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©FREDERICK FLORIN / AFP

Sans précédent

Jean Quatremer : "Le SelmayrGate montre à quel point l'Europe est aux mains de technocrates non élus et non responsables"

Ce 25 mars, la Commission européenne a affirmé que la promotion controversée de Martin Selmayr au poste de secrétaire général de la Commission était légale. Une décision en forme de signal d’alarme, qui montre que l'UE va devoir réfléchir au moyen de se sauver de ses propres déviances technocratiques, afin de retrouver un chemin démocratique.

Jean Quatremer

Jean Quatremer

Jean Quatremer est journaliste.

Il travaille pour le quotidien français Libération depuis 1984 et réalise des reportages pour différentes chaînes télévisées sur les thèmes de l'Europe.

Il s'occupe quotidiennement du blog Coulisses de Bruxelles.

Il est l'auteur de Sexe, mensonges et médias (Plon, 2012)

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Atlantico : Ce 25 mars, la Commission a affirmé, dans ses réponses aux 134 questions de la Commission de Contrôle Budgétaire (Cocobu) du Parlement européen, que la décision de nommer Martin Selmayr au poste de secrétaire général de la Commission était légale. ​Après la pression politique exercée par Jean-Claude Juncker sur ce dossier, en déclarant notamment "s'il part, je m'en vais", ​comment anticiper la suite des événements ? Par ailleurs, comment expliquer cette déclaration, laissant planer le doute du partage du pouvoir entre les deux hommes ?

Jean Quatremer : Le fait qu'un président de Commission, qui est l'équivalent d'un Premier ministre, lie son avenir politique au sort de quelqu'un qui n'est, en première analyse, qu'un fonctionnaire à son service, est sans précédent dans l'histoire de l'Union et sans doute dans les démocraties. Le propre d'un technocrate, ou même d'un ministre, est de pouvoir servir de fusible afin de ne pas mettre en péril le premier ministre et sa majorité. C'est quand même l'une des plus vieilles figures politiques qui soit, celle du fusible. En réalité, en liant son avenir politique à celui de Martin Selmayr, le président de la Commission reconnaît que le vrai président est son subordonné apparent : il ne faut plus parler de la Commission Juncker, mais de la Commission Selmayr. Certains n’ont pas hésité à ironiser à Bruxelles sur cet épisode en faisant remarquer que Juncker, en menaçant de démissionner si on continuait à chercher noise à Selmayr s’était montré solidaire de son patron, ce qui donne une idée de l'ambiance qui règne ici. Jean-Claude Juncker a réussi l’incroyable exploit de transformer une affaire qui relevait de la cuisine interne en une affaire politique. Cela est maladroit politiquement parce qu'il peut effectivement être poussé à la démission si le Parlement européen se montre intransigeant.

Martin Selmayr, en tant que secrétaire général, a participé au Conseil européen des 22 et 23 mars. Est-ce que cela marque une forme de validation de sa nomination par les dirigeants de l'Union ?  

Non : le secrétaire général de la Commision assiste toujours aux sommets. Et le fait que les Etats ne lui aient fait aucune remarque ne veut rien dire car ils ne peuvent pas légalement intervenir dans les processus internes aux institutions communautaires et heureusement ! Imaginez que l’Etat français se mêle de la nomination des secrétaires généraux des municipalités… Ils doivent donc attendre que le Parlement se prononce. Mais il ne faut pas se tromper : les États membres restent prudents, mais ils observent très attentivement ce qui se passe au sein de la Commission. Une partie des États européens n’est pas satisfait de ce qui se passe, car cela sert les eurosceptiques et les europhobes. Nigel Farage, l’un des artisans du Brexit, clame ainsi sa joie sans retenue ou encore le porte-parole du gouvernement hongrois affirme qu’il n’acceptera plus les leçons de la Commission, celle-ci n’étant même pas capable de respecter le droit européen. Tout le monde a parfaitement conscience que cela affaiblit l'idée européenne auprès des opinions publiques : quelle image désastreuse que cette eurocratie qui pratique le népotisme et le clientèlisme et qui ensuite va donner des leçons de bonne gouvernance à la Grèce ! Vendredi, Emmanuel Macron, lors de la conférence de presse qui a suivi le Conseil européen, s’est montré menaçant : il attend que des conséquences soient tirées de l’enquête du Parlement européen. 

