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L’abus de yoga serait-il mauvais pour la santé ?

Selon la BBC, des médecins physiothérapeutes ont signalé une hausse des consultations de la part des professeurs de yoga pour des problèmes de hanche au Royaume-Uni.

Stéphane Gayet

Stéphane Gayet

Stéphane Gayet est médecin des hôpitaux au CHU (Hôpitaux universitaires) de Strasbourg, chargé d'enseignement à l'Université de Strasbourg et conférencier.

 

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Atlantico : Au Royaume-Uni, la BBC s'est alarmée en novembre 2019 des signalements de la part des médecins physiothérapeutes d'une hausse des consultations de la part des professeurs de yoga pour des problèmes de hanche. Cet éclairage peut permettre de s'interroger autant sur le niveau raisonnable de pratique du yoga que sur les mesures à prendre pour les professionnels de ce domaine et leur santé. Dans quelle mesure la pratique du yoga en excès peut-elle produire des problèmes de santé ? Comment éviter ces problèmes ?

Stéphane Gayet : Les méthodes de relaxation et de méditation, qui nous viennent essentiellement d’Asie, sont aujourd’hui très populaires. Dans notre société où tout va de plus en plus vite, où la compétition est omniprésente, où le stress durable (c’est-à-dire le mauvais stress) est fortement prévalent et même contagieux, il est devenu pratiquement vital de pratiquer une ou plusieurs activités physiques, susceptibles d’apporter de la détente en même temps que de l’évasion.

À côté des nombreux arts martiaux traditionnels qui conjuguent le sport et la philosophie – certains étant plutôt orientés vers le combat, d’autres le ressourcement énergétique – et qui viennent des pays d’Asie du Sud-Est (Japon, Chine, Corée ou encore Viet Nam…), le yoga se démarque nettement. Déjà, par son origine, étant donné qu’il est originaire d’Inde (yoga est tiré du sanscrit : jonction), ensuite par son essence : ce n’est pas un art, mais une discipline traditionnelle, visant à libérer l'âme de sa condition existentielle, dans l'union à l'absolu (la jonction), et cela par un ensemble de pratiques psychiques et corporelles. Alors que les arts martiaux sont dynamiques, le yoga est essentiellement statique : cette technique repose sur des exercices de posture et de respiration. On pourrait se dire : cela ne peut être que bénéfique. Pourtant, le yoga comporte bel et bien des risques. Ils sont liés au maintien prolongé de postures qui sont parfois forcées.

En effet, la pratique du yoga, quand elle est excessive, pas assez encadrée et dès lors insuffisamment protégée, peut faire souffrir des articulations. Il s’agit principalement des articulations de la hanche et du rachis (la colonne vertébrale), mais aussi à moindre degré de celles des genoux et des chevilles.

Le principal point critique est l’articulation de la hanche. La tête du fémur est plaquée contre l’os iliaque (le plus grand des os du bassin) dans une cavité appelée cotyle (du grec : cavité) ou cavité cotyloïde. Elle est aussi appelée acetabulum (mot du latin : vase) ou encore acétabule. Lorsque l’articulation est malmenée, il peut se produire un conflit fémoro-acétabulaire, expression indiquant qu’une souffrance cartilagineuse puis osseuse s’installe. Ce conflit, s’il persiste – c’est pourquoi nous parlons de pratique excessive du yoga -, favorise la constitution d’une arthrose précoce de la hanche. Le processus morbide d’arthrose est un phénomène chronique qui passe par plusieurs étapes : inflammation du cartilage articulaire (la couche de cartilage qui recouvre les parties osseuses de l’articulation, de telle sorte que l’os ne frotte pas directement sur de l’os) ; puis dégradation et amincissement de ce cartilage articulaire ; c’est ensuite l’os sous-jacent qui est lui-même altéré. Cette arthrose se traduit par des douleurs à la mobilisation de la hanche dans un premier temps, puis par une gêne articulaire et enfin par une réduction de la motilité de l’articulation, au maximum par une impotence fonctionnelle rendant même la marche difficile.

