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Genèse d'une apocalypse

Irak : sunnites, chiites, pourquoi se détestent-ils autant ?

Les attentats se multiplient en Irak. Après trois ans d'une guerre confessionnelle sanglante, les violences continuent. Jeudi, 68 personnes ont été tuées dans une explosion visant les chiites. Retour sur les origines des longues rancunes entre ces deux courants religieux.

Pierre-Jean Luizard

Pierre-Jean Luizard

Pierre-Jean Luizard, historien, est chercheur au CNRS et membre du Groupe de sociologie des religions et de la laïcité (GSRL) à Paris. Spécialiste du Moyen-Orient, il a séjourné en Irak, au Liban, en Syrie, dans le Golfe et en Egypte. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages, dont La Formation de l’Irak contemporain (CNRS Éditions, 2002) ; La Question irakienne (Fayard, 2002 ; nouvelle édition augmentée 2004) ; La Vie de l’ayatollah Mahdî al-Khâlisî par son fils (La Martinière, 2005) ; Le piège Daech (Ed. La découverte, 2015).

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Atlantico : Jeudi, un nouvel attentat a visé la communauté chiite en Irak. Comment expliquer ces tensions entre sunnites et chiites qui ne cessent de secouer ce pays ?

Pierre-Jean Luizard : Lorsque l'on parle de courants religieux en Irak, on parle avant tout de communautés. Les deux principales communautés musulmanes sont les chiites, majoritaires avec 55% de la population, et les sunnites qui sont, à parité avec les Kurdes, aux alentours de 20% chacune. Cet aspect communautaire prévaut sur la notion de guerre dogmatique qui impliquerait l'opposition entre deux branches de l'islam. Ici, nous avons un conflit entre deux populations antagonistes pour des raisons historiques et sociales.

Cette violence est le résultat de siècles de domination de la part de la minorité sunnite au sein des institutions, depuis l'époque ottomane jusqu'à la fin du régime de Saddam Hussein. L'Irak est actuellement caractérisée par une Constitution et des institutions qui ont été décidées dans une période où le pays n'était pas réellement souverain. Ces règles sont fondées sur bases communautaires qui ne sont pas explicites. Il n'est nulle part mentionné de rapports entre les chiites et les sunnites, à l'inverse du Liban, par exemple, où les confessions religieuses sont clairement assumées et prises en compte sur l'échiquier politique. 

Le processus politique est faussé par une vraie tromperie : on a confondu majorité démographique avec majorité démocratique. Les chiites votent pour les chiites. Les sunnites, d'abord exclus, ont ensuite voté pour une liste sunnite. Les échanges n'existent pas.

 

La notion de violence, entre les deux communautés, a-t-elle toujours existé ?

Il faut revenir aux origines de la domination politique et sociale des sunnites dans la société arabe de l'Irak. Elle est liée à l'histoire du peuplement de ce pays. La plupart des arabes d'Irak sont des nouveaux venus, originaires pour la majorité de tribus sunnites qui ont migré depuis la péninsule arabique et se sont sédentarisées. Dans l'univers bédouin, la sédentarisation a été assimilée à un processus d'asservissement des sédentaires par les nomades. Les sédentaires ont rejoint des communautés chiites tandis que les dernières tribus nomades, des grandes confédérations tribales, sont devenues les familles régnantes. Ces classes dominantes étaient les relais locaux de l'empire ottoman, porte-étendard du sunnisme à l'époque.

Tout cela n'a plus de base économique aujourd'hui. En 1920, les Anglais se sont reposés sur ces élites. Le système, malgré les révoltes et les révolutions successives, a toujours maintenu le monopole du pouvoir, notamment militaire, entre les mains des sunnites. Les chiites, eux, sont restés constamment exclus. Ils se sont rattrapés dans le domaine économique.