Même l’Allemagne n’est pas ravie de l’autopromotion de Selmayr, bien qu’il soit ressortissant allemand. Il n’a pas du tout eu l'assentiment de Berlin qui a été mis, comme tout le monde, devant le fait accompli. Surtout, cela a attiré les projecteurs sur le fait que les Allemands sont surreprésentés dans les institutions communautaires (présidence de la Banque euroéenne d’investissement et du mécanisme européen de stabilité, secrétairiat général de la Commission, du Parlement et du Conseil des ministres, présidence des principaux groupes et partis politiques européens, etc) et qu’ils avaient l'intention de revendiquer la présidence de la BCE après le départ de Mario Draghi. La manœuvre de Selmayr pourrait les priver de cette possibilité. Et Emmanuel Macron a souligné devant la chancelière qu'il fallait veiller aux équilibres géographiques, qui ne sont aujourd'hui ^mis respectés. L'avertissement est extrêmement clair. 

Dans une tribune récente publiée par ProjectSyndicate, le politologue allemand (Université de Princeton) Jan Werner Muller écrit, à propos du populisme européen :  " Si l'on croit vraiment que les électeurs sont incompétents ou intolérants, la prochaine étape évidente consiste à leur enlever encore plus de pouvoir décisionnel. Mais, plutôt que de se replier sur la technocratie, nous devrions nous attaquer aux problèmes structurels spécifiques qui ont favorisé le triomphe des politiciens populistes." Pourtant, entre l'opposition au système des SpitzenKandidaten par Emmanuel Macron, ou la pression faite au Parlement européen sur le dossier Selmayr, ne peut-on pas voir en Europe la dérive précise dénoncée par Jan Werner Muller, visant à répondre au populisme par un repli technocratique ? 

Ce qui vient de se passer avec Martin Selmayr est gravissime, non pas en soi, parce que le pouvoir de Martin Selmayr n'existe que parce que le pouvoir politique au sein de la Commission est faible. Il occupe un espace politique qui est laissé libre. Mais le signal qui est envoyé aux peuples est que l'Europe est le jouet de manœuvres bureaucratiques et qu’elle est entre les mains d’eurocrates non élus et partant non responsables. Quelqu'un qui ne s'est jamais présenté devant des électeurs va , après le coup d’Etat de Selmayr, contrôler l'ensemble de l'administration communautaire, celle qui a le monopole de l'initiative législative.

Je serais plus nuancé sur les Spitzenkandidaten (les candidats têtes de listes). Il s'agit d'un pouvoir, arraché par le Parlement européen en 2014, qui permet au candidat de la liste arrivée en tête aux élections européennes de devenir automatiquement président de la Commission. A l’époque, c’était apparu comme une avancée démocratique. En réalité, on s'aperçoit aujourd'hui que cela n'a pas été le cas puisque la tête de liste est choisi derrière des portes closes par quelques caciques des partis européens. Et en l'occurrence, comme on sait déjà que la liste qui arrivera en tête sera celle du PPE, le parti populaire européen c’est-à-dire les conservateurs, ce sont les quelques caciques de ce parti qui vont choisir seuls, à mon avis pour les 20 ou 30 prochaines années, le futur président de la Commission. Est-ce réellement un progrés démocratique ? C'est pour cela qu'Emmanuel Macron a voulu remettre en cause ce système qui selon lui doit être lié aux listes transnationales qui permettrait que le président de la Commission soit choisi par l’ensemble des électeurs euroépens. Mais cette proposition a été rejetée par le Parlement européen parce qu’elle remettait en cause la prééminence des partis. Nous avons un véritable problème de technocratie, mais aussi de partitocratie en Europe. L'affaire Selmayr n’est au fond qu’un signal d’alarme de cette dérive technocratique de l'Union. 

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