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Julian Assange : un martyr sur l’autel de la justice, engagé au nom de la liberté d'informer
©LEON NEAL / AFP

Bonnes feuilles

Julian Assange : un martyr sur l’autel de la justice, engagé au nom de la liberté d'informer

Guillaume Ledit et Olivier Tesquet publient "Dans la tête de Julian Assange" (Solin / Actes Sud). WikiLeaks, fondé par Julian Assange, a publié des millions de documents pour dénoncer la corruption des élites ou la surveillance de masse. Extrait 2/2.

Olivier  Tesquet

Olivier Tesquet

Olivier Tesquet est journaliste à Télérama depuis 2011, spécialiste des questions numériques, et notamment de surveillance. Passé par Owni.fr, il est également producteur sur France Inter (“Tout est numérique”). Il est l’auteur de Comprendre WikiLeaks (Max Milo, 2011).

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Guillaume Ledit

Guillaume Ledit

Guillaume Ledit a cofondé le site Owni.fr, média partenaire de WikiLeaks, et en a assuré la rédaction en chef entre 2009 et 2012. Passé par Radio France, L’Express puis Usbek & Rica, il a au cours de sa carrière journalistique développé une connaissance profonde du Web, tant sur le fond que sur la forme. Il dirige aujourd’hui l’entreprisede conseil en stratégies éditoriales Strochnis.

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De courage, Julian Assange va en avoir besoin dans les mois à venir. Depuis sa première condamnation en 1996, l’Australien a atteint son but : WikiLeaks est devenu cette “agence de renseignement du peuple” qu’il appelait de ses vœux. Une organisation qui n’agit pour le compte d’aucun gouvernement institué, dont les révélations ont visé en plus de dix ans un nombre conséquent d’États et d’entreprises, et dont la colonne vertébrale a toujours été la devise des cypherpunks : vie privée pour les citoyens, transparence pour les puissants. Une structure polymorphe née d’Internet, sur Internet, et qui a su imposer l’éthique hacker sur la scène internationale. Dans un premier temps, Julian Assange est poursuivi par l’administration Obama pour des faits relativement mineurs de piratage informatique. Mais les États-Unis de Donald Trump décident de sortir l’artillerie lourde. Le 23 mai 2019, la justice américaine annonce poursuivre le fondateur de WikiLeaks pour espionnage. Dix-sept nouvelles charges pèsent désormais contre lui, toutes relatives aux télégrammes diplomatiques et rapports de guerre publiés en 2010. Pour le faire condamner, l’administration Trump envisage tout simplement de contourner le premier amendement de la Constitution, très protecteur pour la liberté de la presse, en prouvant qu’il a conspiré avec Manning pour qu’elle lui transmette le précieux butin. Assange pourrait alors être condamné pour complot au titre de l’Espionage Act de 1917 : une première dans l’histoire du journalisme aux États-Unis. Il est également accusé d’avoir diffusé les documents que la première puissance mondiale souhaitait garder secrets. Le grand jury lui reproche d’avoir publié l’intégralité de ces informations, sans les avoir expurgées des éléments les plus sensibles. Ici encore, ce sont les activités journalistiques de Julian Assange qui sont dans le viseur de la justice américaine. Problème : pour orchestrer ces révélations, le rédacteur en chef le plus urticant de la planète a noué des partenariats avec de nombreux médias internationaux. Une brèche dangereuse est ouverte : ces derniers pourraient dès lors être également poursuivis, pour recel de documents volés, voire pour complicité. Face à la colère des ONG de défense de la liberté de la presse, le responsable des questions de sécurité nationale au ministère de la Justice, John Demers, a cru bien faire en opérant immédiatement un distinguo : “Le ministère prend au sérieux le rôle des journalistes dans notre démocratie mais Julian Assange n’est pas un journaliste.” Il semble pourtant difficile de le nier. Qu’on le veuille ou non, et malgré ses relations houleuses avec les médias, c’est bien à un travail d’éditeur de presse que s’est consacré Julian Assange. On peut considérer que WikiLeaks est venu revigorer le journalisme d’investigation traditionnel, tant par la radicalité de sa pratique que par les outils employés pour la mettre en œuvre. L’organisation a suscité un débat nécessaire sur la protection des sources, prouvé que l’on pouvait utiliser Internet pour en préserver l’anonymat et, ce faisant, contribué à la démocratisation des technologies de chiffrement. En prouvant que l’on pouvait extraire de l’information d’intérêt public en analysant d’immenses bases de données, WikiLeaks a stimulé la pratique journalistique. Son héritage est ici essentiel : LuxLeaks, Panama Papers, China Cables… Ces nombreuses révélations, parues à intervalles réguliers aux quatre coins du monde, empruntent tant au vocabulaire qu’à certains modes opératoires de WikiLeaks. Sans Julian Assange, il n’est pas garanti que le Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ), à l’origine des Panama Papers, aurait pris une telle dimension (fondé en 1997, il n’a embrassé la publication dite “de masse” qu’en 2013). Cela étant, le fondateur de WikiLeaks a maintenu une ligne radicale quant à la diffusion de documents, notamment dans le cas des Panama Papers, qui donnent un aperçu inédit de l’ampleur de la fraude fiscale : “Si vous censurez plus de 99 % des documents, vous faites 1 % du travail journalistique, par définition.” Cette radicalité et son côté donneur de leçon ont certes fini par lasser. Mais les questions que WikiLeaks a posées et pose encore à la presse restent essentielles. Et la principale revient à se demander jusqu’où peut aller le journalisme. 

