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Crédits Photo: Reuters
L’entreprise est l’acteur principal de la création de richesses, du bien commun et de la prospérité générale, explique Jean Peyrelevade.

France malade de son Etat

Jean Peyrelevade : “En France, tout entrepreneur est suspect car il représente un pouvoir intermédiaire à celui de l’Etat”

Haut fonctionnaire, chef de plusieurs entreprises, conseiller de Pierre Mauroy, et plus récemment membre du comité stratégique de campagne de François Bayrou, Jean Peyrelevade nous fait profiter de sa culture historique et pluridisciplinaire dans son dernier livre, "Histoire d’une névrose, la France et son économie", publié chez Albin Michel.

Jean Peyrelevade

Jean Peyrelevade

Jean Peyrelevade fait partie de l'équipe de campagne de François Bayrou pour l'élection présidentielle.

Ancien conseiller économique du Premier ministre Pierre Mauroy, il fut également directeur adjoint de son cabinet.

Économiste et administrateur de plusieurs sociétés françaises et européennes de premier plan, il est l'auteur de plusieurs ouvrages sur l’évolution du capitalisme contemporain.

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Atlantico : Vous rappelez dans votre livre, "Histoire d’une névrose, la France et son économie" (éditions Albin Michel, août 2014), le rôle central et historique de l’Etat et du pouvoir politique dans la gestion de l’économie. Vous évoquez notamment sous Louis XIV, les manufactures créées par Colbert, dont les recettes permettent de financer les guerres et le faste de la royauté. Comment s’est ancrée dans la conscience française cette croyance viscérale dans l’Etat, seul apte à diriger l’économie jusqu’à aujourd’hui ?

Jean Peyrelevade : Le modèle historique monarchique est un modèle centralisé, dans lequel l’Etat gouverne tout. Par ailleurs, le monarque de l’époque est un guerrier et la France la nation la plus guerrière de toute l’Europe. La Révolution met à bas l’ordre féodal et remplace l’Etat monarchique par un Etat supposé incarner la souveraineté du peuple, mais qui reste centralisé et guerrier. En suivant la tradition, Colbert construit une économie de guerre, puis une fois la monarchie tombée, le grand personnage suivant, à savoir Napoléon, poursuit dans la voie économique du colbertisme pour les mêmes raisons. Nous avons donc deux grandes figures de l’histoire française, Louis XIV et Napoléon Ier, qui incarnent une économie à la fois réglementée, protectionniste et au service des intérêts du souverain. Puis, lors de la période de reconstruction, l’économie reste relativement médiocre sous la IIIème République. Enfin, la réincarnation de l’Etat, opérée avec un immense talent et génie par le Général de Gaulle, se fait à nouveau dans une version nationaliste et souveraine de l’Etat. La France n’est donc jamais sortie de ce modèle. Les grandes figures ont toutes été à la tête d’un Etat souverain.

Dans le même temps, le rôle de l’entrepreneur a été systématiquement nié au cours de notre l’histoire. Comment expliquer ce mépris à l'égard des entreprises et des patrons ?

Plusieurs causes se renforcent les unes les autres. Il y a bien sûr ce que nous venons de dire de l’Etat souverain, qui n’accepte pas dans la société l’existence de structures de pouvoir intermédiaires. Or, l’entreprise est une structure de pouvoir. La Constitution française réaffirme à plusieurs reprises dans son histoire et dans ses différentes versions que la souveraineté appartient tout entière au peuple, en France cela veut dire tout entière à l’Etat. Je cite ainsi dans mon livre un arrêt de la Convention, daté de 1792, qui dit : "Quiconque essaie de créer un pouvoir sur quelque dénomination que ce soit, qui soit attentatoire à la souveraineté populaire, sera puni de mort".  Une autre citation de Charles De gaulle est admirable parce qu’elle fait entièrement écho à celle de Louis XIV : "Moi, président de la République, j’incarne complètement la souveraineté du peuple". Donc, tous les ordres militaires, administratifs, etc., dépendent de son autorité. Tout entrepreneur est donc suspect parce qu’il est un pouvoir intermédiaire.

Deuxième raison : la Révolution française a mis à bas un ordre féodal dans lequel, pour simplifier, 1% de la population exploitait les 99% autres. La France déteste par instinct tout ce qui pourrait ressembler à la reconstitution d’un ordre aristocratique. Or, les grands entrepreneurs saint-simoniens du XIXe siècle, de la période Monarchie de Juillet - Second Empire, ont été considérés par les observateurs de l’époque comme précisément une nouvelle forme d’aristocratie. Donc, tout enrichissement personnel est vu par les Français comme une atteinte au principe d’égalité et la reconstitution d’une inégalité qui n’a pas de fondement justifié.

Troisièmement, il faut ajouter là-dessus une bonne couche de marxisme, qui a été en France la pensée dominante à partir de 1850, tout secteurs partisans confondus. D’ailleurs, la droite a été complètement absente de ce débat tout au long du XIXe siècle et jusqu’à la Seconde Guerre mondiale. Karl Marx a mis ainsi tout cela en théorie en disant que les entrepreneurs n’ont aucune valeur ajoutée, ni aucune utilité, qu’ils sont uniquement des exploiteurs. Et cette pensée a dominé toute la pensée française jusqu’à Raymond Aron, qui est le premier intellectuel anti-marxiste significatif. Il y a donc une triple raison : l’illégitimité politique, l’enrichissement signifiant la naissance d’une nouvelle aristocratie et le marxisme qui fait de l’entrepreneur un pur exploiteur. Cette trilogie subsiste d’ailleurs encore aujourd’hui, de manière inconsciente bien sûr, dans la mentalité française.

