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Europe conseil européen emmanuel macron ursula von der leyen
Europe conseil européen emmanuel macron ursula von der leyen
©STEPHANIE LECOCQ / POOL / AFP

Destin commun

Je dépense donc je suis : pourquoi l’Union européenne est à bout de souffle (et comment en retrouver un...)

Les dirigeants européens sont parvenus à un accord historique sur le plan de relance. Des concessions ont été accordées aux pays "frugaux". L'Europe qui se braque contre les frugaux confond la fin et les moyens. L’Europe a besoin de retrouver un souffle.

Christophe Bouillaud

Christophe Bouillaud

Christophe Bouillaud est professeur de sciences politiques à l’Institut d’études politiques de Grenoble depuis 1999. Il est spécialiste à la fois de la vie politique italienne, et de la vie politique européenne, en particulier sous l’angle des partis.

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Julien Pillot

Julien Pillot

Julien Pillot est Enseignant-Chercheur en économie (Inseec Grande Ecole) / Chercheur associé CNRS.

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Atlantico.fr : Le plan de relance européen mis sur la table des négociations hier suffira-t-il à redonner un nouveau souffle à l’UE?

Christophe Bouillaud : Sans doute pas à lui seul. Surtout, au-delà des montants en jeu et de la finalisation du plan de relance, il est difficile de ne pas voir dans ce Conseil européen à rallonge une illustration des divisions qui traversent l’Union européenne à 27. Les « frugaux », pour ne pas dire les « radins », contre tous les autres, et une partie des anciens pays de l’Est contre tous les autres. Il me semble que c’est la première fois depuis le Conseil européen de Nice en décembre 2000 que les choses tirent en longueur à ce point. Cela traduit bien sûr l’importance des enjeux financiers autour de ce sommet. 

A cause de cet étalage de divisions internes – comme d’habitude, si j’ose dire ! -, l’Union européenne ne sortira pas particulièrement renforcé de ce Conseil. 

En même temps, si au final un accord est trouvé, les Européens auront commencé à avancer, certes à tous petits pas, vers cette « Union de transferts » comme disent les Allemands, c’est-à-dire un fédéralisme budgétaire, qui représente la suite logique de la monnaie unique. En reprenant le fil des événements depuis le mois de février 2020, force serait alors de constater une accélération vers ce fédéralisme budgétaire. 

Julien Pillot : En l’état actuel, le plan de relance est ce que l’on pourrait qualifier de « condition nécessaire, mais non suffisante ». Il est absolument nécessaire pour amortir autant que possible le choc économique provoqué par la crise sanitaire. Au-delà, l’UE a besoin d’affirmer une présence visible, ce qui ne peut être envisagé sans grands plans d’investissement qui, disons-le, s’accordent mal avec la rigueur budgétaire imposée depuis des années à l’échelle européenne. A l’heure où la crise sanitaire menace de se doubler d’une crise économique de grande ampleur, l’Europe a moins besoin d’une technostructure normative et uniformisatrice que d’une institution qui à la fois protège, et qui concrétise une vision stratégique et un modèle européen. Or, l’Europe de la transition écologique, de la santé ou de l’excellence dans certains domaines industriels, cette Europe qui peut de nouveau faire naître un sentiment d’adhésion largement partagé au projet européen ne se fera pas sans grands projets fédérateurs. En cela, le plan de relance de 750Md€ (dont 390 Md€ sous forme de subventions) marquerait certes un tournant historique, mais serait loin d’être suffisant. Car les grands projets paneuropéens coûtent très chers. A titre d’exemple, l’OFCE a chiffré à quelque 1100 Md€ la réalisation de 20000km de voies ferrées supplémentaires permettant à un train ultra-rapide de relier les grandes capitales européennes. Une politique européenne de la santé, le financement de la transition écologique, et de réelles ambitions dans le numérique requièrent également des investissements colossaux et durables. Si l’Europe entend porter tous ces combats, sans compromis, elle devra faire bien plus… et entraîner tous les Etats membres.

De quels obstacles l’UE doit-elle s’affranchir pour retrouver un destin commun ?

Christophe Bouillaud : Déjà, il faut que cet accord soit acté, et qu’il ne soit pas trop en retrait des promesses de la veille et de l’avant-veille. Ensuite, il faut que les sommes ainsi débloquées soient employées au mieux. Le risque, comme dans toute dépense budgétée par l’Union européenne, c’est que l’obsession du contrôle formel, bureaucratique, de l’usage des sommes allouées à chacun noie complètement la vision stratégique et ralentisse aussi le tempo. Je crains ainsi que les conditionnalités finissent par rendre tout si compliqué qu’à la fin l’effet sur l’économie réelle des pays sera faible ou trop tardif. 

