au physique de Brad Pitt. Il lui avait fait une cour effrénée. Elle l’aimait tant qu’elle lui a fourni un revolver, et ils se sont enfuis. Trois semaines plus tard, ils étaient arrêtés et écroués. Cette femme a mis un terme définitif à sa vie professionnelle dans un moment d’égarement. Aux États-Unis, un délit de cette nature vaut jusqu’à dix ans de détention. Cela démontre qu’un expert peut aussi tomber dans le piège de la séduction. Les personnes qui travaillent en milieu carcéral doivent rester vigilantes. Y compris celles qui se jugent à l’abri d’une faiblesse 1. »

Tout individu évoluant en secteur pénitentiaire serait donc susceptible de s’éprendre d’un condamné ? « N’importe qui ? Non, je ne crois pas. J’ai connu des consoeurs impressionnées par le physique ou la psychologie touchante de prisonniers sans pour autant déraper. Et j’ai côtoyé des confrères qui ont fantasmé sur des détenues mais qui ont su résister au désir. » Philip Jaffé livre cependant un souvenir singulier : « Mes années passées en prison m’ont amené à diriger de nombreuses stagiaires, des étudiantes en psychologie qui achevaient leur cursus universitaire. Dès leur arrivée, je les mettais en garde : ne vous habillez pas ainsi, ne vous comportez pas comme ça, etc. Eh bien, malgré l’enseignement qu’elles avaient reçu et mes avertissements, un tiers d’entre elles finissaient quand même par poser problème : je devais les rappeler à l’ordre, les obliger à prendre leurs distances avec des criminels qui les avaient émues. »

Pour Roland Agret, qui fut condamné en 1973 à quinze ans de réclusion pour un meurtre qu’il n’avait pas commis (réhabilité en 1985, il a passé sept ans derrière les barreaux 1), la majorité des femmes qui se pâment devant des tueurs « sont des embourgeoisées à l’existence morose. Elles sont peut-être socialement reconnues grâce à la profession qu’elles exercent mais, dans l’intimité, elles s’ennuient et rêvent d’exister autrement. Les assassins ou bandits de grand chemin offrent une rampe de lancement qui les propulse dans une nouvelle dimension : la fadeur du quotidien est balayée par le risque et l’interdit ».

Le parcours de l’infirmière psychiatrique allemande Gisela Deike est une parfaite illustration des propos de Roland Agret. Terriblement complexée par un strabisme et un nez bosselé, elle se consacre exclusivement à sa famille et ses patients. Depuis l’âge de 16 ans, elle est amoureuse de Jürgen Bartsch, un jeune homme au gentil visage de boy-scout qui a tué et démembré quatre enfants dans les années 1960. Gisela ne l’a vu qu’à la télévision. En 1970, elle lui écrit : « J’en ai ressenti la nécessité car il était très seul. Il m’a répondu et je me suis montrée tenace 2. » Gisela est à tel point persuadée qu’un jour elle aura l’opportunité de le rencontrer et de le conquérir qu’elle subit des opérations de chirurgie esthétique. Trois ans plus tard, enfin, son métier lui permet d’approcher Jürgen Bartsch, dont la peine de prison a été commuée en internement à vie. Le 2 janvier 1974, elle l’épouse. Sa famille lui tourne le dos ; qu’importe, elle est comblée. Le bonheur durera jusqu’au 28 avril 1976, date de la mort de Bartsch en salle d’opération : pour être libéré plus tôt, il avait accepté la castration ; l’intervention a tourné court. Au Spiegel, Gisela dira que, ce jour-là, elle a perdu le but de sa vie...

La psychologue russe comme Gisela étaient célibataires, donc a priori en quête du prince charmant. Mais le régime matrimonial ne garantit guère plus de protection contre la passion. En janvier 2013, une gardienne de la maison d’arrêt de Brest, en charge avec sept collègues du quartier des hommes, est placée en garde à vue. Elle a succombé aux avances d’un violeur récidiviste qui purge vingt-cinq ans de réclusion. En échange de quelques centaines d’euros et d’étreintes furtives, il l’a convaincue de le fournir en cigarettes, alcool, téléphones, drogue, un butin dont profitaient ses camarades. Âgée de 43 ans, cette mère de trois enfants, jusque-là bien notée, a avoué la corruption passive et la profondeur de ses sentiments. Au cours de ses neuf années dans la pénitentiaire, elle n’était jamais tombée amoureuse.

En dépit de sa situation, qui offrait des garanties à la justice, le procureur Bertrand Leclerc l’a expédiée en cellule à Rennes. Déflagration familiale, fin de sa carrière dans la fonction publique. Alors que j’écris ces lignes, elle attend toujours sa comparution devant le tribunal.

Un aspect de cette histoire laisse perplexe : le violeur est un individu que la femme devrait naturellement détester. Nous verrons pourtant qu’il est presque aussi populaire que le tueur en série...

Extrait de "L'amour (fou) pour un criminel", de Isabelle Horlans, publié aux éditions Cherche-Midi, 2015. Pour acheter ce livre, cliquez ici.

 

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