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Des femmes brandissent des pancartes avec des noms de femmes tuées par leurs conjoints lors d'une manifestation pour dénoncer le 100e féminicide de l'année, en septembre 2019 à Paris.
Des femmes brandissent des pancartes avec des noms de femmes tuées par leurs conjoints lors d'une manifestation pour dénoncer le 100e féminicide de l'année, en septembre 2019 à Paris.
©ZAKARIA ABDELKAFI / AFP

Lutte contre les violences faites aux femmes

Journée internationale pour l’élimination des violences faites aux femmes : noble cause, mauvaise approche

Le 25 novembre est la journée internationale pour l’élimination des violences faites aux femmes. Après le mouvement MeToo, cette cause éminemment légitime est-elle devenue trop politique ?

Sabine Prokhoris

Sabine Prokhoris

Sabine Prokhoris est philosophe et psychanalyste. Elle est l’auteur de plusieurs ouvrages, dont Le Sexe prescrit : La différence sexuelle en question (Aubier 2000), L’Insaisissable Histoire de la psychanalyse (Puf, 2014) et Au bon plaisir des « docteurs graves » : À propos de Judith Butler (Puf, 2017).

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Atlantico : Depuis 1990, le 25 novembre est la journée internationale pour l’élimination des violences faites aux femmes. Cette année, entre le 20 et 25 des rassemblements ont eu lieu pour protester contre les violences sexuelles. Après le mouvement MeToo, cette cause éminemment légitime est-elle devenue trop politique ?

Sabine Prokhoris : Bien entendu cette cause est fondamentale car sur la planète, et en France aussi, pas de la même façon, les femmes sont victimes d’un certain nombre de violences, d’oppressions sexistes et sexuelles. Il faut déjà distinguer les discrimination sexistes, par exemple récemment la demande des talibans d’éviter de diffuser les séries où jouent  des femmes,  et les violences sexuelles, chantages sexuels, viols, mariages forcé. Le problème est celui de la confiscation de cette cause par le mouvement MeToo. Il a un agenda politique précis : peser sur la présidentielle. Cet agenda, je l’ai démontré dans mon livre, est animé d’une volonté d’hégémonie. Parler « d’éradication » des violences sexistes et sexuelles et pas simplement de lutte contre celles-ci, c’est un fantasme de purification inquiétant . L’un des problèmes de cette confiscation, c’est d’indifférencier violences sexistes et sexuelles. Lorsqu’on ne distingue pas les questions, on ne peut pas prétendre apporter de solutions adéquates Le problème du mouvement MeToo est aussi de tendre à faire de ces violences un problème exclusivement féminin. Or, une femme  violentée, cela atteint la société tout entière, pas seulement les femmes, de même que l’ iniquité dont fut victime Dreyfus blessait non seulement les Juifs, mais la nation tout entière. Le néoféminisme de MeToo, en créant l’ennemis de genre, divise les hommes et les femmes au lieu de les rassembler. C’est contraire à l’universalisme de De Beauvoir ou Virginia Woolf Ce que l’on observe, c’est une tentative de conquête du pouvoir à travers les « nouveaux récits » qui remodèlent le réel. A la manifestation de samedi les pancartes proclamaient : « notre féminisme n’est pas raciste », ce qui les place sous la bannière des luttes intersectionnelles qui estiment que le féminisme ne doit pas être « blanc/occidental ». Au Canada, un groupe scolaire a refusé de participer à un groupe de lecture en présence de la prix Nobel de la paix Nadia Murad, ancienne esclave de Daesh, au motif que son livre pourrait favoriser l’islamophobie. Le mouvement MeToo s’approprie la lutte contre les violences faites aux femmes avec un objectif clair, énoncé dans la tribune MeToo politique et dans la pétition qui a suivi : peser, faire pression sur les candidats à la présidentielle et aux législatives. Alice Coffin écrit dans son livre, « Je ne sais pas si je mourrai sans avoir blessé un homme » et cite une phrase de Christiane Rochefort présente dans le Scum Manifesto de Valérie Solanas, « il faut sortir les couteaux ». On peut s’interroger sur ces mots de la part de quelqu’un qui veut éradiquer les violences sexistes. C’est une OPA sur le féminisme qui emmène dans une impasse la lutte fondamentale qu’est le combat contre les violences faites aux femmes.

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Le problème en France n’est-il pas celui de la gestion pratique de ces violences ? 

On ne peut traiter les affaires de violence qu’à partir du moment où on les distingue. A partir du moment où l’on maximise certaines choses on minimise par effet mécanique les atteintes vraiment graves. Si on met tout sur le même plan dans un continuum que serait la « culture du viol », du regard perçu comme déplacé à l’agression la plus violente, on ne peut pas traiter correctement la réalité des violences et la différence dans les types d’atteintes.

Il faut rappeler que, oui ce sont majoritairement les femmes qui meurent de la main d’un conjoint homme au sein d’un couple,. C’est une corrélation à analyser , non une causalité. De plus, dans que dans le lexique MeToo, tout conflit dans un couple est interprété en termes d’ « emprise », ce qui des femmes, par définition, des «dominées. Mais il faut aussi rappeler qu’il y a aussi des hommes battus et très maltraités t, humiliés par leur compagnes. Il est essentiel d’écouter les plaintes des femmes, de les prendre au sérieux. Mais une plaignante ne peut a priori  être considérée comme une «  victime »

L’ère post MeToo a-telle définitivement plombé ce genre de débats ? 

C’est pour cela que je parle de confiscation du combat. Les femmes sont par définition placées dans la position de victimes pas de sujet dotés de libre arbitre, de  capacité d’action ou de réaction. L’idée d’une violence « systémique » rend impossible toute approche raisonnable et pragmatique des situations. Car si l’on parle de violence « systémique », on ne peut plus traiter des violences réelles, qui existent au cas par cas et doivent être traitées de manière singulière, dans leur complexité.

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Avec MeToo on expose à la vindicte les « ennemis de genre , pour expurger le mal (mais aussi bien le mâle, lisez Alice Coffin !) de la société. Et brandir des têtes de prétendus  « prédateurs » au bout d’une pique, la dernière en date étant celle de Nicolas Hulot, est une violence sexiste caractérisée. C’est pour cela que la tournure des évènements m’inquiète. D’autant que l’indignation est sélective. Nous toutes ne se soucie guère de Mila par exemple. Le féminisme est à mon sens le faux nez d’un autre projet nourri d’idéologie intersectionnelle, celui d’une prise de pouvoir, qui ne peut que déboucher sur la guerre du tous contre tous. D’où ma mise en garde contre les logiques du mouvement MeToo qui sont des logiques d’hégémonie et de « révolution culturelle » . Ce n’est pas cela  agir contre les discriminations et violences dont sont victimes les femmes dans toutes les sociétés.

Sabine Prokhoris a publié Le Mirage MeToo aux éditions du Cherche Midi.
Sabine Prokhoris va participer à un débat à partir de son livre, le 4 Décembre 2021 de 09h30 à 12h30 à la Faculté de Medecine Necker, Amphithéatre 3, 160 Rue de Vaugirard, 75015 Paris.
Il est possible d'assister à cette conférence en présentiel ou en distanciel.

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