Ce conflit fémoro-acétabulaire est lui-même favorisé par des particularités anatomiques qui existent chez certains sujets. L’anomalie initiale est : soit une sorte de bosse sur le col fémoral (effet dit de came), soit un cotyle trop couvrant (effet dit de tenaille), soit une combinaison des deux. Ces particularités anatomiques – il s’agit d’anomalies assez mineures – sont fréquentes et souvent ignorées, tant que les articulations ne sont ni surmenées (sportifs), ni malmenées (yoga).

Pour éviter ces problèmes, il faut attirer l’attention des yogis sur ce risque. Si des symptômes douloureux se déclarent, il est indiqué de consulter un rhumatologue ou un médecin spécialisé en médecine dite physique (réadaptation, rééducation…).

Des clichés radiographiques vont confirmer le diagnostic, le plus souvent complétés par d’autres examens dits d’imagerie médicale (radiologie) : des coupes anatomiques avec injection de produit (arthroscanner ou arthro-IRM), qui vont préciser les lésions des cartilages articulaires et du labrum (c’est le joint cartilagineux circonférentiel qui borde l’acétabulum).

Dès lors, l’activité physique doit être adaptée, et parfois même arrêtée temporairement. Des médicaments antalgiques et antiinflammatoires non stéroïdiens (AINS) permettent de passer le cap douloureux. La kinésithérapie corrige d’éventuels déséquilibres musculaires de la hanche (et du rachis). Les étirements en amplitude maximale sont donc déconseillés.

Quels conseils les médecins peuvent-ils donner à des professeurs de yoga qui doivent pratiquer souvent cette activité afin d'en limiter les effets sur la santé ?

Il faut démythifier le caractère non dangereux du yoga. Comme toute pratique, fut-elle a priori considérée comme tout à fait salutaire, il comporte donc certains risques. Sans aller jusqu’à se faire faire des clichés des deux hanches, en l’absence de gêne initiale, il convient de sensibiliser les médecins généralistes, les professeurs de yoga et les yogis – débutants ou même confirmés – à ce risque articulaire, finalement non négligeable.

Étant donné que les anomalies articulaires qui favorisent le conflit fémoro-acétabulaire peuvent avoir un caractère plus ou moins héréditaire, il est utile d’interroger les adeptes du yoga sur l’existence éventuelle dans leur famille de personnes qui ont souffert de la hanche, a fortiori qui ont eu un remplacement prothétique d’une ou des deux hanches.

Il peut être également indiqué de consommer des substances ayant un effet préventif ou curatif sur l’usure des cartilages articulaires.
Ce qu’il convient surtout de retenir, c’est que, pour les yogis, toute gêne même discrète d’une ou des deux hanches doit être prise en considération au plus vite et donner lieu à un avis médical.

En France, il semble que les formations pour devenir professeur de yoga n'incluent pas obligatoirement des cours d'anatomie et de physiologie. Doit-on voir là un manque ? Faut-il une intervention des médecins ou des pouvoirs publics pour encourager à un encadrement plus scientifique de la pratique de cette activité ?

L’absence de toute formation même basique à l’anatomie et à la physiologie humaines pour les professeurs de yoga est en effet une insuffisance dans leur formation.

À présent que ce conflit fémoro-acétabulaire est mieux connu, notamment grâce aux travaux du chirurgien orthopédique suisse Reinhold Ganz, il est indispensable de sensibiliser tous les sportifs et adeptes du yoga à ce risque sérieux.

Mais il ne faut pas s’en tenir là. Le yoga n’est pas un sport, mais il est une activité physique. Et comme pour toute activité physique, il faut un minimum d’encadrement médical ou kinésithérapeutique. Cela fait partie de la prévention de base ; il ne s’agit pas de tout médicaliser, mais se s’appuyer sur les progrès des sciences médicales pour mettre toutes les chances de notre côté afin de préserver au mieux notre capital santé.

Article publié initialement le 7 novembre 2019

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