Cet archaïsme idéologique, qui parcourt notre histoire, n’a pourtant pas empêché notre pays de léguer parmi les plus grands penseurs du libéralisme, aujourd'hui ignorés. Mais leur ont été préférés depuis, Marx et Keynes, devenus les références de nos politiques. Comment la pensée de ces deux économistes a-t-elle renforcé cette "névrose" ?

Tocqueville est un écrivain fantastique. Qui l’étudie au lycée ou à l’université ? Personne. Idem pour les écrits politiques de Benjamin Constant. Quant à Jean-Baptiste Say, c’est un très grand économiste. Tous sont ignorés, gommés, oubliés. Au contraire, Karl Marx et John Maynard Keynes sont devenus les icônes des hommes politiques de gauche comme de droite. Leur pensée fait partie du credo académique. Le marxisme, même si ça n’est plus le cas aujourd’hui, l’URSS et le Mur de Berlin ayant disparu, imprégnait toujours l’enseignement dans les années 50, alors que le Parti communiste français était à son sommet. Puis, lorsque Marx a peu à peu pâli, il a été remplacé par quelqu’un de plus subtil : Keynes. Or, celui-ci a été très commode pour la mentalité française, en justifiant, par rapport aux classiques et libéraux anglais et au nom de la crise de 1929, le rôle de l’Etat. Les Français ont donc oublié les conditions de l’application pour considérer que le keynésianisme justifiait l’intervention permanente de l’Etat dans l’économie. Autre exemple : Jean Jaurès, véritable icône à gauche, a été récupéré à droite, au point de devenir une icône nationale, que tout le monde célèbre, y compris Nicolas Sarkozy. Il suffit pourtant de relire ses écrits économiques, dont je cite une phrase dans mon ouvrage : "L’humanité est passée de l’anthropophagie à l’esclavage, de l’esclavage au servage, du servage au salariat. Vivement le collectivisme". Tout est dit.

Vous soulignez que cette "névrose", si elle affecte aujourd’hui davantage la gauche égalitariste, qui honnit les riches et l’argent, touche aussi la droite complexée, qui n’a jamais assumé de mener une véritable politique économique libérale. Votre constat n’est-il pas inquiétant pour l’avenir de la France à l’heure de la mondialisation ?

Absolument. Mais je pense même que c’est plus grave encore. Je crois beaucoup au mouvement des idées. Or, j’ai découvert que la pensée de droite sur l’organisation collective de la société est inexistante. Qui a repris le flambeau de Raymond Aron ? Personne. La seule référence de la droite actuelle s’appelle De Gaulle, c'est-à-dire une version nationaliste, colbertiste et souverainiste de l’Etat. Je pense donc que les deux composantes politiques, UMP et PS, ont leur révolution culturelle à faire. Peut-être le Parti socialiste, grâce à Manuel Valls, est-il en train de la commencer ? Mais à droite, tout reste à faire. Je pense néanmoins que nous avons une chance sérieuse d’y arriver. Cela ne veut pas dire que l’on va réussir nécessairement. En tout cas, tout est réuni pour qu’aujourd’hui ce débat puisse s’engager. La seule chose qui manque, ce sont quelques paroles fortes de grands intellectuels, pour donner de la méthode. C’est très bien de s’occuper des affaires du monde et des droits de l’homme, je pense aux anciens nouveaux philosophes, mais qui aujourd’hui réfléchit à l’organisation de la société française ou à la relation du citoyen et de l’entreprise à l’Etat ? Où sont passés nos grands intellectuels et vrais professionnels de la pensée ? On voit bien que nos institutions sont presque à bout de souffle. Pensons-nous vraiment que les politiques sont capables de changer notre constitution ou nos institutions, s’ils ne sont pas éclairés par de vraies réflexions ? La plupart du temps, ils en sont en réalité totalement incapables d’y réfléchir.

Pour soigner cette "névrose", vous proposez d’amender la Constitution française. En conclusion de votre livre, vous avez ainsi rédigé un nouveau chapitre de notre texte fondateur, intitulé "De l'entreprise". Pourriez-vous en dresser les grandes idées ?

L’entreprise est l’acteur principal de la création de richesses, du bien commun et de la prospérité générale. Il faut bien comprendre que tout notre système de redistribution ne peut pas fonctionner s’il n’y a pas en amont création de richesses. Il me semble donc que l’entreprise a droit à une reconnaissance constitutionnelle, au moins autant que les syndicats. Les salariés sont reconnus constitutionnellement, le chef d’entreprise ne l’est pas. Il faut donc premièrement reconnaître l’entreprise. Deuxièmement : la liberté d’entreprendre et de constituer une entreprise est fondamentale, parce que c’est une des composantes de la liberté. Enfin, pour simplifier le code du travail dans les relations entre employeur et salariés à l’intérieur de l’entreprise, il faudrait affirmer le principe dominant de la liberté contractuelle, qui est à l’oeuvre dans la quasi-totalité des pays développés, moyennant bien entendu un certain nombre de lois qui protégent l’ordre public. Nous sommes les seuls au monde à penser que cette relation doit être réglementée par un code du travail de 7500 pages et 3700 articles. Ce sont là des étapes essentielles pour conduire notre pays vers sa modernisation.

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