Dans ce contexte, il y a toujours eu des manifestations. Elles ne prenaient pourtant pas la dimension de contestations confessionnelles comme aujourd'hui. Il y a eu par exemple une conversion massive des chiites les plus pauvres à l'idéal communiste dans les années 1940 à 1960. Derrière cet engagement politique, on retrouvait la dimension communautaire. La guerre confessionnelle qui a ravagé l'Irak entre 2005 et 2008 est un phénomène totalement nouveau.

 

Quel rôle jouent l'Arabie Saoudite et l'Iran derrière ces communautés religieuses irakiennes ? 

L'idée selon laquelle l'Iran soutiendrait les chiites et l'Arabie Saoudite les sunnites a sa part de véracité d'un point de vue historique. Il faut comprendre qu'aujourd'hui, en Irak, nous sommes bien au delà des violences communautaires. Le système politique que les Américains ont fondé a engagé une division de la classe irakienne à partir d'intérêts de plus en plus régionaux, locaux et même privés, que l'on observe très bien au sein des ministères : chaque ministre a sa propre milice privée et entretien un réseau de clientèlisme qui le ramène à sa base sociale provinciale. 

Les acteurs étrangers sont très largement confrontés à cette division infinie. Ils se retrouvent tous spectateurs de la situation. Plus personne, Saoudiens, Iraniens ou Américains, n'a de contrôle là-dessus. Les Iraniens ont un lien de solidarité naturelle avec les chiites mais, au vu de l'instabilité actuelle, les conséquences sont plutôt négatives. Les centres de pouvoir à Téhéran avaient chacun leurs propres contacts. Aujourd'hui, face aux divisions, y compris au sein du sunnisme irakien, les Iraniens craignent surtout de voir ces tensions se répercuter dans leur propre pays.

Le retour du terrorisme que l'on observe actuellement est directement lié à l'inversement des rapports de force causé par les printemps arabes, notamment en Syrie. Les minorités sunnites en Irak espèrent pouvoir en profiter pour obtenir leur revanche.

L'arc chiite est un fantasme agité par les Américains et par les sunnites, notamment au Caire et en Algérie où il y a un très fort sentiment anti-chiites. Ils veulent voir la menace iranienne au travers d'un arc chiite dominé par l'Iran avec l'aide de la Syrie d'un côté, du Hezbollah libanais de l'autre. Il y a bien un point commun entre les communautés chiites du monde arabe : elles étaient historiquement dominées socialement. La révolution iranienne en 1979 leur a donné le signal de l'émancipation avec des belles réussites comme le Hezbollah qui a orchestré une révolution sociale et chassé les propriétaires terriens et a permis l'ascention d'une élite intellectuelle et de classes moyennes. Ce phénomène a été perçu comme une menace par les sunnites en Irak, à Bahreïn ou en Arabie Saoudite.

 

Une paix entre sunnites et chiites en Irak est-elle possible ?

Je me souviens qu'à l'époque du régime de Saddam Hussein, qui n'est absolument pas une référence, on ne savait jamais si l'interlocuteur irakien était sunnite ou chiite. Il était même déplacé de poser la question. Il y avait bien des antagonistes et l'équilibre était maintenu par la peur mais le communautarisme ne gangrainait pas à ce point la société. Aujourd'hui, au sein d'une même tribu, les branches sunnites et chiites se craignent les uns les autres. 

Pour se remettre de la situation apocalyptique qu'a connu l'Irak entre 2005 et 2008, pour laquelle chacun a du sang sur les mains, il va bien falloir une ou deux générations. Entre temps, une révision de la Constitution, qui attise l'effet communautaire, à l'abri de toute influence étrangère, serait nécessaire. Actuellement, les relations entre sunnites et chiites sont à l'image de Bagdad : la ville est hérissée de palissades en béton qui séparent les différents quartiers où chacun vit caché de l'autre. La cité multicommunautaires où les gens vivaient dans des quartiers mixtes est devenue un ghetto où les chiites ont presque totalement chassé les sunnites.

Propos recueillis par Romain Mielcarek

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