Dans l’idéal, il faudrait qu’au-delà du soutien de la demande dans les pays les plus touchés par la crise, il y ait une action résolue sur les investissements vraiment urgents. Pour ne donner que cet exemple, l’Union européenne devrait tout faire pour en profiter pour se dégager de sa dépendance énergétique vis-à-vis de l’extérieur. 

Surtout, en prenant une vue plus ample, il faudrait sortir de la concurrence entre Etats européens pour aller vraiment vers la concurrence de l’Europe vis-à-vis du reste du monde. En effet, l’une des raisons pour lesquelles l’intégration européenne est un projet en difficulté réside dans le choix dans les années 1980 de miser à fond sur les forces de la concurrence pour améliorer la compétitivité européenne, mais, en faisant cela, on a eu tendance à opposer les pays européens entre eux. Comment unir des gens alors même qu’on leur dit de se battre pour être le plus compétitif d’entre eux ? 

L’illustration caricaturale de ce fait, c’est la concurrence fiscale entre pays européens, dont les Pays-Bas, le leader des « radins », ont été à juste titre accusé d’abuser ces jours-ci. L’autre illustration, c’est l’effet « plombier polonais »  en matière industrielle ou « ramasseur de fraises roumain » en matière agricole. En faisant jouer à plein la concurrence interne, on a certes obtenu une meilleure allocation des facteurs de production, comme disent les économistes, et donc un surplus de croissance,  mais on a fortement opposé les Européens entre eux.

Est-ce en effet un hasard si ce sont les groupes sociaux  les plus soumis à la concurrence organisée par ce « grand Marché unique » (par exemple les agriculteurs ou les ouvriers) qui sont les plus dubitatifs ou hostiles à l’intégration européenne ? Il aurait mieux valu, avec le recul du temps, créer des occasions de coopération entre Européens ordinaires. Cela se fait certes, comme avec Airbus, toujours cité, mais à l’échelle de toute l’économie européenne et de toutes les sociétés européennes, ce genre d’exemples ne représente pas grand-chose. On pourrait faire une histoire alternative de l’Union européenne où, en 1985, on aurait créé par exemple « les Postes unies d’Europe » ou « les Chemins de fer unifiés continentaux » ou la « Caisse d’épargne de tous les Européens », c’est-à-dire des organisations, présentes partout sur les territoires, où des tas de gens auraient commencé à opérer dans une organisation continentale. 

Quoi qu’il en soit, pour remettre un peu de récit positif dans l’intégration européenne, il me parait qu’il faut redonner aux Européens ordinaires la certitude qu’il vaut mieux être « en Europe » qu’ailleurs dans le monde. Pendant la division du monde en deux blocs, pendant la Guerre Froide, ce sentiment était un puissant facteur unificateur. Il faudrait retrouver quelque chose de semblable. 

Julien Pillot : Nous venons de le voir, elle devra déjà contourner les blocages institutionnels et économiques. Pour cela, l’Europe doit nécessairement réfléchir à comment financer son action. Ainsi, la question économique ne se résume pas aux négociations autour du montant du plan de relance, mais doit également inclure la question du développement des ressources propres de l’Union Européenne. Faire reposer l’essentiel du budget européen sur les finances publiques des Etats membres, largement mises à mal par la crise sanitaire, et quelques ressources annexes (droits de douane et une partie de la TVA reversée par les Etats membres) semble de moins en moins soutenable, à plus forte raison depuis le Brexit. Réforme des Emission Trading Schemes (droits à polluer), instauration d’un dividende carbone (selon le modèle préconisé par le Nobel d’économie 2018, William Nordhaus), mise en place d’une taxe sur les transactions financières, création d’une « taxe GAFA » européenne… les pistes explorées sont nombreuses. Mais si la créativité ne manque pas, encore faut-il avoir la capacité de surpasser nos différends européens sur ces questions. Un destin commun peut-il raisonnablement s’écrire si les intérêts nationaux priment systématiquement sur les intérêts collectifs ? Comment imposer un rapport de force diplomatique et commercial aux grands blocs étrangers si nous offrons sempiternellement un spectacle de désunion sur des sujets pourtant majeurs ? Il faut absolument en finir avec la paralysie décisionnelle. Ce n’est qu’à ce prix que l’Europe pourra se donner une chance de faire face aux vents mortifères de la désintégration, du populisme et du nationalisme qui la rongent de l’intérieur.

