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Une photo du journaliste Jake Adelstein qui présente un manga sur les yakuzas et un livre de gestion d'entreprise écrit par un ancien chef du crime. La récession a durement frappé les yakuzas.
Une photo du journaliste Jake Adelstein qui présente un manga sur les yakuzas et un livre de gestion d'entreprise écrit par un ancien chef du crime. La récession a durement frappé les yakuzas.
©Frank Zeller / AFP

Bonnes feuilles

Japon : la délicate mission des yakuzas pour tenter de se racheter une conduite face à la dure réalité du quotidien

Masatoshi Kumagai publie "Confessions d'un Yakuza: L'un des plus grands parrains d'Asie" aux éditions La Manufacture de livres. Après une ascension fulgurante, Masatoshi Kumagai deviendra le plus jeune des chefs yakuzas, ouvrant les activités de son clan aux trafics internationaux, apparaissant à visage découvert dans les médias. Dans ce livre construit à partir d’une série d’entretiens, il nous révèle son parcours, les coulisses d’un monde loin des fantasmes et sa philosophie entre modernité et tradition, profit et code d’honneur. Extrait 2/2.

Masatoshi Kumagai

Masatoshi Kumagai

Masatoshi Kumagai, né à Sendai en 1961, voulait devenir policier. Aujourd’hui il est l’un des « parrains » de la mafia nippone, du clan Inagawa-kai, le deuxième clan le plus important du Japon. Il est l’un des rares chefs yakuza à étendre ses activités au-delà des frontières du Japon.

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Les indices de conjoncture montrent que l’économie japonaise entra dans sa période de bulle en 1986. L’année précédente, Takamasa Ishii, numéro deux de l’Inagawa-kai, succédait au président Seijô Inagawa à la tête du clan. Durant l’ère Ishii, que l’on surnomme le «yakuza économique» pour son influence latente sur le monde des affaires, l’Inagawa-kai put se targuer d’un effectif de plus de cinq mille membres, et d’un pouvoir accru. Cinq ans plus tard, en 1990, Yûkô Inagawa fut le troisième homme à assumer la présidence du clan. L’année suivante, la bulle économique éclata et le Japon entra dans une longue période de récession. Le début, pour les yakuzas, de la «période hivernale».

C’est à trente-deux ans, quatre ans après la création de son groupe, le Kumagai-gumi, que Kumagai est élu cadre moyen supérieur, le plus jeune de l’histoire du clan. Par la suite, il gravit les échelons à toute vitesse – kashimoto* (chef) du groupe Himonya-ikka à Musashi-Koyama, jikisan de l’Inagawa-kai, secrétaire attaché au chef de clan, chef de bureau adjoint –, avant d’être rétrogradé de façon spectaculaire jusqu’au statut de simple membre, puis de revenir en grâce en étant nommé, sous la présidence du cinquième parrain du clan Kiyota Jirô, attaché du directeur général. Enfin, en avril 2018, il intègre le bureau exécutif en tant qu’adjoint au chef de bureau.

Depuis l’époque de sa rétrogradation, Kumagai se lève chaque matin à 4 h 30, consacre une heure à la marche, puis se détend dans un bain. Dans sa baignoire, il laisse courir ses pensées sur les événements de la veille, les actions à entreprendre le jour même, les problèmes auxquels il est confronté. Saura-t-il parfaire l’organisation qui lui a été confiée, la porter sans commettre de faux pas jusqu’à son successeur ? Le degré de pression auquel il est soumis est proportionnel à son statut de dirigeant absolu.

Les yakuzas doivent composer avec un environnement économique rude, des autorités intransigeantes, le regard des citoyens en pleine évolution. Cela, Kumagai l’a pressenti. Les yakuzas aussi doivent changer. Ils devront montrer qu’ils font coïncider leurs manières de faire du business avec les valeurs chevaleresques du ninkyôdô. Et remettre en question son comportement dans les affaires revient aussi à réfléchir à sa conduite, chacun selon sa position.

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Kumagai juge sa vie privée avec la dernière sévérité. Depuis qu’il est devenu jikisan, il ne se rend plus dans les quartiers animés. Si jusqu’alors les yakuzas pouvaient s’y pavaner, c’est parce que l’opinion publique tolérait gentiment leur mode de vie et leur fierté. Ceux d’entre eux qui ont délaissé le ninkyôdô suscitent forcément l’antipathie de la population. Pour Kumagai, hors de question de céder à l’excès de boisson en public. Dans cette période où la population est de plus en plus consciente de ses droits, en ces temps de diversité et d’égalité, les yakuzas doivent se racheter une conduite : c’est uniquement de cette manière que la population les acceptera – telle est la pensée de Kumagai.

Les yakuzas sont surnommés «les gens du kagyô». Le dictionnaire donne comme premier sens au terme kagyô : «Métier par lequel on subvient à ses besoins.» À l’origine, le mot s’applique donc aussi à toute personne qui exerce un métier. Même si celui-ci est déplaisant, pour gagner de quoi vivre, on ravale sa frustration et on monte dans son train bondé, on fait des sourires à sa clientèle. Cependant, dans le milieu yakuza, le kagyô ne désigne pas le «métier par lequel on subvient à ses besoins», mais la «façon de vivre».

Kumagai explique :

 – Être yakuza pour accéder au business du milieu n’a pas à être une fin en soi. Gagner de l’argent pour vivre est important, bien sûr, mais si c’est votre seul but, autant aller faire autre chose – et ça ne vaut pas que pour yakuza. Par exemple, les profs enseignent à leurs élèves, c’est leur gagne-pain, mais s’ils enseignent uniquement pour le salaire, à ce moment-là, on ne peut plus vraiment les appeler des professeurs. Si vous êtes yakuza uniquement pour accéder au business du milieu, si vous êtes professeur seulement pour remplir le frigo, inutile de continuer.

Selon lui, il en va de même pour les hommes d’affaires. Ceux qui recueillent des miettes pour vivre ne sont pas bien différents des chiens et des chats.

Travailler est une nécessité réelle, mais en étant fier de son métier, en le sublimant en un art de vivre, celui-ci devient alors plus qu’une simple profession: un kagyô. Rester yakuza malgré le stigmate de «force antisociale» et les dangers mortels que cela implique, voilà précisément ce qu’est le kagyô, le mode de vie qui allie le métier de yakuza à sa fierté ; et que ce kagyô soit un mode de vie à part entière ressort nettement dans le parcours et la façon de vivre de Kumagai.

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Extrait du livre de Masatoshi Kumagai, « Confessions d'un Yakuza: L'un des plus grands parrains d'Asie », publié aux éditions La Manufacture de livres.

Le livre est le fruit d’une série d’entretiens menés par Tadashi Mukaidani, journaliste, avec Masatoshi Kumagai.

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