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Gilets jaunes colère classe politique Emmanuel Macron
©Zakaria ABDELKAFI / AFP

Bonnes feuilles

L’absence de débouché politique face à la colère du peuple

Guillaume Bigot publie "La populophobie" aux éditions Plon. Les peuples semblent avoir pris en grippe leurs élites. Mais, est-ce que ce ne sont pas les classes dirigeantes qui, en vérité, avaient déjà décidé de rompre avec leurs peuples ? Selon l'essayiste, la France est entrée en convulsions et n'en sortira que lorsque l'élite actuelle et son paradigme auront été remplacés. Extrait 2/2.

Guillaume Bigot

Guillaume Bigot

Guillaume Bigot est membre des Orwéliens, essayiste, et est aussi le Directeur Général d'une grande école de commercel. Il est également chroniqueur sur C-News. Son huitième ouvrage,  La Populophobie, sort le 15 septembre 2020 aux éditions Plon.

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L’une des difficultés les plus sérieuses auxquelles la France est confrontée est de ne pas disposer d’offre électorale susceptible de transformer la colère du peuple en formule entraînante et crédible de redressement national.

En dépit de l’impopularité croissante des gouvernements successifs depuis quarante ans, nous demeurons piégés par ce que Jean-Claude Michéa nomme «l’alternance unique».

In fine, l’arrimage à l’alliance atlantique ou les orientations macroéconomiques restent dictés par les traités et imposés par l’UE.

Les électeurs français, comme leurs voisins, ressemblent au Prisonnier. Lors de chaque épisode de ce feuilleton britannique des années 1960, le héros, enfermé dans un village trop paisible pour être honnête, tente de s’en échapper, mais finit toujours rattrapé par une bulle qui le ramène à son domicile. Cette volonté de barrer l’avenir et d’empêcher toute sortie du paradigme dominant se révèle particulièrement explicite dans la manière décomplexée dont les dirigeants européens font revoter les peuples lorsque leurs décisions leur déplaisent.

En 1993, les Danois furent invités à se prononcer une seconde fois, après avoir dit non au traité de Maastricht. Les Irlandais rejetèrent celui de Nice en 2001. L’année suivante, ils furent rappelés aux urnes. En 2008, l’électeur irlandais refusa le traité de Lisbonne. L’année suivante, il sera sommé de l’approuver.

Vox populi, vox nulli, la caste européiste n’est guère intimidée par le résultat des référendums. Le Traité constitutionnel européen fut rejeté par les Français à une large majorité (55 %), mais aussi par les Néerlandais (53 %). Qu’à cela ne tienne, les dispositions du traité pour l’Union européenne furent reprises quasiment in extenso dans celui de Lisbonne et adoptées.

La résistance farouche et presque ubuesque avec laquelle la technocratie bruxelloise appuyée par la classe dirigeante britannique s’est opposée pendant quatre années au Brexit révèle une forme d’autisme démocratique. Les honorables membres du Parlement de Westminster s’acharnèrent à rejeter les accords passés entre le 10, Downing Street et le Berlaymont, et allèrent jusqu’à s’opposer au principe d’élections anticipées, ou à les conditionner à un report du Leave. De son côté, l’EU mit tout en œuvre pour faire capoter les négociations, bien décidée à transformer cette insolente volonté de «filer à l’anglaise» en cuisante punition. Ce déni de démocratie était tel que les dirigeants du Royaume-Uni, en accord avec leurs homologues européens, ont fait comme si le Brexit n’avait pas déjà eu lieu. Encore une minute, monsieur le bourreau! La démocratie ne vaut que si les peuples votent bien. S’ils votent en faveur de l’UE, leur choix est irrévocable. S’ils votent contre l’UE, aucun compte n’est tenu de leur suffrage. C’est la démocratie à choix limité qui permet de choisir entre oui et oui, entre d’accord et d’accord, entre plus d’Europe ou plus d’Europe. Le recours au suffrage populaire devient superfétatoire.

