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François Hollande au bureau de vote.

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“Je ne changerai pas de politique” : ce qu’on a gagné (ou pas) à faire des politiques “raisonnables”, ce qu’on a perdu à ne pas écouter les messages des urnes

Selon un sondage Tilder/LCI/Opinionway, 70% des Français approuvent les deux ans de délai supplémentaire que l'UE donne à la France pour pour revenir sous les 3% de déficit. Pourtant, ce nouveau report est objectivement un mauvais signal envoyé à nos partenaires, faisant décrocher un peu plus la France dans l'échelle de l'influence européenne. Ce que souhaite l'opinion est donc loin d'être objectivement le meilleur pour un pays. Un paradoxe difficile à gérer pour les dirigeants.

Vincent Tournier

Vincent Tournier

Vincent Tournier est maître de conférence de science politique à l’Institut d’études politiques de Grenoble.

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Atlantico : Il y a dix ans, le référendum pour la Constitution européenne accouchait d'un "non", qui n'a pas été suivi par le gouvernement. On en parle encore aujourd'hui comme d'un moment majeur dans le divorce élite/opinion. Le résultat des élections européennes de 2014 n'a finalement pas eu davantage d'écho en termes de réponse politique. Sommes-nous finalement entrés il y a 10 ans dans une ère ou le politique s'est émancipé dans les faits du résultat des urnes ?

Vincent Tournier : Il est vrai que le constat est douloureux : comment expliquer qu’un texte rejeté par les électeurs (en l’occurrence les Français et les Hollandais) puisse finalement être adopté quatre ans après ? Cela dit, je ferai deux nuances. La première, c’est que Nicolas Sarkozy avait annoncé pendant la campagne de 2007 qu’il ferait ratifier le traité de Lisbonne sans passer par un référendum. On peut donc considérer que les électeurs étaient prévenus, même si on peut légitimement considérer que seul un référendum peut abroger un autre référendum.

La seconde nuance est que, en réalité, les élites ont bel et bien tiré les conséquences de l’échec de 2005 car, depuis cette date, aucun nouveau projet d’unification n’est à l’ordre du jour. On ne peut donc pas dire que l’échec de 2005 soit resté sans conséquence, surtout si l’on considère que le traité de Lisbonne était finalement indispensable pour améliorer les institutions européennes après l’élargissement de 2004.

Cela dit, le statu quo qui prévaut depuis le traité de Lisbonne ne résulte pas seulement de l’échec de 2005 : il est aussi la conséquence des élargissements de 2004 (avec 10 pays) et 2007 (la Bulgarie et la Roumanie), sans parler de la Croatie plus récemment. Ces élargissements ont conduit à ouvrir le club européen trop rapidement et trop largement. L’Europe est devenue un ensemble hétérogène et ingouvernable ; elle qui fait peur aux gens, à juste titre d’ailleurs si l’on en croit les statistiques désastreuses sur l’explosion de l’immigration clandestine.

Le cœur du problème est plutôt là. La politique d’élargissement à outrance s’est avérée dramatique. Non seulement elle a plombé le projet européen, mais elle a aussi déclenché des réactions en cascade, dont l’attitude actuelle de la Russie est en partie la conséquence. La hausse de l’abstention est une autre conséquence de l’élargissement débridé. Car cette extension a eu deux implications : premièrement, elle a rendu impossible tout processus de construction d’une identité européenne ; deuxièmement, elle a nécessité de mettre en place un mécano institutionnel complexe qui donne un côté ésotérique de l’Union européenne. Donc, si l’on doit demander des comptes aux dirigeants européens de l’époque, c’est peut-être davantage sur cette question de l’élargissement que sur le traité de Lisbonne.

François Hollande le martèle encore dans Challenges : il ne changera pas de ligne politique, quels que soient les résultats électoraux à venir. Ce qu'on peut gagner en termes de résultat à poursuivre une politique sans doute plus raisonnable pour l'avenir plutôt qu'une autre, dictée par les urnes mais aux conséquences incertaines compense-t-il ce qu'on perd démocratiquement à camper sur ses positions au mépris des aspirations des électeurs ? Ne pas écouter les électeurs à leur corps défendant mais pour leur bien est-il compatible avec la démocratie ? 

François Hollande est évidemment dans son rôle de leader politique. S’il disait le contraire (en l’occurrence s’il annonçait un changement de politique ou de gouvernement après les élections), ce serait suicidaire puisque ce serait un appel à voter contre les candidats du pouvoir. Le Président a au contraire tout intérêt à dépolitiser le scrutin, à en minorer les retombées. C’est triste à dire, mais la meilleure option pour lui serait que l’abstention soit élevée (ce qui permettrait de relativiser l’ampleur de la sanction) et que le FN fasse un bon score (ce qui validerait la posture antifasciste énoncée par Manuel Valls, tout en limitant la victoire de l’UMP).

