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Les caricatures de Charlie Hebdo ont provoqué une vague de commentaires.

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Islam, démocraties occidentales et liberté d'expression : comment ça se passe ailleurs

Suite à la publication des caricatures de Mahomet dans "Charlie Hebdo", Mika Mered explique ce qui sépare la France de l'étranger, entre intégrismes et liberté d'expression.

Mikaa Mered

Mikaa Mered

Mikaa Mered est professeur de géopolitique des pôles Arctique et Antarctique à l’Institut Libre d’Étude des Relations Internationales (ILERI) à Paris. Son ouvrage Les Mondes polaires (PUF, 2019) sortira en librairie le 16 octobre.

 

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Dire que vous n’aviez pas besoin de jeter de l'huile sur le feu en publiant de nouvelles caricatures du Prophète ? Pourquoi pas. Dire que vous êtes un journal opportuniste et cynique ? Pourquoi pas. Voire même vous condamner pour la mise en danger des Français de l’étranger, cibles potentielles d’actes violents de l’Egypte à l’Indonésie… pourquoi pas.

Cependant, déjà fatigué par cette auto-flagellation bienpensante, je ne peux en réalité, cher Charlie, qu’applaudir votre opération journalistico-marketing de mes deux mains. Voici pourquoi.

Lever nos propres tabous

Je vous applaudis tout d’abord parce que même si votre entreprise n’était point de réaffirmer la valeur jalousée de notre sacro-sainte liberté d’expression, vous avez une nouvelle fois renvoyé l’industrie de l’indignation française à ses tabous les plus surannés.

Vous nous avez aussi montré le fossé culturel qui sépare cette industrie de l’indignation française de la liberté d’expression pleine et entière que l’on retrouve notamment aux Etats-Unis grâce au célèbre "Premier amendement". En effet, lorsqu’une idée choque l’intelligentsia parisienne, les plus belles plumes s’élèvent devant l’irresponsabilité ou l’opportunisme de ses promoteurs, soit. A l’étranger en revanche, notamment dans les pays scandinaves, anglo-saxons ou en Allemagne, on vous répondrait que la liberté d’expression implique également la liberté d’ignorance vis-à-vis des idées folles. Une idée ou un acte n’est finalement choquant que lorsqu’on prive l’individu du choix d’ignorer !

Voir notre évolution

Je vous applaudis ensuite car vous venez, très salutairement, de faire de la France l’épouvantail du monde face à la menace salafiste : vue dans tous les JT de par le monde, la marque "Charlie Hebdo" n’avait jamais été aussi torturée par autant d’accents toniques. Cette évolution de la supposée "réaction du monde" nous donne la preuve que le discours autour de la caricature du Prophète n’est qu’un discours purement politique au pouvoir de nuisance allant crescendo au fur et à mesure que les caméras les relaient.

En Angleterre ou aux Etats-Unis, ces discours sont devenus tellement banals que la presse ne s’y intéresse plus. Or, ne plus s’intéresser et relayer ces discours politiques plus que prosélytes pose deux enjeux de société majeurs : si ces propos ne sont plus relayés, comment en connaître la pénétration dans la société ? Pis, s’ils ne sont plus relayés, comment les réfuter ? Les étrangers les plus francophiles à ce second enjeu que les Français ont une manie de vouloir toujours débattre de ce qui ne l’est pas. Dans une démocratie saine où chacun se voit et se parle, où chacun a accès aux média à part égale, où le renouvellement générationnel en politique est promu, les intégrismes sont automatiquement décrédibilisés par la force de l’indivisibilité de la société. Preuve s’il en est : si en France le blasphème n’existe pas par nature puisque notre République est laïque, la liberté jeffersonnienne dans la culture anglo-saxonne a réduit le lèse-majesté ou les propos blasphématoires à de simples marqueurs sociaux de sous-cultures tolérées. En somme, c’est parce que notre démocratie est malade de sa fracture sociale que nous tombons dans le panneau à pieds joints. 

Prendre conscience des enjeux sociétaux

Je vous applaudis enfin car cette nouvelle provocation dans le contexte actuel peut peut-être enfin déclencher une véritable prise de conscience sur la transition communautariste dans notre pays, pourtant assimilationniste par culture politique. Du gaullisme chiraquien au sarkozysme buissonnien, c’est sans doute là la principale rupture assumée du dernier quinquennat. Rupture sur laquelle il est impératif de revenir en réinventant notre vivre ensemble autour d’une société de la confiance ! 

A l’inverse de certains de nos voisins européens, il n’est pas trop tard pour réinventer notre modèle de vivre ensemble : les deux chefs de gouvernement allemand et anglais Angela Merkel et David Cameron ont tous deux déclaré l’an dernier la mort de l’idéal de multi-culturalisme devant le communautarisme qu’il a engendré chez eux. Prendre conscience de cette question à travers la politisation fâcheuse de ces nouvelles caricatures par les institutions religieuses, sociales et le gouvernement, c’est sans doute là le seul point positif et constructif que nous pourrions retirer de ce coup marketing.

Finalement, merci infiniment Charb ! En effet, si cette Une de Charlie pouvait, au-delà de votre cynisme, de votre opportunisme, voire de votre irresponsabilité patentée, briser définitivement les tabous construits par l’industrie française de l’indignation depuis trente ans, alors peut-être pourrions-nous nous demander enfin, en tout pragmatisme, par quelles nouvelles politiques gommer autant que faire se peut ce récent repli communautaire exacerbé par des média en quête d’instants pour réinventer sur la durée cette notion de vivre ensemble, fondement premier de notre identité culturelle et politique.

Au fond, dans ma propre indignation, je ne sais ce qui m’attriste le plus : est-ce le fait que les média survalorisent la pénétration du salafisme en France pour créer de l’info artificielle ? Ou bien le fait de voir que l’industrie de l’indignation française, maîtresse du bal des focus qui fait et défait la bienpensance, marche encore et toujours à plein ?

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