Ce jusqu’au-boutisme consubstantiel de WikiLeaks a continuellement fait grincer des dents, tant dans les rangs de ses partenaires médiatiques que parmi ses détracteurs les plus acharnés. Mais l’organisation ne s’est jamais laissée enfermer dans une définition : c’est une promesse, un slogan à répliquer. Et son fondateur a toujours été réfractaire à sa structuration. WikiLeaks n’a d’existence juridique qu’au travers de Sunshine Press, une société établie en Islande en 2010, mais qui n’est pas un média. A l’époque, Julian Assange au New Yorker : “Si vous avez l’impression que nous sommes des amateurs, c’est parce que nous le sommes. Tout le monde est amateur dans ce business.” Un dernier aspect concernant l’apport de WikiLeaks à la presse, et non des moindres : en suscitant plus ou moins directement des vocations, le site a aujourd’hui ses héritiers, revendiqués ou non. Comme le Britannique Eliot Higgins qui, avec son site Bellingcat, se veut la “mémoire” des conflits, Syrie, Libye et Russie en tête. Dans son canapé de Leicester, ce blogueur au chômage devenu journaliste passe YouTube au peigne fin, calcule des coordonnées sur Google Maps, traque des armes dans des pixels. Jusqu’à révéler ce que les régimes tentent de cacher. Mais ces répliques n’ont pas suffi à ébranler le système tant décrié par Julian Assange. Depuis l’irruption de WikiLeaks dans le paysage, le secret se porte toujours bien, merci pour lui. Sous nos latitudes, il est même de plus en plus sanctuarisé, comme dans la directive liberticide sur le secret des affaires, votée en 2016. Et si les dénonciations de crimes de guerre, de tractations politiciennes douteuses ou de violation routinière des règles fiscales ne cessent d’affluer, il reste très difficile de réformer les systèmes qu’on remet en cause. Qui ne font pas de détail quand il s’agit de contre-attaquer : Julian Assange pourrait bien en payer le prix et devenir rien de moins qu’une victime expiatoire de la liberté d’informer. “Je ne crois pas aux martyrs, mais je pense que les gens devraient assurément prendre des risques, confiait-il devant la caméra de Laura Poitras. Il s’agit de comprendre les risques auxquels on est confronté, quelles sont les opportunités dans telle ou telle situation, et de s’assurer que risques et opportunités soient équilibrés”.   

En se hasardant à pousser plus loin le curseur sans faire de concessions, Julian Assange est tout de même parvenu à bousculer, au prix d’une dissymétrie incroyable, la première puissance mondiale. Mais même après des années d’observation attentive, le fondateur de WikiLeaks reste déconcertant et ne se laisse pas facilement cerner. Reste à savoir, et ce n’est pas la moindre des questions, s’il faut aujourd’hui soutenir Julian Assange. Pour beaucoup, c’est un dilemme. Pour certains, c’est inconcevable. Mais il ne s’agit pas ici de séparer l’homme, sulfureux, de son œuvre originelle, d’utilité publique ; nous avons démontré que ce distinguo a été rendu impossible par Assange lui-même. Ainsi, il convient plutôt de souligner la continuité dans l’action de WikiLeaks. Depuis son émergence dans le bouillonnement intellectuel des débuts d’Internet, l’organisation est tout à la fois devenue une crypto-entreprise de presse et “l’agence de renseignement du peuple” que son fondateur appelait de ses vœux. Elle n’est pas l’une ou l’autre de ces missions mais leur addition, leur conjonction, quitte à parfois se révéler contradictoire. Qu’il s’agisse de travailler avec les plus grands journaux du monde ou de parasiter le processus électoral d’une démocratie occidentale, Assange a constamment rappelé qu’il n’appartient à personne d’autre qu’à lui de définir ce qu’est WikiLeaks. Mais nous aurions tort de conditionner notre soutien à la vertu de ses activités, tant le risque qui accompagne ses aventures judiciaires dépasse sa simple personne.

Extrait du livre de Guillaume Ledit et Olivier Tesquet, "Dans la tête de Julian Assange", publié aux éditions Solin / Actes Sud

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