Cela étant, en disant qu’il ne changera rien quoiqu’il arrive, François Hollande est hypocrite : tout le monde sait bien que, selon l’ampleur de la défaite aux départementales, il y aura forcément des retombées politiques. Rappelons qu’en 2014, l’échec de la gauche aux municipales a provoqué un changement de gouvernement et de Premier ministre. Quels seront les conséquences cette fois-ci ? Difficile à dire, mais il y aura au minimum un remaniement ministériel, avec probablement une entrée au gouvernement de certains frondeurs, histoire de rééquilibrer les choses. On voit d’ailleurs que les négociations avec les frondeurs ont déjà commencé.

Jusqu'où le politique peut-il faire fi des messages que lui adressent les électeurs ? A partir de quand la démocratie peut-elle en être menacée ? Où se situe le point de rupture ? Existe-t-il une voie médiane : donner l'impression qu'on entend en faisant évoluer ses positions à la marge sans rien changer fondamentalement ?

Il devient désormais évident qu’un problème de fonctionnement démocratique est posé, ce qui oblige à revoir l’idée selon laquelle la démocratie suit nécessairement un processus d’approfondissement continu. D’où viennent les difficultés ? La mondialisation est assurément l’une des causes car elle exerce des contraintes considérables sur l’économie, ce qui oblige les dirigeants à s’affranchir des demandes populaires. Mais il faut aussi tenir compte des mécanismes propres aux élites elles-mêmes, à leurs valeurs, leur idéologie, leur culture. J’en vois une illustration dans les réactions qui entourent les déclarations maladroites ou outrancières de certains candidats du FN : comment peut-on déplorer le manque de représentativité des élites et s’insurger lorsque certains candidats tiennent des propos déplaisants ? Si l’on veut des élites représentatives, il faut accepter qu’une partie d’entre elles soient à l’image du corps social, avec tout ce que cela implique.   

Cela dit, pour en revenir à la démocratie, il faut relever un paradoxe : la démocratie patine alors que jamais les conditions n’ont été aussi bonnes pour l’améliorer. Les moyens de communication et d’information n’ont jamais été aussi développés, le niveau d’éducation des citoyens a atteint un niveau qui n’a pas d’équivalent dans l’histoire, les universitaires n’ont jamais été aussi nombreux et prolixes, etc. Or, malgré toutes ces conditions, on a l’impression d’être dans une impasse. Les partis politiques, les médias, les élus souffrent d’un manque criant de légitimité, et les électeurs de base ne se retrouvent pas dans la façon dont les choses évoluent. Jusqu’où peut aller cette déliquescence progressive ? Je n’en pas la moindre idée. Par contre, ce qui m’étonne, c’est que la société ne se mobilise pas davantage pour tenter de résoudre ces questions. Il est vrai que l’inertie l’emporte souvent sur le reste. Chacun préfère s’en tenir à son petit confort, sans chercher à faire trop de vagues ou à prendre des risques. C’est un peu ce qu’on a vu avec les attentats de janvier dernier : le système politico-médiatique a su digérer les événements en faisant l’économie d’un examen plus approfondi sur les causes du malaise.

Considérant qu'un référendum reste un scrutin particulier, ou tout le monde ne répond pas "non" pour la même raison, le résultat d'un vote doit-il nécessairement être considéré comme un horizon indépassable dans une logique politique, alors qu'il est par nature multiple et complexe ? Tous les messages issus des urnes se valent-ils ?

C’est tout le risque du référendum : par définition, il agrège les mécontents. Le risque est donc qu’une proposition soit rejetée non pas parce qu’elle déplait, mais parce qu’elle ne reçoit pas un soutien suffisant.

Cela dit, on peut quand même observer que, dans certains pays, notamment les Etats-Unis, le référendum est régulièrement utilisé, y compris sur des sujets sensibles comme le cannabis, l’euthanasie, la discrimination positive, ou même sur la peine de mort. Les Français sont-ils politiquement moins mûrs ou moins compétents que les Américains ? On a plutôt affaire à un blocage culturel : les élites françaises restent imprégnées par une conception paternaliste de l’action politique. Et elles ont d’autant moins de mal à écarter le référendum qu’elles reçoivent sur ce point le soutien des médias et des intellectuels. Du coup, la situation actuelle n’en est que plus paradoxale : d’un côté, les élites ne cessent de vanter les mérites de la démocratie participative, proposant continuellement de nouveaux dispositifs de pseudo-participation, qui sont en réalité réservés aux catégories supérieures, mais de l’autre, elles refusent le recours au référendum, qui est pourtant le seul véritable mécanisme de démocratie participative. Cette volonté de tenir le peuple à l’écart est courante : elle se retrouve par exemple dans la justice puisque, en France, les citoyens ne sont sollicités que pour les jurys de cours d’assises, et non pour les tribunaux d’instance ou pour les tribunaux administratifs. Un message négatif est donc structurellement envoyé aux citoyens, ce qui peut aussi expliquer leur détachement à l’égard de la participation politique. 

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