Partout sur le Vieux Continent, pour demeurer au pouvoir en dépit du mécontentement généralisé, les formations représentant la classe dirigeante doivent s’allier. Ce sont les stratégies de grande coalition que l’Allemagne a expérimentées par deux fois. En France, l’UMPS – qui était un slogan d’extrême droite, destiné à souligner la proximité entre l’UMP, l’ancien parti des Républicains, et le PS – est devenu réalité. L’UMPS, l’ex-Front national l’a fantasmé, Emmanuel Macron l’a réalisé en fondant La République en marche (LREM). Les analyses de Jean-Claude Michéa éclairent cette stratégie de verrouillage :

Devant cette nouvelle situation, où ceux d’en bas apparaissent de moins en moins sensibles, expérience oblige, aux vertus de l’alternance unique, l’aile gauche et l’aile droite du château libéral (dont les ultimes différences tiennent surtout, désormais, aux ambitions personnelles de leurs dirigeants et aux particularités encore marquées de leur électorat historique) se retrouvent donc peu à peu contraintes de réfléchir en commun sur les différentes façons possibles de « gouverner autrement ». Autrement dit, de prolonger de quelques décennies encore la survie d’un système qui prend aujourd’hui l’eau de toute part.

Ce bloc libéral n’est pas invulnérable. À cet égard, les scrutins présidentiels depuis 1995 recèlent deux enseignements et permettent d’opérer deux constats.

Le premier, c’est qu’aucun président depuis François Mitterrand n’a été élu sans promettre de rompre avec ce que nous avons appelé le paradigme des classes dirigeantes.

Chaque fois, de petites formules, prononcées pendant la campagne, laissaient entendre qu’une fois à l’Élysée le candidat allait renouer avec l’indépendance nationale. Chaque fois, ces clins d’œil souverainistes ont permis de franchir le second tour. Jacques Chirac a promis de réduire la fracture sociale, Nicolas Sarkozy prétendait favoriser la France qui se lève tôt, François Hollande a désigné la finance comme son ennemi, Macron a promis une révolution. Sitôt en fonction, ces nouveaux présidents se sont empressés de se rendre à Berlin, puis à Bruxelles pour rassurer leurs interlocuteurs.

Le second constat que nous pouvons établir, c’est que la proportion des électeurs qui rejettent le paradigme ne cesse de croître. Lors d’un colloque consacré à la recomposition politique qui s’est tenu à la fondation Res Publica à l’automne 2019, son président Jean-Pierre Chevènement soulignait: «Ces partis de gouvernement […] monopolisaient la représentation en 1981. Déjà, en 2002, Jospin et Chirac ne totalisaient plus que 36% des suffrages exprimés. En 2017, ces 36% étaient devenus 26% et en 2019 14%1 !» C’est particulièrement visible avec la montée en flèche du principal parti tribunicien, le RN qui, au fil des années, est devenu le premier parti d’opposition, avant de devenir le premier de France. L’extrême gauche, de même que les différentes expressions de l’écologie ou du souverainisme et, surtout, l’abstentionnisme, ne cessent, aussi, de progresser.

Le processus de décomposition politique, ainsi que la réduction en poudre du socle électoral dont bénéficiait la classe dirigeante semblent plus avancés que jamais, depuis l’avènement de LREM.

La base électorale d’Emmanuel Macron est friable et sa base populaire inexistante. Il est de plus en plus contesté, comme l’a montré le soutien aux Gilets jaunes. Le pouvoir ne peut plus compter que sur l’absence de relève digne de ce nom. Si la classe dirigeante parvient à se maintenir in extremis, c’est que l’ire populaire n’a pas trouvé d’exutoire électoral pour se sublimer. Cette situation est préoccupante car cette « révolution citoyenne » entravée risque d’engendrer une confrontation violente. «Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres», prévenait Gramsci en 1948 dans ses Cahiers de prison. Nous serions bien inspirés de ne pas nous attarder dans le clair-obscur. Le redressement national ne passe pas seulement par la rupture avec le paradigme des classes dirigeantes. Il passe aussi par le renouvellement de l’offre politique. Certains partis contestent le modèle en place. Mais leur opposition est, hélas, aussi vindicative que stérile.

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Extrait du livre de Guillaume Bigot, "La populophobie", publié aux éditions Plon

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