Quelles sont les racines du rêve européen qui pourraient nous permettre de retrouver un chemin vers un avenir qui nous apparaisse désirable à 27 ?

Christophe Bouillaud : Bien sûr la paix et la prospérité sur le continent européenne ont été les arguments principaux de l’intégration européenne depuis les années 1950, et continueront à être une nécessité pour faire apprécier l’intégration européenne aux habitants du continent.  J’ajouterai l’existence d’un Etat-providence dans tous les Etats de l’Union européenne. On le voit bien avec cette crise où les Européens ont au moins la chance d’avoir un Etat-providence pour amortir le choc économique et social de la pandémie. La multiplication des mesures de chômage partiel en est l’illustration. 

Par ailleurs, même si les pays de l’Union européenne sont loin de respecter les Accords de Paris de 2015 sur la lutte contre le réchauffement climatique, il reste que la plupart des pays européens voient des majorités de leurs populations conscientes qu’il faut s’en prémunir en agissant. L’idée de « Green Deal » portée par l’actuelle Commission européenne peut permettre à terme à l’Union européenne d’être le leader mondial sur cette question. En se donnant cette contrainte écologique, ou plutôt en l’élargissant à tous les domaines, l’Union européenne se met dans l’obligation d’innover, ce qui ne peut pas nuire à la performance économique à terme, bien au contraire.

Cependant, un autre argument me parait plus important que jamais : le respect des droits de l’homme et celui du pluralisme politique incarné par la démocratie représentative. Cela n’existe pas certes que sur le continent européen, mais c’est ce continent (ou sa dépendance nord-américaine des 13 colonies britanniques d’Amérique) qui a développé et formalisé ces droits et ces procédures. 

Or, avec ce qui se passe à Hong-Kong, et aussi ailleurs dans le monde sous l’impulsion des dirigeants néo-totalitaires de la République populaire de Chine, nous savons désormais que nous avons, en tant que libéraux en matière politique, avec la Chine continentale un ennemi aussi décidé à nous nuire que puissant. Nous avons aussi à nos portes une Fédération de Russie guère amicale et une Turquie jouant à fond la carte « néo-ottomane ». 

En somme, nous sommes en train de retrouver à l’échelle mondiale cette situation de mise en minorité des démocraties parlementaires qu’avait connue l’Europe des années 1930. L’Union européenne, en tant qu’union de démocraties, devrait rappeler aux citoyens de ses Etats membres qu’elle est un rempart contre le retour de la dictature. C’est bien pour cela que les développements en Hongrie ou en Pologne doivent être suivis de très prés. Le ver est-il déjà dans le fruit ? 

Julien Pillot : J’ai le sentiment que nous nous sommes quelque peu égarés en cours de route. Les instruments que nous avons mobilisés jusqu’à présent pour favoriser l’intégration et l’uniformisation européennes – la monnaie, la concurrence, la rigueur budgétaire, l’harmonisation des règles – ont fini par mettre à mal les compromis sociaux nationaux, jusqu’à faire grossir le sentiment de rejet auprès d’une part toujours plus importante des citoyens européens. Ce qui est l’exact opposé de l’objectif initial ! Je crois qu’il est important de revenir aux fondamentaux, aux racines du projet. De se rappeler que l’objectif majeur de l’Union Européenne est de préserver la Paix et d’améliorer le niveau de vie de ses populations. C’est d’ailleurs la condition sine qua non à la (re)création d’un sentiment d’appartenance et d’une adhésion complète au projet européen. Si nous ne nous montrons pas capables de dépasser nos divergences et d’articuler la relance européenne autour de grands projets fédérateurs (comme put l’être, par exemple, Erasmus en son temps) qui profitent de façon tangible à la plus grande part des populations et économies européennes, alors il sera très difficile de faire front face aux forces centrifuges qui menacent l’Europe. Au contraire, si l’urgence qu’impose la lutte contre la crise du Covid-19 nous amène à nous accorder sur une batterie de projets porteurs de sens et de prospérité, alors le rêve européen connaîtra peut-être une belle renaissance.

[Ndlr : Ces entretiens ont été réalisés avant la signature de l'accord européen ce mardi aux alentours de 5h30]

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